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Eloge d'un gros teen-ager
Paru en 2007

Contexte de parution : ICI-BAS (laguerretotale.blogspot.fr)

Présentation :

Note sur Stendhal écrite en 2005 et publiée en 2007 sur le blog Ici-Bas.


Sujet principal : Stendhal
Cité(s) également : plusAlfred de Vigny, Alphonse de Lamartine, Antonin Artaud, Arthur Rimbaud, Ezra Pound, François-René de Chateaubriand, Friedrich Nietzsche, Gérard de Nerval, Guido Cavalcanti, Isidore Ducasse (Comte de Lautréamont), Jean-Jacques Rousseau, Marcel Proust, Martin Heidegger, Pascal, Racine, René Daumal, Victor Hugo, William Shakespeare, Wolfgang Amadeus Mozart




Le 10 Avril 1840, Stendhal écrit pour lui-même une charte de Privilèges.

C’est un secret. Cet éternel teen-ager a 51 ans et seulement 2 de plus à vivre. Il les emploiera à merveille, en dictant sur l'espace de deux mois, son chef d'œuvre, La Chartreuse de Parme. En attendant, les Privilèges du 10 Avril 1840 contiennent vingt-trois articles.

À part l’absence de douleur sérieuse et la mort par apoplexie, il n’y inscrit que de très étranges prodiges : « Ces miracles ne seront aperçus ni soupçonnés par personne. Vingt fois par an le privilégié pourra se changer en l'être qu’il voudra, pourvu que cet être existe. Cent fois par an, il saura pour vingt-quatre heures la langue qu’il voudra. »

La plupart des miracles se produisent avec l’aide d'une bague. Ils sont extraordinaires : en la serrant, une femme qu’il regarde peut immédiatement tomber amoureuse de lui. Il peut se faire passer pour qui il veut, n’importe où. Mais tous ces miracles sont, malgré tout, extrêmement réglés. L’amour-passion ne pourra être télécommandé que quatre fois par an, l’amitié que huit fois, la transformation en animal que quatre fois. Le privilégié pourra quatre fois par an, et pour un temps illimité chaque fois, occuper deux corps à la fois.

Le privilégié va devenir un personnage à la prescience surnaturelle : « Vingt fois par an, le privilégié pourra deviner la pensée de toutes les personnes qui sont autour de lui. » Plein de confiance et d’entrain, Stendhal écrit : « Les assassins, au moment de le frapper ou de lui donner du poison, auront un accès de choléra aigu de huit jours. » Mais, comme s’il avait viscéralement peur des abus que sa propre fantaisie lui dictait, il ajoute : « Le privilégié pourra abréger ces douleurs en disant : Je prie que les souffrances d’un tel cessent ou soient changées en telle douleur moindre. » Il écrit aussi : « Le privilégié ne pourra dérober : s’il l’essayait, ses organes lui refuseraient l’action. » Et, plus complaisant, mais sagement limité : « Pour la première année, il pourra tuer un être, pourvu qu’il ne lui ait pas adressé la parole en plus de deux occasions différentes. »

La littérature fantastique prend d’assaut la confession autobiographique, certes prospective, quand Stendhal écrit de l’animal monté par le privilégié que ce dernier pourra s’unir à lui de façon à lui inspirer ses volontés et à partager ses sensations. Le mauvais fantastique apparaît aussi (mais c’est tellement drôle) quand le privilégié, sa bague toujours au doigt, dit « Je prie que les insectes nuisible soient anéantis » et que tous les insectes, à six mètres de la bague, dans tous les sens, sont aussitôt frappés de mort.

Et il ne faut pas oublier de citer cette petite note, si triste : « Le privilégié ne sera jamais plus malheureux qu’il ne l’a été du 1er Août 1839 au 1er Avril 1840. »

 

Nous ne savons quel sérieux Stendhal mit dans l'écriture de ces Privilèges et s’ils sont aussi précieux pour la connaissance surnaturelle de sa psyché que le Mémorial pour Pascal, cousu derrière un revers de veste, ou la vision de l’Éternel Retour chez Nietzsche. Mais nous désirons penser qu’ils sont tout ce qu’il y a de plus sincère : voilà un homme pris en flagrant délit de désir paramorphique. Qu’est-ce que la paramorphose ? La possibilité de vivre dans plusieurs corps à la fois. Nous pourrions dire, à l’instar du docteur Faustroll ou de Joasquin Talemporte : « La paramorphose est une science que nous avons inventé parce que le besoin s’en faisait vaguement sentir… » En réalité, il s’agit de l’application raisonnée des conséquences de la mort de Dieu. Si nous ne faisons pas de la mort de Dieu une éternel victoire sur un monde infâme, un éternel prodige, une conquête de la paramorphose, alors nous aurons à payer de cette perte. Nous serons des derniers hommes, des sombres mécontents. Nous devons accepter la fragmentation infinie de notre identité reconnue multiple et sa recomposition en corps distincts.

 

Nietzsche a passionnément aimé Stendhal, d’un amour farouche, exalté, régulièrement réactivé, presque surnaturel. Dans Par-delà le bien et le mal, il écrit : « Ce singulier précurseur parcourut son Europe et, avec plusieurs siècles d’avance, sut démêler et découvrir l’âme européenne. Il fallut deux générations pour parvenir à le rejoindre, pour deviner quelques unes de ses énigmes qui tourmentaient et exaltaient ce curieux épicurien, cet interrogateur qui fut le premier des grands psychologues français. » Qu’est-ce que Nietzsche a vu dans Stendhal ? Qu’est-ce qui lui paraissait si crucial, si riche, si énigmatique ?

Ezra Pound, a sa manière, a apporté un début de réponse : À partir de Stendhal, on peut mesurer le sens et la puissance de la prose : une prose qui rend la poésie trop lente, éparpillée, bavarde. La concision, la justesse, l’esprit volontairement sec (mais cachant une riche sensibilité) est le modus operandi de Stendhal, qui ne supporte pas l’épanchement et les phrases. Cette force, il l’a tiré de lectures d'abord, et probablement, tout d'abord, de celle de Saint-Simon : « Les épinards et Saint-Simon ont été mes seuls goûts durables, après celui toutefois de vivre à Paris avec cent louis de rente, faisant des livres. »

Stendhal a compris le sens de la prose et a ainsi rendu illisible beaucoup de poètes. Il a compris que la sensibilité gagnait à s'établir en mesure, sans affectations, et que l’épanchement au contraire favorisait le doute. L’ironie cinglante d’Isidore Ducasse, raillant ceux dont il s'était inspiré en faisant déraper leur penchants, Stendhal l’a déjà, en plus sobre, en plus direct. Malgré sa tendresse pour Rousseau, il se méfie de son emphase. Racine, Châteaubriant, Lamartine, Vigny et Hugo ne remportent que son antipathie. C’est Mozart et Shakespeare qu’il élit contre tous les autres.

 

« Quel est mon but ? D’être le plus grand poète possible, avait écrit Stendhal en 1803. Pour cela connaître parfaitement l’homme. »

Le style n'est que la seconde partie du poète. Stendhal ne nous a pourtant pas laissé de vers (mais Nerval, le plus grand poète de son temps, et qui croyait son désir de poésie désespéré, et sa vocation comme un fantasme de malade, ne nous en aura laissé – en fin de compte – qu’une douzaine de sonnets). Stendhal avait senti que bientôt la différence entre poésie et littérature allait être nulle et son existence vouée aux impasses épistémologiques que l’on connaît actuellement. À partir du moment où les poètes décidèrent de briser la forme « poème », c’est-à-dire le vers, la rime, qui favorisaient tous deux sa violence mnémotechnique, l’empire cruel et intransigeant sur la matière grise du lecteur et son incorporation progressive au sein de son langage, à partir de cette rupture affirmée et consommée (Baudelaire avec Le Spleen de Paris, Rimbaud avec Les Illuminations), il n’y aurait plus qu’une différence attribuée ou accordée contextuello-consensuellement à un poème ou un morceau de prose. En perdant la mnémotechnie, on lâchait délibérément la forme pour un état d'esprit (l’esprit poétique), mais qui ne se distinguait plus objectivement des voies les plus synthétiques et étoilées du roman, de l’essai ou de l’aphorisme. On voit encore ce qui sépare formellement Guido Cavalcanti de Stendhal. Mais on voit également aujourd’hui en quoi il y a plus de rapports adéquats, de relations nouées et qui font frictionner le sens, entre Rimbaud et Proust, entre Artaud et Nietzsche, qu’entre les premiers et la majorité des poètes de leur époque. Ainsi, la séparation depuis un siècle maintenue entre poètes et écrivains est historiquement fumeuse et ne sert guère encore que de paravent à l’ignorance et au mensonge.

 

À travers son étude de Nietzsche, Heidegger a manqué Stendhal : comme tout philosophe (à part Zarathoustra) il avait dû penser avoir affaire à un homme superficiel, un romancier (et on sait ce que pour un philosophe le roman a de péjoratif), d’aucune utilité pour le découvrement-recouvrement de l’Être.

Ce qu’avait vu Stendhal, et que Nietzsche comprit si bien, c’est que le défaut du poète est de mentir en épanchant sa sensation, en défigurant sa vision par une tentative d’y faire participer complaisamment le lecteur, et ce qu’on attend aujourd'hui – et toujours – d’un artiste, quel qu’il soit, c’est que son style ne soit que la continuité précise de sa pensée, c’est-à-dire une contre-amitié riche en sensibilité décelable à la lecture attentive.

De ce constat, le coup de grâce fut porté par René Daumal dans un texte radical et d'une exceptionnelle acuité : « Je suis bien placé pour dire ici, et tant pis si je trahis la confrérie, que l’exercice littéraire dit de nos jours « poésie » est fait pour les neuf dixièmes et plus de bluff éhonté, de mascarade, d’ignorance de tout (du langage, du poids de la vie des mots et des images, et des idées s’il y en a ; du métier, des moyens ; et surtout du but), d’irresponsabilité, de vanité, d’amour-propre aux dix millions de replis, et de paresse ; c’est-à-dire fait de néants multiformes, d’absences, de creux voilés de vagues mirages. Sinon, oui, ce serait une voie possible. Mais ce serait même la seule voie, mais ce ne serait plus un exercice littéraire. »

 

Stendhal n’est bien sûr pas un esprit religieux : déjà informé par avance de la mort de Dieu, il a commencé à construire le corps adéquat à cette information. On l’a compris : il s’est fait un véritable corps d’inuit : une espèce de largeur maladroite, monstrueuse, qui contraste avec la délicatesse de sa sensibilité. Tout le monde le trouve laid, même si des femmes l’aiment ainsi (« Je sais que tu es vieux et laid, mais que veux-tu, je t’aime »).

De même, il a un esprit agglutineur, ramasseur, prompt au patchwork. La force de sa lecture, c’est que Stendhal fait de nous sa sœur. On est toujours à la place de Pauline, et il passe son temps à nous apprendre à ne pas être malheureux. Tout malheur ne vient que d’erreur. Il a cette formule aussi rapide que dogmatique : « Je réduis donc toute la philosophie à ne pas se méprendre sur les motifs des actions des hommes, et à ne pas nous tromper dans nos raisonnements ou dans l’art de marcher au bonheur. » Merci, frère.