La Mesnie Hellequin
On trouve dans l’Histoire Ecclésiastique écrite par le moine Orderic Vital au XIIe siècle un étrange récit concernant les relations entre les vivants et les morts. Nous sommes dans la nuit du 31 décembre 1091 à Saint-Aubin-de-Bonneval, dans l’Orne. Alors qu’il retourne dans son église après avoir assisté un malade dans son agonie, un jeune prêtre nommé Walchelin voit une procession menée par un géant armé d’une massue et suivi d’une armée d’hommes vêtus de peaux de bêtes et munis de soufflets. Parmi ces hommes, Walchelin peut reconnaître plusieurs personnes récemment décédées. Ils sont suivis de personnages minuscules aux têtes énormes et de femmes échevelées, sexuellement excitées.
« Voilà donc la Mesnie Hellequin que beaucoup disent avoir vue, dit le jeune prêtre au moine Orderic Vital. Je me refusais à croire ce qu’ils en disaient et je m’en moquais, parce que je n’en avais jamais eu la preuve. Mais maintenant, en vérité, ce sont les bien les mânes des morts que je vois »
Mesnie veut dire « maisonnée », famille étendue, entourage. Hellequin est le nom donné au géant qui mène la procession. Au cours des siècles, son nom se transformera et deviendra Arlequin :
« Arlequin le roi commande à l’Achéron, peut-on lire dans un poème de 1585, il est duc des esprits de la bande infernale. »
La procession de la Mesnie Hellequin est le cortège des âmes errantes en quête du Paradis. A la même époque, en Saxe, on voit passer la Mesnie Hellequin entre Noël et l’Épiphanie. En 1125, à Peterborough, on l’entraperçoit pendant Carême. Au fil des apparitions, on y ajoute d’autres êtres : enfants non baptisés, trépassés de mort violente, suicidés, défunts impénitents ou demeurés sans sépulture. Paulin Paris, historien de la littérature médiévale, fera remarquer que le nom de « Hellequin » se donnait initialement aux feux follets.
Mais ce n’est pas ce qu’il y a de plus étrange. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que les âmes errantes ne semblent pas faire pénitence. Les âmes errantes font la fête.
Cet esprit joyeux, à la fois macabre et malicieux, aussi comique qu’effrayant, partagée entre les vivants et les morts, les saints et les monstres, se retrouve dans le grand art de la fin du Moyen-Âge. En particulier Le jardin des délices de Jérôme Bosch. Comme la Mesnie Hellequin, la peinture de Jérôme Bosch est une fête. Et toute fête est la fête des âmes errantes. Dans toute fête à laquelle nous nous rendons, il y a des morts qui s’y invitent. Cette fête est d’ailleurs peut-être davantage leur fête que la nôtre.
Si une des deux tendances principales des grands récits que les hommes se racontent à eux-mêmes et que reprendra et magnifiera Hollywood est une histoire d’inégalité et de concurrence, de combat, de victoire et d’échec, une histoire de hiérarchie des mérites, d’ambition couronnée, de gloire et de bonne conscience, l’autre grande tendance est celle de la réversibilité des mérites, un récit d’inversion des puissances du haut et du bas, une histoire d’utopie et d’amitié entre toutes et tous, qui va jusqu’à l’amitié entre les vivants et les morts : Carnaval.
Et parmi les réalisateurs qui ont incarné la puissance hellequinienne, boschienne, carnavalesque du cinéma, le plus exemplaire en France est sans doute Jean-Pierre Mocky.
Jean-Pierre Mocky, c’est le Jardin des Délices de la cinquième république.
Résumé du film
Ville à vendre commence sur des images de démolitions de hauts fourneaux. On voit des ouvriers qui pêchent à la ligne, réparent leur voiture ou jouent aux cartes.
Nous sommes à Moussin, dans le Grand Est. Et c’est toujours la fête à Moussin. Tous les ouvriers sont au chômage et pourtant ils s’amusent. C’est un carrousel. Les membres du corps médical, tous à cheval, avec un brassard avec le sigle de la croix rouge, chantent. Les médecins : Monnerie, Patrick Chardon et Hermine Malorne. Les pharmaciens Delphine Martinet et Antoine Picoud, et Elvire, préparatrice en pharmacie. Jean Boulard, kinésithérapeute et adjoint au Maire, et le vétérinaire Emilio Bingo.
Un ancien PDG d’informatique devenu nomade et flûtiste amateur nommé Orphée arrive dans la ville. Le routier qui le dépose le prévient : « C’est un drôle de patelin. Apparemment tout est tranquille, mais c’est une tranquillité qui te colle un malaise, comme dans les cauchemars. » Dès son arrivée, il croise les yeux d’Elvire, vole un jambon et s’installe en retrait de la fête.
Le maire, Rousselot, et Emilio Bingo font un numéro de clowns pour les enfants. Le char des médecins donne un petit concert de musique de chambre. Delphine Martinet est excitée. Elle se prépare à donner un discours qu’elle voudrait un sermon « du jour de jugement dernier », un « solde de tout compte. » Mais elle est soudain prise de malaise. Antoine Picoud l’emmène à l’arrière, et une main sort de l’ombre pour lui faire une injection. Delphine se sent très mal. Picoud la ramène chez elle. Il la fait entrer dans sa voiture puis percute volontairement un tracteur qui la tue sur le choc.
Orphée, qui a tout observé, fait une déposition. Le maire et son adjoint s’offusquent, le traitent de marginal, l’accusent de faux-témoignage. Le capitaine Montier, mari infidèle se faisant des injections de seringue douteuses, l’assigne à résidence dans l’école.
Très vite, Orphée découvre que les embolies sont douze fois plus nombreuses à Moussin que dans le reste du pays. Et Elvire lui explique que 8 personnes sur 10 sont au chômage mais reçoivent des allocations généreuses.
Lors d’une partie de cartes, le maire reçoit un coup de fil de Delphine Martinet qui lui annonce qu’elle va se venger.
Orphée apprend que les vertèbres de Delphine ont été volontairement brisées après l’accident. Il s’en prend à Picoud et lui demande de rectifier son témoignage. Le pharmacien prend peur. Comme le maire, il reçoit un appel de Delphine. Puis il est tué et son meurtre est maquillé en suicide. Dans une lettre qu’on retrouve près de son cadavre, il dit ne pas supporter son sentiment de culpabilité suite à la mort de Delphine. Orphée et Elvire demandent de faire une autopsie du corps de Delphine mais le capitaine Montier refuse. Ils vont voir Bernier, le médecin de la ville voisine, qui accepte, mais ils doivent pour cela déterrer le corps de la pharmacienne. Une fois qu’ils ont creusé, ils se confrontent à un cercueil vide, et, lorsqu’ils fuient, ils manquent de se noyer dans les Marécages. Quand Bernier apprend que le corps a disparu, il comprend qu’il y a danger et refuse de continuer à être mêlé à cette histoire, mais discrètement il appelle la police judiciaire.
C’est au tour de l’adjoint au maire et kinésithérapeute Jean Boulard de recevoir un coup de téléphone d’un mort : Picoud. Anxieux, il fuit lorsque Orphée veut lui parler et il est agressé pendant une partie de football. Orphée menace le capitaine Montier de dénoncer ses injections douteuses comme ses infidélités s’il n’ordonne pas une autopsie de Delphine Martinet. Face au chantage, le gendarme accepte mais il est tué par sa femme Eva qui, cachée, avait tout entendu.
L’inspecteur Claire Derain arrive en ville. Elle ordonne l’autopsie de Delphine. Son cadavre a bien retrouvé sa place dans le cercueil mais il est embaumé et donc impossible à autopsier. Déjeunant avec les notables de la ville, Claire Derain fait une syncope après avoir bu cul-sec son trou normand. Alors qu’elle est envoyée à l’hôpital, à moitié évanouie, le spectateur observe une étrange saynète. Les piégeant par leurs talents de ventriloques, le Maire et Monnerie assassinent successivement Patrick Chardon et Hermine Malorne. Ils attribuent à Chardon l’assassinat d’Hermine et Monnerie part se débarrasser du corps de Chardon dans une poche de métal en fusion.
Orphée poursuit le vétérinaire Bingo, dont il a appris qu’il était responsable de l’embaumement de Delphine ; et il lui sauve la vie lorsque celui-ci s’enfonce dans les marécages. Bingo révèle à Orphée que Monnerie est l’homme derrière les morts suspectes. L’explication à ses crimes se déduit peut-être de ses allers-retours au Luxembourg, à la Faxma, un cabinet de conseils commerciaux. Orphée s’y rend. Il est reçu par un personnage mystérieux, Shade, joué par le réalisateur lui-même, dans un costume de clergyman et badigeonné de rouge à lèvres. Shade explique tout : Monnerie travaillait pour le compte de la Cofarm, une entreprise pharmaceutique basée à Panama. En échange d’allocations généreuses pour les chômeurs de la ville, on testait sur eux le Juvenol, une molécule combattant le vieillissement. Les membres du char de santé de Moussin étaient complices et plusieurs notables en prenaient, comme Delphine Martinet, le capitaine Montier et Hermine Malorne. Monnerie a tué Delphine parce que celle-ci s’apprêtait à tout révéler aux habitants de Moussin. Puis, par peur de voir le stratagème rendu public, il a éliminé un à un tous ses autres complices : Picoud, Boulard, Malorne et Chardon. C’est également lui qui donnait les coups de fil des morts. La Faxma nie toute responsabilité : la Cofarm les assurait que les médicaments n’étaient testés que sur des volontaires.
La Faxma se débarrasse discrètement de Monnerie. Orphée retourne à Moussin et apprend que l’affaire est « tout à fait classée ». Dégoûté, il décide de partir : « Cette ville n’est belle que vue de dos. » Le routier du début le prend en stop. Le Maire présente le nouveau corps de santé de Moussin. Lors de son discours, sa voix mue par erreur avec celle de Monnerie. Elvire décide de poursuivre l’enquête. L’affaire n’est pas terminée, mais c’est la fin du film.
Mocky Story
Quand il réalise Ville à vendre, Jean-Pierre Mocky a 59 ou 62 ans. Il est né en 1929, date officielle, ou en 1933 selon Mocky lui-même. Ce point n’a jamais été totalement éclairci. Fils d’un ex-colonel juif tchétchène, et d’une polonaise catholique, tous deux nés à Varsovie et devenus gardiens à Nice, il est mort en 2019 à Paris. Il a réalisé 67 longs-métrages, deux téléfilms, 7 courts-métrages et 55 épisodes de Myster Mocky, une série basée sur des nouvelles publiées par Alfred Hitchcock. Tous flics, son dernier opus, n’est pas encore sorti en salles. Réalisé en 1991, Ville à vendre est son 32e film.
Attiré très tôt par le cinéma, Mocky est d’abord figurant : enfant dans Les visiteurs du soir de Marcel Carné, jeune homme dans Orphée de Jean Cocteau, dont l’influence sur Mocky va s’étendre jusque dans ce film et le nom du protagoniste principal. Il suit les cours de Louis Jouvet au Conservatoire, exerce la fonction de secrétaire pour Erich Von Stroheim et Jules Berry. Puis il joue dans Les Vaincus de Michelangelo Antonioni en 1952. Il est très beau mais l’époque regorge de jeunes premiers. Il pense n’avoir aucun avenir en tant qu’acteur et se réoriente vers la réalisation. Il est stagiaire pour Visconti et Fellini en 1954 et écrit un premier film qu’il veut réaliser, La Tête contre les murs, en 1959. Mais le producteur confie le film à Georges Franju. Il y joue le premier rôle masculin et contribue à la réalisation.
Mocky dirige son premier film l’année suivante. C’est Les Dragueurs, film qui introduit le terme même de « dragueur » dans le langage courant, dans lequel jouent Charles Aznavour et Anouk Aimée, déjà présents dans La Tête contre les murs. Le sujet – la dérive nocturne de deux hommes à la rencontre de femmes – et le style, libre, léger, « impressionniste », sont proches de ceux de la Nouvelle Vague. De la même génération qu’eux, il sympathise très jeune avec Truffaut, Godard et Chabrol. Mocky partage leur amour de Jean Renoir et du cinéma classique américain. Mais contrairement à eux, Mocky ne rejette pas le cinéma français « académique » d’avant-guerre. Il aime le réalisme poétique de Marcel Carné. Et il adore les acteurs et actrices du passé, comme Harry Baur, Ginette Leclerc, Elvire Popesco, Saturnin Fabre, Jean Tissier ou Michel Simon. Il fera jouer les deux derniers. Jean Tissier dès Snobs en 1962 et dans Un drôle de paroissien ou La Grande Lessive. Michel Simon dans L’Ibis rouge en 1975. Ce sera d’ailleurs son dernier rôle.
En conflit avec le producteur des Dragueurs, il créé dès l’année suivante sa première société de production, Balzac films. Son besoin d’indépendance sera constant et il créera ensuite de nombreuses sociétés de production, de M Films à Mocky Delicious Products.
Après son premier film, Mocky commence à tourner sans arrêt, presque sans interruption. Son cinéma se métamorphose. D’alternative à la Nouvelle Vague, il devient cinéma burlesque, contestataire et libertaire, avec notamment Bourvil et Francis Blanche, mettant en pièces l’ordre établi et faisant coexister systématiquement plusieurs familles d’acteurs.
Des stars, d’hier et d’aujourd’hui, venus du théâtre ou du cinéma : Fernandel, Jean-Louis Barrault, Michael Lonsdale ou, plus tard, Jeanne Moreau, Jane Birkin ou Catherine Deneuve. Des chansonniers, des acteurs venus du café-théâtre : Jean Poiret, Michel Serrault, Darry Cowl, Jacqueline Maillan. Des non-acteurs qui viennent y faire une apparition surprenante, dont le plus notable est Cavanna dans Y a-t-il un Français dans la salle ? dans le rôle de Malgençon, l’amant de la femme du politicien Horace Tumelant.
Enfin, ce qu’on a appelé dans le cinéma d’avant-guerre des « gueules » et dont Mocky renouvèlera l’esprit. Ceux qu’on appellera familièrement le Mocky Circus sont des marginaux, des êtres aux comportements inhabituels, poétiques, proches des Freaks : Jean Abeillé, Antoine Major, Moïse Partouche, le tandem Dominique Zardi et Henri Attal. Le plus marquant d’entre eux est Jean-Claude Rémoleux, découvert par Mocky sur le tournage du Procès d’Orson Welles. « Des trognes, des têtes à la Jérôme Bosch » écrira Mocky dans Cette fois-ci je flingue. Le style de Mocky tient d’abord à ces castings hétérogènes qui ont, déjà, quelque chose de l’esthétique « carnavalesque ».
« Quand on vient tourner chez moi, écrira encore Mocky, il n’y a plus de différence de sexe, de milieu culturel, de langue, d’appartenance politique, de caste sociale, de riche, de pauvre, de distingué et de vulgaire. »
Après les événements de Mai 1968, Mocky se rend dans un bar boulevard Saint-Michel où un CRS avait brisé les testicules d’un jeune homme. Il y entend d’autres jeunes parler de leur désir de passer à l’action violente. Il a alors l’idée de Solo, son dixième film. Un film avec lequel son cinéma se métamorphose pour la deuxième fois et gagne une gravité nouvelle. Pour ce film, Mocky redevient acteur, dans le rôle principal, ce qu’il continuera à faire, périodiquement, dans la suite de son cinéma.
Mocky a des antennes. Dans Solo, il parle déjà du terrorisme des années 1970. Dans M le Mocky, une de ses autobiographies, il dira de Solo que c’est « une prémonition de l’impasse de ces jeunes issus de Mai 68 qui, après le retour de bâton, voulaient continuer l’action contre les représentants du capitalisme. Ils n’ont pas posé de bombes en France mais en Italie et en Allemagne. Il ne s’agit pas d’une apologie de la violence mais d’une écoute des jeunes qui veulent changer la société et qui vont être pris dans l’engrenage. Les desperados du capitalisme sauvage. Leur mort sera inutile mais inévitable. »
Solo doit également être lu comme un manifeste. Si le cinéma de son époque ne peut pas se révolter contre les conditions présentes d’existence, alors Mocky fera cavalier seul. Il fera un cinéma de bandit, de hors-la-loi et de justicier solitaire. Un cinéma de grand chemin. Mais aussi un cinéma de voyant. « J’essaie de précéder l’actualité » dira-t-il à Serge Daney dans l’émission Microfilms. Mocky est un lanceur d’alerte avant l’heure. Comme dans A mort l’arbitre, par exemple, un film terrible sur la violence des supporters de football, et qui sort un an avant le drame du Heysel : une bagarre dans un stade de Bruxelles ayant entraîné la mort de 39 personnes ainsi que 465 blessés. Ses films sont toujours un peu en avance – quand ils ne sont pas très en avance.
La nécessité de prévenir des dangers à venir impliquent que Mocky tourne toujours très vite, dès qu’il a une idée. Les films se suivent à une cadence de plus en plus rapide, avec ou sans moyens. Le Glandeur a été tourné en douze jours. Agent Trouble en dix-neuf. Mocky a souvent recours à la postsynchronisation, ce qui lui permet de conserver une bonne qualité de son malgré la rapidité des tournages. Il s’occupe en grande partie des décors de ses films, trouvés au petit bonheur, d’où leur caractère totalement hétéroclite.
Comme il tourne très vite, Mocky fait avec ce qu’il a. Les films sont préparés avec un acteur en tête. S’il n’est pas disponible, on en trouvera un autre. Parfois même, l’acteur prévu meurt peu de temps avant le tournage. Le témoin devait être joué avec Jean Gabin. Il meurt. Ce sera Alberto Sordi. Le Miraculé était prévu pour Coluche et Marty Feldman. Ils meurent. Il se fera avec Jean Poiret et Michel Serrault.
De toutes façons, les acteurs sont toujours transformés, et parfois transformés en leur contraire. Ça commence avec Bourvil, homme du peuple transformé en aristocrate pilleur de troncs dans Un drôle de paroissien ou en professeur de latin révolutionnaire en guerre contre la télévision dans La Grande Lessive. Jean Poiret, symbole de l’élégance, fait un SDF avec des croutes sur le visage dans Le Miraculé. Jacqueline Maillan, grande bourgeoise chic hilarante, fait une syndicaliste à la Arlette Laguiller dans Une nuit à l’Assemblée Nationale. Catherine Deneuve joue une vieille fille dans Agent Trouble. Jeanne Moreau une ex-prostituée bigote dans Le Miraculé.
Mocky n’a jamais été invité à Cannes et n’a touché qu’une fois l’avance sur recettes. En 1994, toujours dans un désir d’indépendance, il acquière une salle de cinéma, Le Brady, qu’il revend en 2011 pour racheter l’Action Écoles dans le Quartier Latin, qu’il rebaptise Le Desperado. Dans ces salles, Mocky diffuse ses propres films, nouveaux comme anciens, à côté de classiques du cinéma français et américain. C’est un projet qu’il avait depuis longtemps.
« J’envisage d’acheter un cinéma et d’y projeter mes films, avait dit Mocky en interview en 1982. Si j’avais la possibilité financière d’acheter une salle et, en même temps, celle de réaliser mes films, j’arrêterais purement et simplement tout contact avec l’extérieur. Je m’enfermerais dans une tour d’ivoire et produirais des films uniquement destinés à cette salle. »
Mais c’est une tour d’ivoire qui est en relation avec toute la société française. Une tour d’ivoire sur laquelle Mocky observe et annonce les mutations de celle-ci. Ce n’est pas une tour, c’est un phare d’ivoire.
Le désir et l’envie
Produit par Alain Sarde, Ville à vendre est un des derniers films de Mocky à bénéficier d’un budget important et d’un casting de stars conséquent : Michel Serrault, Jacqueline Maillan, Richard Bohringer, Darry Cowl, Eddy Mitchell, Philippe Léotard, Daniel Prévost, Dominique Lavanant, Pascale Petit, Féodor Atkine, Bernadette Laffont, Michel Constantin, Tom Novembre, Valérie Mairesse.
On retrouve évidemment des membres du Mocky Circus : Antoine Mayor, Moïse Partouche, Dominique Zardi, Henri Attal. Et même Roger Knobelspiess dans le rôle du routier. Un de ses meilleurs complices de sa dernière période, assistant et comédien, l’exceptionnel Christophe Bier, y apparaît également à la fin du film, en luxembourgeois sexagénaire rajeuni par les effets du Juvénol.
Michel Serrault est métamorphosé en une sorte de Mitterrand mutant. Il a sa diction, ses manières, son petit chapeau, mais aussi des oreilles décollées, une queue de cheval et des baskets. Il n’est pas le seul à être transformé : Jacqueline Maillan, dont c’est le dernier rôle au cinéma, porte la coupe de cheveux de la fiancée de Frankenstein. Féodor Aktine a une petite moustache et transpire à grosses gouttes. Darry Cowl tient ses mains comme les pattes d’un chien qui fait le beau. Bernadette Lafont, dans le rôle de l’inspecteur Claire Derain, apparaît munie d’un imperméable, un béret, une cigarette au bec et une frange. Quant à Mocky lui-même, il est irrésistible en président de cabinet de conseil luxembourgeois, entre le prêtre et le travesti, avec un accent à couper au couteau, des lunettes et du rouge à lèvres.
Pour Ville à vendre, Mocky est parti d’une discussion avec une libraire de la ville de Fourmies, Michèle Delmotte. Celle-ci lui parle des 50% de chômeurs présents dans sa ville, anciens ouvriers du textile, transformés selon elle en cobayes humains par des laboratoires pharmaceutiques domiciliés au Luxembourg. Mocky invente alors avec la libraire et son complice André Ruellan une histoire dans laquelle médecins et pharmaciens formeraient un gang leur permettant de tester des médicaments sur les chômeurs d’une ville sinistrée en échange d’allocations généreuses. Le film est tourné dans cinq villes différentes entre la Moselle et la Meurthe-en-Moselle. En particulier à Joeuf où Mocky filme les explosions des hauts fourneaux de son ancienne usine sidérurgique. « Attendez qu’il y ait vingt-cinq millions de chômeurs en France,avait dit Mocky à la sortie du film. La machine remplace l’homme partout. » Tout cela pourrait être traité de façon sombre, inquiétante, comme chez Yves Boisset. Chez Mocky, c’est traité de façon joyeuse. Le gang de médecins est également un char de carnaval, un orchestre de musique de chambre, et les deux méchants sont des clowns ventriloques. C’est que, dans le cinéma de Mocky, même terrible, la réalité est comique. A plusieurs niveaux.
Tout d’abord dans le champ des désirs. Les personnages de Mocky sont presque tous en état d’inassouvissement érotique et sentimental. Ils vivent dans une insupportable contradiction entre leur fonction et leurs pulsions ou dans des états à la limite de la perte de contrôle. Le maire a beau être un politicien machiavélique véreux, c’est aussi un vieux garçon, extrêmement laid, un Quasimodo qui vit avec sa mère, adore les enfants et n’a d’yeux que pour Elvire qui le méprise. Delphine Martinet a beau avoir pour projet de dénoncer la corruption du char de la santé, la quasi-totalité de ses dialogues en début de film a pour sujet son impatience de commencer à jouir de la vie et le regret de sa sagesse passée : « En quarante ans, ça m’a valu un amant, et encore, personne n’en voulait. Si vous aviez vu la gueule qu’il avait : un vrai pousse-à-l’abstinence. » Monnerie est l’homme de main de la Cofarm, mais c’est également un amoureux malheureux, en rivalité avec le docteur Chardon pour le cœur d’Hermine. Attirée par Orphée, lorsqu’elle comprend qu’il est bisexuel – ou plutôt « troisième sexe » comme il préfère dire – Elvire essaie immédiatement d’organiser un plan à trois avec Joseph, un jeune homme de l’école que le nomade trouvait à son goût. Mais Orphée refuse. Le chef de la gendarmerie est dans un état de lubricité hallucinée mêlé au narcissisme de sa fonction. Il demande à sa maîtresse si elle sent ses galons quand il la pelote et lui dit de crier « Vive le capitaine Montier » lorsqu’elle jouit. Enfin, quand Orphée remarque l’étonnante jeunesse de la femme de Boulard, jouée par Pascale Petit (ancienne actrice de Marcel Carné qui avait quasiment disparu du cinéma depuis vingt ans), celle-ci sort un de ses seins pour qu’il en admire la fermeté.
Tous les personnages sont dans un état d’excitation sexuelle proche de la bacchanale. Et le Juvénol dont la Cofarm teste les mérites est une bonne ficelle narrative pour permettre d’accumuler les saynètes comiques. Mais les médecins de Ville à vendre ne sont pas plus excités que les parfumeurs des Saisons du plaisir, par exemple. Ou les politiciens d’Une nuit à l’assemblée nationale. La secrétaire folle de désir et criminelle récidiviste de Y a-t-il un français dans la salle. Le Juvénol, c’est le cinéma de Mocky lui-même. Tous les vieux acteurs y gagnent une deuxième jeunesse.
Il n’y a pas que le champ des désirs qui traverse le film, évidemment. Il y a aussi le champ des envies, qui doit lui être nettement distingué. Car si les désirs sont réciproques ou, du moins, cherchent la réciprocité, l’envie des personnages est purement égoïste, déplaisante, vénale.
C’est la « rapacité » comme dit Shade, et celle-ci est, comme dans les autres films de Mocky, presque toujours punie. Les films pessimistes de Mocky ne le sont jamais complètement. Les manipulateurs s’y retrouvent régulièrement Grosjean-comme-devant et la vie continue dans son hétérogénéité, avec ou sans les personnages mockiesques qui, il faut l’admettre, meurent plus souvent que ceux des autres cinéastes. A la fin de Ville à vendre, en dehors d’Elvire, du maire et de l’inoffensif Dingo, tous les notables de Moussin sont morts.
Si la rapacité et les instincts égoïstes y sont systématiquement punis, la sexualité débridée des personnages est toujours montrée avec sympathie dans le cinéma de Mocky. À deux exceptions, de taille : l’agression sexuelle, présente dans ses films sous une forme ou une autre mais toujours terrifiante ; et la pédo-criminalité – qu’il aborde dans son cinéma à plus ou moins fort régime, dès la partouze de notables avec des jeunes filles mineures qui ouvre Solo, mais plus particulièrement dans sa dernière période, avec Les ballets écarlates, Les insomniaques ou Les compagnons de la pomponette. Ce combat contre la pédo-criminalité, Mocky le reliera à sa jeunesse dans un institut catholique à Nice, où il a échappé de peu au viol par un prêtre. Elle est notoirement absente de Ville à vendre, ce qui rend tous ses personnages, même les plus machiavéliques, touchants ou pathétiques. En particulier les deux salauds, tous deux très malheureux en amour : Monnerie et le maire.
Le film Une nuit à l’assemblée nationale nous donne la clé de son inspiration initiale : les Marx Brothers. Les films des Marx, dont le plus célèbre est sans doute Une nuit à l’opéra, présentent tous des institutions sociales ou culturelles rigides qui vont être mis en pièces au cours du film par la folie contagieuse des Marx. Dans un À voix nue qu’Alain Kruger lui consacre en 2011, Mocky dira que c’est la vision d’Une nuit à l’opéra, au cinéma, à 6 ans, en décembre 1939, qui a décidé de son destin. « Je me suis pris, depuis, pour Groucho. » Il y a, chez les Marx Brothers comme chez Jean-Pierre Mocky, quelque chose de l’esprit du cirque et des films conçus moins comme des récits à l’intrigue linéaire bien ficelée que comme des spectacles de music-hall, avec un enchaînement de numéros, de chansons, de sketchs et, surtout, aucun temps mort.
Et c’est aussi l’image d’un monde carnavalesque qui refuse de disparaître et s’adapte aux changements, même les plus sinistres, de la société. Le monde des films de Mocky est celui de la folie collective et de la fête. Celui de la Mesnie Hellequin et des tableaux de Jérôme Bosch.
« L’histoire a connu des peintres fous, écrit Mocky dans Mocky soit qui mal y pense, à l’instar de Jérôme Bosch, dont l’œuvre invraisemblable me fascine depuis toujours. Où sont les cinéastes fous ? Où sont les films de dingues ? »
Et c’est un carnaval qui semble revenir de loin. Un carnaval qui semble venir d’un monde où, par apparence ou par essence, les morts se mêlent aux vivants. Si le char des médecins chante une hilarante ritournelle en ouverture de film, ils entonnent également un chant religieux lugubre et fantomatique, toujours sur leurs chevaux, lors de l’enterrement de Delphine.
Et si presque tous les appels téléphoniques des morts peuvent s’expliquer par les dons de ventriloquie du maire et de Monnerie, le premier donné par Delphine au maire, qui est seul lorsqu’il le reçoit et semble vraiment effrayé par celui-ci, lui, ne s’explique pas.
Litan
Pour comprendre ce qui est implicite dans Ville à vendre, comme dans la plupart des films de Mocky, il faut retourner à son œuvre la plus singulière, et qui est peut-être celle qui détient la clé de toutes les autres. Il s’agit de son vingtième film : Litan. Un film fantastique. Tourné comme Ville à vendre dans une ville sinistrée et à moitié déserte, Annonay, avec une immense tannerie désaffectée, le film se déroule dans une ville imaginaire, Litan, le jour de la Saint-Litan, où on fête les morts avec des masques, de la musique et des danses. Durant celui-ci, au milieu des déplacements de la fanfare, des courses de scouts chassant un enfant déguisé en monstre et des allers-et-retours des habitants portant des masques macabres, les morts reviennent. Ils téléphonent, et apparaissent sous la forme de feux-follets pour occuper le corps des vivants considérés comme des véhicules où deux âmes combattront pour la prééminence. Toute la population se transforme progressivement en zombies, ce qui est également la métaphore choisie par Orphée pour définir les habitants de Mousson. L’ambiance de Litan, qu’on retrouve à plus ou moins fort degré dans le reste du cinéma de Mocky, c’est celle d’un carnaval dans l’esprit des pays de l’Est. C’est que Litan est aussi un souvenir d’enfance. Une fête de Saint-Nicolas observée par Mocky enfant en Pologne.
« Son suspense puise directement aux sources des mythes et légendes de mes ancêtres, dira à son sujet Mocky. Enfant, j’étais terrifié par les masques mortuaires et les danses macabres du folklore de l’Europe balkanique et orientale. Je me passionnais pour les histoires de cimetières crépitant de feux follets et de cercueils griffés par des morts qui ne l’étaient pas. »
Il y a du fantastique dans tous ses films, mais parfois c’est un fantastique apparent, qui se résout ultérieurement de façon rationnelle, comme dans La cité de l’indicible peur. Ou alors ce sont des détails fantastiques, ou plutôt surnaturels,comme les miracles à la fin du Miraculé.
Et pourtant… Lorsque Bingo dit à Picoud : « les morts communiquent avec nous ; il y a longtemps que je fais tourner les tables et quelquefois dans ces séances, c’est un vrai standard téléphonique », il n’est pas loin des propos mêmes de Mocky, toujours généreux en anecdotes impliquant le surnaturel dans sa vie comme dans ses films. Comme par exemple le rebouteux qui a jeté un sort sur le tournage de La cité de l’indicible peur, entraînant l’endommagement des pellicules laissant alors apparaître des « feux follets » dans l’image.
Et lorsque Bingo répond « Pourquoi pas ? » lorsque Picoud lui demande s’il a lu Dostoïevski, c’est encore Mocky qui répond, par la bouche de son héros, à la culture « sérieuse », la « grande littérature » qui est davantage associée à l’acteur Féodor Atkine, plus familier des cinémas d’Éric Rohmer, Raoul Ruiz ou Andrzej Zulawski. Puisque le cinéma de Mocky se veut à la fois expérimental et commercial, populaire et exigeant, drôle et sérieux. « Ma définition du cinéma idéal ?dira Mocky. 50% de pur divertissement, 50% de réflexion. » Le cinéma de Mocky est une réinvention du réalisme poétique : ce genre qui était dominant dans l’imaginaire cinématographique français d’avant-guerre, qui a disparu depuis, mais qui continue à nous hanter.
« Au fond, inutile d’aller chercher bien loin pour frayer avec le fantastique, dit encore Mocky. La vie quotidienne est un creuset de bizarreries. Sans même nous en apercevoir, nous marchons bras dessus, bras dessous avec l’inexplicable et l’inexpliqué. Toute ma filmographie, de la comédie au drame, en passant par le polar ou la satire politique, est empreinte de fantastique. »
Macron devient Mocky
Avant de mourir, Jean-Pierre Mocky avait un projet de long-métrage sur les Gilets Jaunes. Il en parle dans un entretien donné à Chaos Reign :
« Ce ne sont pas des résistants avec un fusil à la main. Ils mangent des crêpes, ils boivent du cidre, ils font du feu et ils parlent. Ils savent qu’ils n’auront rien au bout du compte, ils en ont conscience. Leurs revendications n’aboutiront pas. La seule joie qu’ils éprouvent, donc, c’est être ensemble. Pourtant, la solution est évidente. Il faut monter le Smic à trois mille euros, et les fonctionnaires à quatre mille. C’est ce que je dis dans le film que je prépare actuellement. J’y jouerai un flic centenaire – le rôle principal – qui a un fils de quatre-vingt-deux ans. A un moment je me retrouve face à Emmanuel Macron. Un Macron en ombre chinoise. Et je lui explique mon point de vue. »
Mocky a d’ailleurs fait au moins un film pré-Gilets Jaunes (et post-crise des subprimes) : Crédit pour tous, son 52e film, en 2011, avec Dominique Pinon, Rufus et Michèle Bernier. Un film où, étranglés par les dettes, des gens ordinaires s’organisent pour éviter les créanciers, doivent combattre contre des CRS et où un simple chômeur se voit désigné médiatiquement comme ennemi public. Le film s’ouvre d’ailleurs sur les images de destruction de hauts fourneaux de Ville à vendre, marquant la continuité entre les deux films. Mais surtout, à partir de sa mort, six mois à peine avant l’épidémie du Covid-19, c’est le monde politique français dans son ensemble qui s’est mis à ressembler à un film de Jean-Pierre Mocky. Comme s’il avait continué à tourner depuis l’au-delà mais dans un décor et avec un budget à l’échelle du pays.
Certes, la classe politique a toujours été un peu « Mocky ». Mitterrand apparaît toujours en ombre chinoise inquiétante dans son cinéma, du Piège à cons à Ville à vendre. En passant évidemment par Y a-t-il un Français dans la salle ? et son personnage de politicien au passé vichyssois douteux : Horace Tumelant. Mais c’est depuis la présidence d’Emmanuel Macron qu’on a pu voir apparaître des hommes politiques qui n’existaient avant dans aucune autre réalité. Et même dans aucune autre fiction : Édouard Philippe, Benjamin Griveaux, Gerald Darmanin, Marlène Schiappa, Bruno Le Maire, Jean Castex, Olivier Véran, Eric Dupont-Moretti, Olivier Dussopt… Le Macron Circus est une sorte de version sordide du Mocky Circus. Et c’est peut-être parce que, à l’instar du monde de Ville à vendre, les hommes politiques ne sont plus guère que des employés soumis à des multinationales maffieuses, comme la Cofarm. Et à l’écoute des agences de conseils louches comme la Faxma, qui annonce déjà le cabinet McKinsey. Ce qui explique que, comme dans Ville à vendre, ils ressemblent de plus en plus à des amuseurs ou des clowns terribles, voire à des enfants attardés. A la différence notable que nous ne touchons pas les allocations des habitants de Mousson. Certes. Mais même celles-ci ne vont pas durer, ce que soupçonnent ou affirment les personnages tout le long du film. « Ils s’amusent, mais un jour ils travailleront. » « Est-ce qu’on les aura longtemps, les allocations ? » « Les allocations, un de ces quatre on en aura trois fois moins, on n’aura plus de quoi bouffer. »
Politique de Mocky
La politique de Mocky n’a pas été facile à définir. On l’a toujours considéré comme un anarchiste, et il n’a jamais accepté l’appellation. Mais ses personnages sont surtout des utopistes. Ils visent de grands changements et en obtiennent de petits. L’utopie est toujours gagnée sur la situation présente, mais c’est un petit gain. Des « petite victoires » dans un monde terrible, mais des victoires réelles.
« L’utopie, disait Gébé, ça réduit à la cuisson, c’est pourquoi il en faut énormément au départ. »
La mentalité de Jean-Pierre Mocky rappelle curieusement celle des Frères et Sœurs du Libre-Esprit. Représentant plusieurs milliers d’hommes géographiquement situables entre l’Espagne, l’Italie, les Pays-Bas et l’Allemagne entre le XIIIe et le XVIe siècle, les Frères et Sœurs du Libre-Esprit sont un peu le chaînon manquant historique entre les gnostiques des premiers siècles chrétiens et les socialistes utopistes des derniers. Ils se moquaient de l’autorité religieuse, mettaient leurs biens en commun, proclamaient l’égalité des sexes et acceptaient l’homosexualité. Ils détestaient la violence et la guerre, faisaient l’apologie des pauvres et pensaient que l’activité érotique, libérée des liens du mariage, permettait à l’homme de vivre à nouveau dans le jardin d’Éden. Pour eux, il n’y avait pas de « péché originel », Dieu était en toute chose et, libre de tout intercesseur, chacun pouvait et devait s’efforcer de vivre dans le bonheur absolu. Rejetés par catholiques comme protestants, ils ont évidemment été arrêtés, torturés, brûlés sans procès à chaque fois qu’ils ont été identifiés par leurs persécuteurs. Les Frères et Sœurs du Libre-Esprit sont des sacrifiés de l’émancipation, des martyrs du bonheur.
L’utopie de Mocky est celle d’un monde où tout le monde y trouverait son compte, tout simplement. Et, à défaut de l’obtenir, ses personnages développent volontiers une éthique de parasite de l’ordre social, une sorte d’hédonisme hors-la-loi. Mais il y a aussi un romantisme chez Mocky : le romantisme de celui qui décide de se battre pour ses idées, quitte à en mourir. On retrouve ça dans ses films comme dans sa vie.
« Mocky s’est débarrassé de l’attirail dramatico-bourgeois, avait écrit Delfeil de Ton dès les années 1970. Il fait une grande confiture de sentiments grands comme ça, sans chercher à vous tirer une larme, rigolard, agressif, grossier, il est romantique comme c’est défendu. »
Son utopie, son romantisme ont eu le cinéma comme forme. Et, comme le cinéma était sa plus grande passion, Mocky n’a jamais cessé de filmer. Quelque en soit le prix, quelques en soient les moyens.
Peu importe : l’important, c’est de tourner. Et ce n’est pas le film fini qui l’intéresse, c’est le film qu’il va faire. Dans la logique de Mocky, aucun film ne mérite qu’on s’y arrête. Tous ne font que passer. Il y a évidemment des Mocky plus intéressants que les autres. Il y en a qui ne ressemblent à aucun autre. Tous sont nécessaires pour que chacun existe. Le cinéma de Mocky est un Tout hétéroclite, où le meilleur côtoie le pire, mais où surtout les qualités de chacun s’échangent en permanence, où c’est parfois le pire qui devient le meilleur. L’obsession des chefs d’œuvre est un trait de hiérarchie idéaliste qui s’oppose à la nature même de la vie, qui est création permanente, carnaval inversant les puissances du haut et du bas, comme du bon et du mauvais goût.
« Le type qui croit avoir fait un chef d’œuvre est un con » dit-il dans un entretien accordé à Chaos Reign.
Et, au micro de François Angelier dans Mauvais Genres :
« Aucun film n’est bon. On ne peut pas être satisfait. C’est pas possible. À chaque fois il manque un truc dans une scène, parce qu’on n’a pas assez d’argent ou alors on a raté un truc, y a un train qui passe. On ne peut pas faire un bon film. On peut faire des trucs qui intéressent les gens, qui les amusent… Un bon film. Qu’est-ce que c’est qu’un bon film, d’ailleurs ? »
Le cinéma de Mocky est une fête
Hollywood a repris de l’esthétique classique l’obsession des chefs-d’œuvre.
Le cinéma de Jean-Pierre Mocky a gardé de l’esprit du carnaval l’indifférence à cette hiérarchie du goût, l’indifférence à la distinction des bonnes et des mauvaises œuvres comme des bonnes et des mauvaises manières.
Hollywood et – après Hollywood – YouTube n’ont jamais quitté cette vieille manie humaine de donner des bons et des mauvais points, de trier et de classer les choses et les êtres. Cette vieille manie humaine de prononcer des jugements, encore et encore. Ce qui finit toujours par réduire l’énergie de la création artistique en l’assimilant à un moment de l’histoire des formes et en en faisant la matrice potentielle d’un académisme à venir. L’académisme n’est jamais que la récupération de l’art populaire et la tentative de neutraliser se puissance émancipatrice initiale. Mais, même si l’histoire montre la récupération de l’état créatif toujours à l’œuvre dans les sociétés humaines, celle-ci ne peut jamais empêcher la vie de revenir, et, avec la vie, l’art.
Le cinéma de Jean-Pierre Mocky est une fête.
Pacôme Thiellement
La Fin du Film épisode 8 :
Ville à vendre de Jean-Pierre Mocky
Le Jardin des délices de la cinquième république
Réalisation et montage : Thomas Bertay
Musique : Baptiste Veilhan
Graphisme : Morgane Sabouret
Directeur des programmes : Mathias Enthoven
Rédaction en chef : Soumaya Benaissa
Directeur de la rédaction : Denis Robert