Publié dans Spectre n°1. Image de Scott Batty.
A Mando, Sophie et William
Le monde ne m’est plus que zones. Ce sont des espaces circonscrits, aux contours de plus en plus limités, et qui cependant correspondent à des terrains impropres, à l’abandon. Un air morne et froid, un temps pour assassins ; leur phrasé, peut-être, surnage dans l’air, en attente de l’éthique d’une aube malade. Pour tous ceux qui tombent.
La Terre même est en passe de devenir une zone de l’Univers. Les autres planètes suivront. Il y aura des planètes industrielles, des planètes à urbanisation privilégiée, des planètes de vacances. Et enfin, comme la Terre, des zones abandonnées, des interzones, des terrains vagues et des banlieues du cosmos, où traîneront quelques errants, des animaux malades et des chiens démentiels. Des zones aux dimensions planétaires faites de voitures aux vitres brisées, de grandes surfaces détériorées, d’immeubles en ruine, de boue et d’herbes sauvages, sous l’éclat impitoyable des soleils manufacturés.
L’action se passe nulle part, c’est-à-dire ici et maintenant, il suffit que je tire un je de mon jeu d’identités, un nom et un nombril pour un instant. Qui suis-je ? Une forte lumière éblouit mes yeux fatigués d’avoir trop peu dormi, et ma bouche est pâteuse de tant de cigarettes, après une anesthésie générale dont je ne me suis jamais remis. Impossible de mettre la main sur mes lunettes teintées. Je redresse le col de mon long manteau noir, rectifie ma cravate, penche mon chapeau et, alors que je frotte vigoureusement les paumes sèches et froides de mes mains, je réceptionne le télégramme suivant :
Le narrateur risque de perdre son lecteur à force de mise en scène - STOP - risque également d’oublier qu’il s’agit d’un essai - STOP - enfin - STOP - aux dernières nouvelles - STOP
Les télégrammes me parviennent par l’intermédiaire d’un facteur au visage décomposé. Il me le porte alors que je suis assis au-devant d’une voiture explosée, sur la place qui incombe traditionnellement aux plus exposés. Les télégrammes devaient figurer des notes à inscrire en bas de page. Du moins, c’est ce que l’on avait préalablement décidé, d’un commun accord (comme on dit), mon correcteur et ami, et moi-même.
Deux jeunes filles sont assises sur la plage arrière. Tout d’abord c’est comme un rêve et les deux femmes s’embrassent ; l’une d’entre elles passe à travers le visage de l’autre et la hante. Je suis le rêve de leurs rêves. Elles me demandent :
- Qui vous envoie tous ces télégrammes ?
- Un vieil ami. Il corrige l’essai.
- Quel essai ?
- Celui que je suis en train d’écrire.
- En train d’écrire ? Maintenant ?
- Maintenant.
- Je ne vous voie pas écrire quoique ce soit.
- Je n’ai pas de papier.
Dans leur sac, avec elles, de quoi se changer une fois par jour, une large couverture pour les nuits froides, et Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick. Elles disent : « Nous sommes persuadées que les Allemands ont gagné la deuxième guerre mondiale ; seulement, ils ne veulent pas nous le dire. » Mais les Allemands n’ont pas gagné la guerre ; personne n’a jamais gagné la guerre ; les guerres ont toutes été perdues par tout le monde. Une large cicatrice s’étend le long de la jambe de la première, et la seconde, à en juger par son visage écorché, revient plus que probablement d’une rixe. Elles sortent régulièrement des bières du bas des sièges. Elles sont ravissantes ; d’évidence.
Mais d’évidence, une femme ne m’est belle que le résultat d’un désastre. La belle femme est une femme abîmée, ou, pire, traversant l’abîme. Elles incarnent, en en parodiant une partie, le ridicule de toute norme, le suspens de tout critère. Elles démembrent les jugements, souillent l’idéal. Elles disent : « La blessure ne se cicatrisera jamais ; et, dans la nuit, nos rires ne sont qu’une sécrétion supplémentaire, l’évidence d’un dépassement, d’une transgression du sens ». Elles disent : « L’ordre des dieux ne sera pas retrouvé ; les canons de beauté, érigés par les siècles infâmes, iront se perdre dans le néant. Il ne reste déjà plus qu’une grimace, un long sanglot au bord de l’abîme, artefact de sentimentalité stupide ».
Je regarde les astres et je pense à Burroughs. Notre cosmologie s’inscrit dans son sillage, et se rappelle à son souvenir, la galaxie blessée. C’est la blessure dans notre relation avec le monde, la plaie ouverte, la béance, qui en fait la splendeur carminée. Une blessure blanche et rouge qui troue l’entente préalable, le mensonge de l’intellect, individuel ou collectif, insensible à l’expérience qui le fera douter et douter de son doute même, quand la vérité est cette instance lumineuse, aveuglante et reconstituante, toujours revenant des siècles de siècles. La perception est simultanée et brisée immédiatement par une autre. Les chaînons logiques sont niés. À la limite, Dieu est mort puisqu’on ne croit plus à la grammaire. Mais non, je parle trop vite, et Dieu est un chien, un porc inconscient à 99%, un trou du cul et la grammaire n’est guère qu’une excrétion permanente de mots et d’images, de merde et d’encens, de myrrhe et de sang.
Elles disent : « Notre hosanna est recouvert de foutre, de merde et de charcuterie jusqu’à la fin du monde. » Mais pourquoi tiennent-elles à me faire pleurer ?
Il y eut un homme appelé William Seward Burroughs. Il appela, dans le désert des sixties, à la « Génération invisible ». La Génération invisible est une histoire de magnétophone : se rendre compte que les informations qui nous viennent sont toujours d’anciennes informations pré-enregistrées : « Écoutez les bandes du temps présent et vous commencerez à comprendre qui vous êtes et ce que vous faites ici mélangez hier avec aujourd’hui et entendez demain tout votre avenir surgira des vieux enregistrements vous êtes un magnétophone programmé fixé standardisé (…) C’est la Génération invisible il ressemble à un chef de service d’une agence de publicité à un universitaire à un touriste américain votre couverture n’est pas importante pourvu qu’elle vous couvre effectivement vous laissant toute liberté d’action ».
La machine de contrôle est un cercle vicieux. L’homme de la Génération invisible, c’est celui qui a compris le playbackperpétuel du monstre et qui s’en dégage. Comment ? Par des associations sémantiques inédites : de l’inouï, du voyant. La Génération invisible traverse. « Il n’est pas nécessaire de vivre. Il est nécessaire de voyager » répétait Burroughs. Vous comprenez ? Il s’agit d’une insurrection permanente, non dirigée contre tel ou tel, mais contre le principe moteur de l’argumentation du discours. On sort du cercle vicieux par une pensée et une actualisation de la pensée non calculées et, donc, non calculables. Le cercle se transmue ainsi en spirale ouvrante. Quand le playback perpétuel est une forme de transparence (un émetteur et un récepteur en feedback permanent), l’invisibilité, elle, se dérobe, spire après spire, à cette matrice de contrôle. Avec la Génération invisible et ses Garçons sauvages, Burroughs a trouvé la clé de la liberté : c’est l’imprévisibilité.
Si Burroughs annonce une génération à son exemple (un exemple qui n’est d’ailleurs pas « sien » : Hölderlin et Rimbaud étaient déjà des Garçons sauvages), c’est dans la mesure où nous tentons d’entendre l’Invisible, c’est-à-dire le non-perçu. Mais, le rappelle Burroughs dans un entretien avec Gérard-Georges Lemaire : « Ce qui apparaît difficile quand Cézanne commence à peindre devient progressivement très accessible à tout le monde. » C’est alors le non-perçu originaire qui, à son tour, devient invisible. Le mystérieux n’est d’abord pas perçu, et, ensuite, n’est plus perçu. Quand, alors, est-il perçu ? Est-il seulement perçu un jour ? Ne serait-il qu’un soupçon, une rumeur, un bruit qui parcoure la matière sonore de notre pensée ? Passons-nous notre vie à oublier ce que nous n’avions pas remarqué et que nous ne remarquons plus parce que nous le croyons l’évidence ? Et nous-mêmes, posant la question, nous oublions, car nous sommes sans cesse plongés dans le sommeil et les jours de l’année s’obscurcissent.
Elles disent : « Nous ne risquons pas d’être vus suivant cette voie, lente et patiente et cependant irrémédiable, mythique, d’une splendeur grave. Les délices de l’ombre… »
Étrangement, le fait que le non-perçu ne se transforme pas en perceptible mais en plus-perçu n’apparaît pas à William Burroughs. Burroughs reste fondamentalement persuadé d’une nécessité culturelle liée à l’art qui finira par apparaître. Il le laisse percevoir lorsqu’il dit « L’influence de l’art à un effet culturel à longue portée » ou même « Le but de l’écriture est de faire que ça arrive. » Quoi, « ça » ? Si on le questionnait, Burroughs l’admettrait volontiers : ce « ça » est vague. C’est que William S. Burroughs, aussi loin qu’il ait été dans sa relation visionnaire à l’écriture, est resté confiné dans l’idée d’une « valeur » de la culture occidentale, autant dire d’un « rôle » de l’intellectuel, d’une « nécessité » de l’art, d’une « immortalité » du génie et autres vieilles choses… Sa perception de la littérature reste, malgré qu’il en ait, occidentalisante : même s’il s’était rendu compte de la nature de tout discours (le contrôle), même s’il considérait sèchement le Verbe comme un virus et l’art comme une contamination qualitative quand le discours était une contamination quantitative, il avait un « but », un « projet », il essayait d’aller « quelque part »… Et sur ce point (le « but », le « projet », la « fonction »), le grand Burroughs reste encore en-deçà des expériences de Georges Bataille ou des supplications d’Antonin Artaud, qui pourtant le précèdent dans notre récente Histoire.
Je reçois le télégramme suivant :
Ceci n’est pas un texte sur William Burroughs - STOP - Son nom ne reviendra pas - STOP - Au contraire le narrateur va passer de sa réflexion sur Burroughs a une autre sur Bataille - STOP - Faites attention - STOP - Cela ne durera pas longtemps non plus - STOP -
Notre imperceptibilité, liée donc non seulement à notre médiocre position sociale, à l’imprévisibilité de nos mouvements mais encore et surtout à l’absence de projet et l’absence de but qui nous caractérisent est le tribut payé, et payé triple, à notre liberté. Il faut choisir presque nécessairement, considérée la précarité de la position humaine dans un monde saturé de réseaux transversaux, entre la puissance et la gloire. C’est-à-dire entre l’attrait du pouvoir et de la notoriété (car le pouvoir aujourd’hui n’est rien d’autre que ces quinze minutes réitérées de mortification étoilée) et la gloire d’une vie intense, admirable, vécue comme un art (avec tous les excès et les dépenses que cela suppose). Un homme comprit cette étrange situation, le résolvant à la plus énigmatique des positions. Il s’agit d’un des plus grands penseurs de ce siècle, de plus porteur d’une langue lumineuse, colorée, foisonnante de sens (sensible au cœur) : il s’agit de Georges Bataille. Il y eut un homme appelé Bataille.
« Supprimer ce que des millénaires d’humanité ont accumulé d’ordre dans la pensée » est le seul projet de Bataille (si on peut encore appeler ça un projet) : « Toute ma philosophie consiste à dire que le principal but que l’on puisse avoir est de détruire en soi l’habitude d’avoir un but (…) Il est essentiel pour les hommes d’arriver à détruire cette servilité à laquelle ils sont tenus, du fait qu’ils ont édifié leur monde, le monde humain, monde auquel je tiens, duquel je tiens la vie, mais qui tout de même porte avec lui une sorte de charge, quelque chose d’infiniment pesant qui se retrouve dans toutes nos angoisses et qui doit être levé d’une certaine façon. »
Cependant, le glorieux Bataille ne put s’y résoudre qu’au prix d’une identité divisée, appelant simultanément au désastre, à l’impossible, à l’inutile, à l’érotisme, au Mal, à l’amitié, mais simultanément confiné à son poste de bibliothécaire d’Orléans, rangeant soigneusement tous les livres, sublimant son attente rageuse d’un monde désordonné par une résignation qu’illustrent des phrases comme « Il nous faut le système et il nous faut l’excès » ou la publication de ses romans les plus licencieux (et les plus beaux, bien sûr) sous pseudonymes, avec prudence, dans la peur de faillir à son image respectable. Il s’agit là, hélas, d’une prudence bien douloureuse. Il suffit d’entendre le retrait et la crainte de l’auteur démasqué d’Histoire de l’œil lors d’une interview à la télévision (« Euh… cet ouvrage est un ouvrage anonyme… ») pour sentir à quel point Bataille se sentait coupable socialement, alors qu’il était l’innocence même. Bataille ne pouvait donc être Bataille que nié ? Nous voulons la liberté dans le salut, il nous faut aller donc plus loin que Bataille. Notre mépris de la honte et de la peur est à ce prix. Mais ce sacrifice, plus grand encore, qui nous incombe, ne se pouvait faire sans l’aile du doux saint renversé, de l’anti-chrétien tourmenté et sage, de l’homme fondamentalement bon qu’était Bataille.
« Être un homme utile m’a toujours paru quelque chose d’odieux » disait Baudelaire. Et dans le sillage de cette pensée apparaît un autre rentier, Guy Debord, serein et ivre. Il y eut un homme appelé Guy. Et il poussa le mépris de la réputation sociale, le mépris du métier, du travail, de la production, le refus de plier la nuque jusqu’à la dérive, entraîné avec ses amis dans des errances pétillantes et des aubes « belles mais douloureuses », des chemins qui ne mènent nulle part, si ce n’est au coma éthylique et ses pointillés… La vérité vous rendra inutile. « Le grand style de l’époque est toujours dans ce qui est orienté par la nécessité évidente et secrète de la révolution. » Évidente et secrète, évidente mais secrète. Debord n’ira pas haranguer la foule, il ne s’agit pas de reprendre le pouvoir mais d’annuler tout pouvoir en soi-même. La lutte visible même ne pourrait être que le corollaire du pouvoir. Debord a bien compris la coappartenance de la révolte et du pouvoir, ou plutôt du révolté et du pouvoir. Dire « Non », c’est finalement faire de ce contre quoi on se bat davantage qu’un être, la légitimation de notre propre être. « À l’acceptation béate de ce qui existe peut aussi se joindre comme une même chose la révolte purement spectaculaire : ceci traduit ce simple fait que l’insatisfaction elle-même est devenue une marchandise dès que l’abondance économique s’est trouvée capable d’étendre sa production jusqu’au traitement d’une telle matière première. » Bien vu, mais comment alors Debord lui-même (sa photo sur la couverture des Inrockuptibles, la soirée Canal + qui lui fut consacrée) est devenue, à son tour, une marchandise ? Comment l’Obscurité est devenue une matière première à son tour ? Et surtout : comment comprendre l’orgueil d’un homme à la destinée si pure, de perdre ses dernières années à répondre aux calomnies portées contre lui ? S’il tenait (avec raison) les médiocres employés de la Société du Spectacle dans un tel mépris, pourquoi, alors, gaspiller son talent, réduire l’extrême dans lequel il avait réussi à tenir son « peu d’art » à répondre à des bêtises sans importance gribouillées sur son compte ? Quelles précisions Une mauvaise réputation… pouvait-elle apporter à un savoir déjà si clair ? Si Bataille a pêché par modestie, Debord a pêché par orgueil. Il manquait à Guy Debord ce qu’il ne manquait pas à William Burroughs : la conscience de l’irréparable et l’indifférence à la critique le concernant. Debord, qui tenait l’image dans un tel mépris, il n’en avait pas encore assez pour la sienne ! Peut-être qu’il faut encore, comme Ulysse quitta Nausicaa (l’aimant et la bénissant, mais ne la regrettant pas), dépasser Debord, à son tour. Car il ne suffit pas de théoriser en accompagnant la dissolution d’une société, mais il faut transformer, dans l’invisible, cette société, ces marchandises. Les rendre à l’imprévisible, dissoudre l’utilité de la nature dans son mystère, dans le mystère de ses mouvements. La distance sereine de la lucidité, certes, est de rigueur, mais elle doit contribuer à former ces gentlemen en hommes libres et dégagés, et, d’abord, dégagés de leur prétention à être eux-mêmes, c’est-à-dire des sujets, dans une société capitaliste marchande qui fonctionne parfaitement de la cloison de l’être en individus. Nul n’est moins libre que l’individu qui opère ce pli inamovible du refus permanent et hautain, parce que nul n’est plus prévisible que l’individu.
Elles disent :
- Pauvre Debord, il n’avait pas prévu ça.
- Non, Debord n’avait pas prévu ça. Et il n’avait pas prévu que l’on se baladerait dans l’espace, non plus. Burroughs l’avait prévu.
- Il n’était pas contre, n’est-ce pas ?
- Il n’était pas contre. Si on avait pu le cryogéniser, on l’aurait ressorti aujourd’hui. Il serait entre Saturne et Jupiter, pour un énième colloque de Tanger, une nouvelle Nova Convention, j’imagine.
- Et Artaud ?
- Artaud serait ressorti d’une fusée sans scaphandre et aurait explosé son corps dans l’espace. La tête nous serait retombée, à l’instant, entre les deux plages de cette voiture. Nous ne l’aurions jamais oublié.
L’erreur de Debord est une erreur grecque : comme Hésiode, avoir distingué la nuit & le jour, alors que c’est tout un. En clair : avoir cru à une différence entre la lumière dans laquelle se tient le pouvoir, médiatisé par les images, et l’ombre dans laquelle il se tenait, alors que son livre posthume est un album-photos… N’y avait-il pas d’ailleurs chez Debord une « idéalisation » de la marchandise, comme une divinisation renversée du Spectacle ? Sa dialectique n’était-elle pas, comme celle de tous les marxistes, finalement bien peu matérialiste ? Appeler la marchandise « notre vieille ennemie », c’est comme dire de la marchandise qu’elle va se laisser pousser la barbe ou revient tous les soirs à vingt heures. Non, la marchandise n’est pas anthropomorphique : elle crie d’ailleurs, humanisée trop humanisée, à ne pas être seulement comprise du point de vue de l’homme : de sa consommation, de sa valeur ajoutée, de sa plus-value, de sa valeur d’échange… La marchandise, présente inévitablement sur terre, appelle à être transmuée, de son « utilité » à l’inutilité, l’absurdité qui seule la sauvera. Ce qu’un homme avait compris avant tous les autres : Rainer-Maria Rilke.
Je reçois le télégramme suivant :
Si par malheur vous pratiquez encore l’essai comme un jeu de massacre - STOP - soyez la première quille - STOP -
Si l’obscurité est le domaine du hibou (la chouette de Minerve qui ne s’envole qu’à la tombée de la nuit), l’invisibilité est le domaine de l’Ange, qui transforme l’Histoire… C’est pourquoi la Terre elle-même doit devenir imprévisible, énigmatique, libéré de l’asservissement dans lequel la tient le « genre humain »… C’est là que l’Ange de Rilke se dresse, aboutissement en amont d’une « chevalerie invisible », « créature en qui apparaît déjà parfaitement achevée la transformation du visible en invisible à quoi nous nous employons ». Ainsi, écrit, Rilke :
« La terre n’a pas d’autre issue que de devenir invisible ; en nous qui par une partie de notre être participons de l’invisible, qui en sommes (pour le moins) de petits actionnaires et qui pouvons accroître notre richesse en invisibilité au cours de notre séjour ici - ce n’est qu’en nous que peut s’accomplir cette intime et durable métamorphose du visible en invisible… »
Elles disent :
- Et Rilke, tiens, justement, monsieur l’écrivain invisible, qu’est-ce qu’il ferait aujourd’hui ?
- Mais Rilke est là ! Juste derrière la voiture, en train de rouler sur le corps immense de Lou-Andréa Salomé. Il lui chatouille la chatte avec ses moustaches de poisson-chat.
- Vous êtes dégoûtant !
- Non. Je suis triste.
- Et Nietzsche ?
- Nietzsche ? Il pleure dans le plus proche hôtel, pendant que Lou-Andréa s’envoie en l’air avec Rainer-Maria… Il me fait penser à Daisy Berkowitz, l’ancien guitariste de Marilyn Manson. Vous savez : celui qui amenait des fleurs et des chocolats pour séduire des groupies qui, la veille, avaient déjà baisé avec le reste du groupe. Pauvre Daisy ! Pauvre Nietzsche !
- J’imagine que c’est le dernier jour sur terre.
- Non. Ça, c’est ce qu’ils disent. En fait, c’est seulement le commencement.
- C’est vrai… Et si le monde était encore très jeune ?
Je reçois le télégramme suivant :
L’essai a toujours structure de fiction - STOP - lire chaque chose comme un roman est un excellent exercice - STOP - aide à se débarrasser des formes aliénées de la communication - STOP - en premier lieu l’idéologie - STOP -
Je rentre alors dans la contemplation d’un arbre mort, à une jetée de la voiture cassée. Et à mesure même que je me résorbe - lentement - à l’impensé, le bois mort de l’arbre, dans son lointain, depuis son point, vient vers moi avec plus de prégnance encore. Il porte en lui l’éthique de l’aube malade, celle du crépuscule blessé. Pour tous ceux qui tombent.
L’arbre mort, inutile, semble voué à périr. Il est une marchandise de plus, mais celle-là intouchée. J’entends comme un appel, en-deçà du langage. Travaille avec moi, vis avec moi, laisse-moi pénétrer ta pensée, et tu vivras dans mon absence, mon inessentiel.
L’arbre mort traverse sa propre image. Il dépasse son stade intermédiaire de représentation, et sa réalité soudain vient à m’absorber. Il passe, via l’invisibilité, vers nulle part, mais nulle part devient le lieu encore libre de tout joug écrasant – celui, entre autres, de mon cerveau, qui aurait pu, à nouveau, bestialement l’assimiler. Mais l’arbre est libre et la terre advient. La foudre qui, auparavant, l’avait transpercé, me transperce à mon tour, traverse ma perception, l’annule dans un état intense – or liquide et vertige – de ravissement.
La nuit, pendant ce temps, est tombée. Mais la nuit est encore fraîcheur et lumière. J’entends le bruissement d’une chouette, elle se lève lors de la tombée, cependant sa distinction ne peut que m’échapper, arrivé à ce point de silence.
Là, dans un tremblement oscillant entre l’extase et la peur, l’Ange apparaît. Et dans ce moment même je sens la blessure plus profonde, la séparation accrue, la chair saignante et musicale, mon foutre bouillant, le mélange du sacrilège et de la sublimation, la révolte et la vanité de mon sentiment. Oui, l’invisibilité est chez lui achevée ; chez moi, elle ne le sera jamais. Mais devant son insupportable présence je n’incline pas la tête, je fais place en un défi, j’attends ma pulvérisation de sa Grâce, la fragilité s’accroissant au regard de son lointain bras levé… Si le Gentleman Invisible ne tend pas en permanence à l’Ange comme concrétisation de son désir immense d’une vie plus grande, d’un risque toujours plus énorme, d’un désordre plus sacré, d’une générosité plus sincère, d’une humilité et d’une délicatesse infinies, d’une cruauté plus sensible, d’une blessure plus douloureuse, d’un bonheur plus terrible, d’un amour plus radical, d’une ivresse plus bouleversante encore, pour lui et pour tous ceux qui l’entourent, alors, on ne saura jamais dire à quel point il n’aura été qu’une expérience ratée de l’homme.
Je reçois le télégramme suivant :
Le Gentleman Invisible est une fiction - STOP - Spectre est une fiction - STOP - l’histoire de la philosophie est une longue fiction - STOP - votre vie est une fiction - STOP - arrêtez de dramatiser Mr. Thiellement - STOP - arrêtez seulement - STOP - Signé : Votre ami Albert Laprochaine -
- Albert Laprochaine : À la prochaine. Lui et ses jeux de mots.
La chouette s’envole ; les anges passent.
Voici le temps des invisibles.