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L'Après-dernier jour sur Terre
Paru en 2001

Contexte de parution : Spectre

Présentation :

Texte publié dans Spectre n°6 (2000). Image de Scott Batty






 

 

 

 

À Thomas Bertay

 

Il était une fois un jeune homme qu’on appelait l’homme aux chats. On l’appelait l’homme aux chats parce qu’il parlait aux chats et qu’il prétendait que les chats, eux aussi, lui parlaient. C’était il y a très, très longtemps. 

C’était il y a très, très longtemps. C’était à une époque où le monde était habité par des hommes qui avaient réussi à triompher de leur mortalité et n’avaient donc plus besoin de se reproduire pour occuper le tour de la Terre. Et ils vivaient sous le regard permanent d’un immortel tout puissant qu’on appelait Dieu le Pire. Et son monde était appelé le monde électrique et bleu. 

Parmi les immortels, il y avait ce jeune homme qu’on appelait l’homme aux chats. On l’appelait l’homme aux chats avec une légère nuance de reproche dans la voix, parce que le jeune homme, comme les autres hommes, était immortel, et que les chats, comme les autres animaux, étaient mortels. On l’appelait l’homme aux chats avec une nuance de reproche un peu sourde et dilatée, parce que, ce jeune homme mis à part, les immortels se gardaient bien d’établir une relation de sympathie avec des êtres mortels. Comme leur nom l’indiquait assez, les êtres mortels venaient à mourir. Et la mort des êtres chers n’avait jamais engendré que la crainte, la souffrance et la désolation parmi les hommes. 

La crainte, la souffrance et la désolation étaient des sentiments bannis du monde électrique et bleu de Dieu le Pire. Ils étaient bannis parce qu’ils rappelaient par trop la mort. Et la mort avait maintenant été vaincue, après des millénaires de crainte, de souffrance et de désolation. Depuis, les hommes immortels du monde de Dieu le Pire conformaient le monde à leur immortalité. Ils créaient des cités où les lumières ne s’éteignaient jamais, où les choses ne s’usaient jamais, et seuls étaient encore mortels les animaux et seul était encore destructible et périssable le monde naturel. L’homme était immortel à l’image de Dieu le Pire et toutes les choses que l’homme avait créées étaient inusables. Tout dans le monde était jugé du point de vue de l’homme immortel, à la direction aléatoire, et finalement extérieur à lui-même, semblable aux choses qu’il avait créées.

Le jeune homme qu’on appelait l’homme aux chats faisait partie de la dernière génération des hommes nés d’une femme et il avait, d’ailleurs et par là même, bien des difficultés à comprendre la manière étrange dont ses parents voyaient le monde. Il faut dire que ceux-ci n’avaient pas l’air de le comprendre de la même manière et avec les mêmes termes qu’ils l’avaient créé. 

En effet, ses parents comprenaient la réalité du monde comme l’actualisation d’un possible, alors que l’homme aux chats et ses amis tendaient de toutes leurs forces vers l’impossible. Ses parents se comprenaient comme des intériorités observant un monde extérieur, comme si celui-ci était une chose qu’ils avaient créée. Alors que l’homme aux chats et ses amis se comprenaient comme de pures extériorités dans une réalité inactualisable et ne tendaient qu’à rendre leurs extériorités plus aléatoires et improbables encore. Ce monde et l’ensemble de ses modalités, les parents de l’homme aux chats les avaient inventés, à force de persévérance pour faire disparaître la crainte, la souffrance et la désolation. Mais c’est dans un sempiternel désespoir que l’homme aux chats et ses amis vivaient à l’intérieur de celui-ci, oscillant entre l’ennui, le stress et la dépression. La finalité de l’histoire avait maintenant été atteinte, mais, ainsi que l’avaient prophétisé les anciens, maintenant que l’Histoire était finie, il restait une perpétuelle négativité sans emploi. Dès lors l’ennui, le stress et la dépression étaient les écueils dans lesquels les extériorités immortelles aux directions aléatoires de l’homme aux chats et de ses amis ne cessaient de tomber, maintenant et pour toujours. 

C’est pourquoi l’homme aux chats et ses amis étaient habités par une nostalgie inexpiable ; et cette nostalgie inexpiable s’exprimait surtout lorsque l’homme aux chats et ses amis partaient en dérive vers un lieu-limite qu’ils appelaient Nulle Part. Nulle Part était la frontière presque imperceptible qui séparait les deux mondes : le monde électrique et bleu, habité par Dieu le Pire et les hommes immortels, et le monde vert et noir, habité par la nature périssable et la majeure partie des animaux mortels, animaux que le dédain des hommes immortels avait éloigné du monde électrique et bleu. Les hommes immortels n’avaient plus besoin, par leur récente condition d’immortels, de les tuer et de les manger pour vivre. Ils avaient, en outre, un incroyable dégoût devant la mort et tout ce qui les rappelait à leur condition ancienne d’êtres périssables. Nulle Part était la frontière entre les deux mondes et c’était toujours Nulle Part où l’homme aux chats et ses amis se rendaient quotidiennement vers six heures, hagards et avides de leur ancienne condition d’être mortel. C’était la condition d’être mortel, avaient dit les anciens, qui permettait la possibilité d’une expérience poétique, et cette expérience poétique, dont les anciens livres gardaient une trace qui lentement s’effaçait, était pour eux un grand mystère et leur désir le plus intense et le plus passionné. 

Il n’y avait presque rien, à Nulle Part, à part un chalet situé à proximité d’un arbre mort, et qui faisait également office de bibliothèque. C’était la dernière bibliothèque, et elle avait été préservée par une femme à la beauté mélancolique et aux traits tirés par une étrange insomnie, qui s’appelait Ariane. L’homme aux chats et ses amis aimaient Ariane de tout leur cœur. Ils aimaient Ariane d’un amour pur et qui n’avait pas d’équivalent dans le monde électrique et bleu de Dieu le Pire. 

Ariane leur expliquait que ce qu’ils cherchaient avec avidité à la lisière de la forêt était le surgissement de l’inframince, à l’intersection du visible et de l’invisible. Elle ajoutait que le ravissement par l’inframince était une des plus belles émotions qui soient. Ariane aussi aimait beaucoup l’homme aux chats et ses amis, et c’est pourquoi elle les avait baptisés ses gentilshommes de l’invisible. Elle leur parlait également de Peggy Lee, une déesse qui avait enchanté ses jours en se tenant à la frontière de l’inframince, et dont le spectre, désormais, nuitamment, la hantait. 

Ariane pouvait pleurer des heures durant, en contemplation devant son arbre mort. Elle, qui avait lu tous les livres des anciens, ou du moins ce qui en restait, leur expliquait que le monde électrique et bleu était né d’un malentendu. Elle leur disait (et l’homme aux chats et ses amis l’écoutait avec attention, car ils n’avaient rien entendu de tel auparavant) que les hommes n’avaient jamais vraiment compris le concept d’éternité, car le concept d’éternité était distinct de celui de perpétuité, et que, pour être vécu, il supposait nécessairement la finitude. Elle leur expliquait que l’éternité était érotique et comprenait, à la différence de l’immortalité, l’acceptation de la vie jusque dans la mort. Ses cheveux, autrefois blonds, avaient maintenant la couleur de la cendre, et elle rêvait parfois, avec mélancolie, à la mort, comme le sommeil définitif qu’elle ne connaîtrait jamais. Il faut dire que l’homme aux chats et ses amis ne comprenaient pas bien ce que c’était que l’insomnie, car ils n’avaient, à vrai dire, jamais su ce que c’était que le sommeil.

Et Ariane, avec l’homme aux chats et ses amis, se tenait parfois également pendant des heures à la lisière de la forêt, réitérant tous les jours cette quête vaine et passionnée de l’inframince et de l’éternité intensive, avant de rentrer, tous les soirs plus triste, dans son chalet, alors que l’homme aux chats et ses amis partaient en virée nocturne dans le centre du monde électrique et bleu. On appelait le centre du monde électrique et bleu la cité des miroirs, parce que, comme le chantait un air de l’époque d’Ariane, on y « glissait entre ses propres doigts, comme entre deux hologrammes »

Quand l’homme aux chats et ses amis partaient en virée dans le cœur du monde électrique et bleu qu’on appelait la cité des miroirs, ils allaient le plus généralement voir une exposition d’hologrammes, avant de se rendre dans un lieu qu’on appelait le Conspiratio pour terminer la nuit. De grandes fêtes y étaient données depuis la fin de l’histoire, car la fin de l’histoire, comme l’avaient prophétisé les anciens, supposait une énergie jamais épuisée ou épuisable qu’on appelait la négativité sans emploi, et que, depuis la fin de l’histoire, c’était tous les jours l’après-dernier jour sur terre et qu’on ne pouvait jamais en mourir. 

Un soir, dans la cité des miroirs, l’homme aux chats et ses amis se rendirent à une exposition d’hologrammes appelée « Que voit la petite fille ? » et qui faisait partie du cycle des « Écuries d’Orphée ». L’exposition dont c’était ce soir le vernissage était une installation composée de cinquante-deux hologrammes répétant en boucle et à l’infini cinquante-deux variations sur un même thème. Ce thème, comme le comprirent l’homme aux chats et ses amis, était l’absence de devenir possible à la dernière génération humaine, vivant tous les jours l’après-dernier jour sur terre sans pouvoir en mourir, et sans non plus pouvoir savoir si cette fin de l’Histoire était vraiment une fête ou un traquenard. On ne pouvait non plus décider de la pertinence de l’exposition. N’était-elle qu’une imposture, la critique d’un monde dont elle faisait indubitablement partie ? Ou rendait-elle compte de sa source, l’arrière-plan qui avait rendu ce monde possible et pouvait également le dépasser dans le Devenir ? L’un de ces hologrammes présentait une même séquence s’accélérant à chaque boucle, sans pour autant jamais atteindre la dernière image qui aurait été rendue visible par la dernière boucle ; car la dernière boucle était hors d’atteinte, et les images devenaient progressivement indénombrables à chaque seconde, même si elles étaient imperceptibles à l’œil de l’homme. Se reconnaissant dans cette tentative, comparable à la sienne par son inexpiable nostalgie, à savoir de renverser son extériorité immortelle à la direction aléatoire en existence poétique invisible par le biais d’un ravissement par l’inframince, l’homme aux chats quitta un instant ses amis pour questionner un vieux critique d’art sur le sens d’une telle œuvre. Le vieux critique d’art lui dit, avec un ton artificiellement exalté mais un regard irrémédiablement mélancolique, que le sens général du cycle des « Écuries d’Orphée » était le suivant : tous les événements du monde revenaient deux fois : une première fois comme histoire, une deuxième fois comme farce. L’art et la magie étaient les composantes de l’Histoire ; après la fin de l’Histoire, tout n’était plus qu’ineptie, et machination. 

L’homme aux chats fut surpris d’un tel discours, car il n’avait alors rien pensé de tel. Mais il était tard, déjà, et l’homme aux chats quitta le vieux critique d’art et rejoint ses amis pour la suite de leur virée nocturne dans la cité des glaces, au cœur du monde électrique et bleu de Dieu le Pire. Ils se rendirent donc au Conspiratio, un magnifique dancing gris et rouge où l’on donnait les plus belles fêtes depuis la fin de l’Histoire, vivant extatiquement l’après-dernier jour sur terre tous les soirs et sans risquer d’en mourir. 

Au Conspiratio, tout le monde était magnifique. Les hommes et les femmes portaient des costumes sobres et nostalgiques très élégants, se parlaient à voix basse, se touchaient, se caressaient, se massaient et se masturbaient ; mais sans jamais aller jusqu’à l’orgasme, sans jamais aller jusqu’à jouir au sens propre, car on avait alors la crainte absolue des accidents qui pourraient se produire dans un cas comme celui-là, engendrant éventuellement de nouvelles naissances dans le monde électrique et bleu de Dieu le Pire. Et de nouvelles naissances étaient inconcevables pour des questions de place. Il ne fallait surtout pas que le monde électrique et bleu des immortels ne devienne tout simplement invivable pour cause de surpopulation.

La sexualité au sens propre était donc abolie à cette époque, mais la sensualité, la séduction et le jeu ne l’étaient pas, et les soirées que l’homme aux chats et ses amis passaient au Conspiratio étaient, il faut l’avouer, très belles et très fascinantes. Ne soyons pas trop tranchés au sujet du monde électrique et bleu, car la nostalgie inexpiable qu’il avait créée dans la conscience de l’homme aux chats et de ses amis était équilibrée par la sensualité et la séduction de pure forme qu’ils expérimentaient tous les soirs au Conspiratio. Dieu le Pire lui-même, le dieu des immortels, n’était pas sans une certaine élégance décadente dans la langueur, une touche de séduction dandy dans ses maléfices. 

D’ordinaire, comme ses amis, l’homme aux chats passait indifféremment d’une fille à l’autre, car la jalousie n’avait plus beaucoup de sens à cette époque, et n’était considérée que comme une forme un peu désuète et pénible d’orgueil. Mais, ce soir-là, il n’y eut plus qu’une seule femme à ses yeux fatigués. Dans un coin du Conspiratio, et plus précisément près du rebord de la fenêtre, observant silencieusement le ciel blessé d’éclairs d’argent et qui était le jeu préféré de Dieu le Pire, l’homme aux chats vit celle qu’il considéra immédiatement comme la plus belle femme qu’il eut pu rencontrer dans le monde électrique et bleu, tous les soirs, depuis la fin de l’Histoire. Elle s’appelait Sophie Dysnomia ; mais l’homme aux chats rebaptisa immédiatement cette belle femme brune et métissée du sobriquet de l’Anti-ange. 

L’Anti-ange était entièrement habillée en noir. C’était la plus sensuelle des anges sensuels qu’il eut pu croiser au Conspiratio et pourtant il lui semblait bien que personne encore, depuis le début de la soirée, n’avait osé aller lui parler, encore moins la toucher, la caresser, la masser ou la masturber. L’homme aux chats l’observait, plongée dans la contemplation indifférente des éclairs de Dieu le Pire, de légères moustaches de chat holographiques frétillant sur son beau visage et qui encouragea d’autant plus l’homme aux chats à la rejoindre et tenter de lui parler. 

Il la regarda, d’abord, mais dans ses yeux bridés d’Anti-ange au beau visage de brune métissée il vit quelque chose qui ressemblait à une fragilité. Alors il tendit ses mains vers le haut de la cuisse de l’Anti-ange, mais celle-ci le stoppa net avant qu’il puisse la toucher. Et elle lui expliqua : 

- Mieux vaut ne pas commencer, tu sais. On ne sait jamais s’arrêter, ensuite, et tout finit par devenir énorme et étouffant si jamais le cœur s’y met. Après, la crainte de manquer risque de recommencer… C’est terrible, tu sais. 

L’homme aux chats lui fit part de sa surprise : il n’aurait jamais pensé que les choses puissent aussi mal tourner. Après tout, il n’était guère question que de se caresser. Mais l’Anti-ange lui répondit que cette pratique, propre au Conspiratiode la cité des miroirs, était d’une terrible irresponsabilité. Et elle lui expliqua :

- On ne sait jamais quand la souffrance peut commencer, ni avec qui. On croit qu’on ne fait que s’amuser dans la vie, ou pire, dans l’amour ; mais, en réalité, on ne s’amuse pas tant que ça, et si peu, même, qu’à la fin, on ne s’amuse plus du tout. C’est terrible, tu sais. 

L’homme aux chats lui répondit qu’il comprenait bien ce qu’il en était, mais que, nantie d’une telle philosophie, l’Anti-ange allait tout droit vers la plus complète inertie. Elle lui répondit que c’était effectivement le cas. Et elle lui expliqua : 

- Tout geste est un danger. Je me méfie du moindre mouvement, je n’agis qu’avec une grande circonspection, je ne suis pas sûre de mon moment, je pèse le pour et le contre une multitude de fois avant de parler. La vie est une question formée par la somme de toutes les réponses que les hommes lui ont donnée, et la somme est plus grande que l’addition des parties. C’est terrible, tu sais. 

L’homme aux chats eut une moue admirative. Il lui demande cependant si elle était satisfaite de son ascèse. Mais, à cette question, l’Anti-ange soupira. Il sembla alors à l’homme aux chats qu’elle était de plus en plus fragile à mesure qu’il la regardait. À ses yeux, cette belle jeune femme au beau visage de brune métissée, était tout simplement au bord de l’évanouissement. Il le lui dit. Elle lui répondit qu’il avait parfaitement raison. Et elle lui expliqua :

- Même si je me tais, les dangers de la communication ont rempli mon silence. Mon immobilité et ma circonspection font pour moi et pour les autres figures d’une agitation sobre, certes, mais tout aussi remplie de conséquences désastreuses pour le monde qui m’entoure. Mon silence hurle comme un sexe sur la figure. Croyant avoir cessé de me menacer dans le bruit et la fureur, je me retrouve plongé dans une retraite pleine de crainte et de tremblements. Ainsi, ma vie ne cesse de tourner au cauchemar. C’est terrible, et épuisant, tu sais. 

Alors l’homme aux chats, qui n’avait pas cessé de savoir, s’assis sur un fauteuil aux côtés de l’Anti-ange. Et, même s’il en mourrait d’envie, il se retint de la toucher davantage, car il avait compris que tout ça ne mènerait plus à rien. 

C’est alors que, sur la chaîne du Conspiratio passa un air d’une très grande tristesse et d’une très grande beauté que l’homme aux chats et l’Anti-ange entendirent pour la première fois. Il avait été écrit au cours d’un temps mythique qu’on appelait le vingtième siècle, et était porté par la voix d’une déesse qui prophétisait avec élégance, nuance et précision, la manière de penser propre aux hommes immortels, mais que ceux-ci avaient toujours manqué d’atteindre. Cette déesse, Ariane en avait souvent parlé à l’homme aux chats et à ses amis sous le nom de Peggy Lee, et son spectre apparaissait maintenant face à l’Anti-ange comme à lui. Les émotions violentes provoquées par sa voix dépassaient de loin toute psychologie et toute compulsion nostalgique généralement associée aux mélodies vocales. Le riff de piano et la voix remplie de réverbération rendirent l’homme aux chats pantois. Alors il s’arrêta de penser, et écouta en silence pendant la durée de la chanson, qui était de quatre minutes et de vingt secondes.

« Je me souviens, chantait le spectre de Peggy Lee, quand j’étais une petite fille, notre maison a brûlé. Je n’oublierai jamais l’expression sur le visage de mon père quand il m’a prise dans ses bras, quand il m’a sorti de l’immeuble en feu et m’a déposée sur le pavé. Je me suis tenue là, en pyjama, regardant le monde partir en flammes, et quand ça s’est terminé, je me suis demandé : ça n’est que ça, un feu ? Ça n’est que ça ? Ça n’est que ça ? Si ça n’est que ça, alors continuons à danser, sortons l’alcool et improvisons un bar, si tout ça n’est que ça. »

La musique était d’une grave splendeur. C’était le bal des Terminantes ; la fête célébrée comme l’au-delà de toutes les préoccupations des hommes, telle qu’on pouvait encore la rêver dans le temps mythique du vingtième siècle. C’était un morceau où la déesse disait qu’elle ne s’intéressait pas à la mort, parce qu’elle pensait que celle-ci même laisserait les hommes sur leur faim. Car la mort n’était pas une fin en soi, c’était même après la mort et après la fin que commençait, enfin, la vie. C’est-à-dire après l’épuisement de toutes les possibilités, dans l’excédent des forces à vif et à vide, au-delà de la fin, le premier jour après le dernier jour de notre vie, le premier matin après la fin du monde, quand tout recommençait enfin et pour toujours encore. Ce morceau parlait du déchaînement d’affects hyperbolique du temps mythique, magique et mystérieux, du vingtième siècle, et dont l’homme aux chats ne pouvait s’empêcher de se sentir si proche, à la mort près, surtout que, à la différence des autres, il restait des traces, enregistrées, de ce mythique vingtième siècle (et la chanson qu’il entendait en était la preuve). Une guitare rythmique entrait, sordide comme celle de tous les bals, accompagnée par des nappes de violons morbides et des appels de tuba. Ils étaient suivis de cuivres déprimants et d’une grosse caisse de fanfare, infléchissant l’air dans une sobre morosité.

 « Et quand j’ai eu douze ans, chantait le spectre de Peggy Lee, mon père m’a amené au cirque. Le plus grand spectacle du monde ! Il y avait des clowns et des éléphants, des ours dansants, et une belle femme en rose s’envola par-dessus nos têtes. Alors que j’étais assise, et que je regardais, j’avais le sentiment que quelque chose manquait. Impossible de savoir quoi, mais quand le spectacle était fini, je me suis dit : Ça n’est que ça, un cirque ? Ça n’est que ça ? Ça n’est que ça ? Si ça n’est que ça, alors continuons à danser, sortons l’alcool et improvisons un bar, si ça n’est que ça. »

Que reste-il maintenant que l’Histoire est finie ? se demandait l’homme aux chats en écoutant la déesse et en observant l’Anti-ange assise auprès de lui, allumant sa treizième cigarette de la soirée. Il restait ce que l’Histoire n’avait pu que s’embarrasser comme un poisson d’une pomme : ses restes. Que restait-il lorsque l’on avait fini la journée ? Ce qu’on ne maîtrisait pas et qui ne nous servait à rien, ce qui ne nous servait de rien mais qui inévitablement nous revenait : le rire, les larmes, l’érotisme, le sacrifice, l’ivresse et la poésie. C’étaient les composantes essentielles de la fête, synthétisées sous la forme inaugurale de la danse. La danse était la synthèse de ce qui restait lorsqu’il ne restait plus rien qu’une insatisfaction générée par l’achèvement. Lorsque tout était fini, il restait l’essentiel de l’humain et que l’on tenait sous silence, son énergie tenue sous tutelle pendant son travail, son caractère inéchangeable, irremplaçable et cependant impersonnel, monstrueux. La fête était ce qui se situait après le dernier jour de travail et d’histoire sur la Terre. La fête n’entrait plus en compte : les heures s’écoulaient et on ne faisait plus attention, car on ne résistait plus à l’écoulement du temps, on ne contrôlait, à proprement parler, plus rien. Ah oui, pensait l’homme aux chats, alors – lorsqu’il y avait encore du temps, l’après-dernier jour sur Terre, c’était aussi simple que ça ?

 « Et je suis tombé amoureuse du plus merveilleux garçon qui soit, chantait le spectre de Peggy Lee. Nous faisions de longues promenades sur la berge ou nous restions assis pendant des heures sur un banc, à nous regarder dans les yeux : Nous étions amoureux. Et puis, un jour, il me quitta, et je me suis sentie mourir. Mais je ne suis pas morte. Et quand je ne suis pas morte, je me suis dit : Ça n’est que ça, l’amour ? Ça n’est que ça ? Ça n’est que ça ? Si ça n’est que ça, alors continuons à danser, sortons l’alcool et improvisons un bar, si ça n’est que ça. »

L’Histoire était déjà finie et il ne restait que le reste. Mais le reste ne se donnait pas de la même manière à tous. Chacun éprouvait le reste à la mesure de l’abandon dont il était capable. À tous, la vie donnait tout mais bien peu le percevaient. Tout était ce reste, mais ce reste dépassait tout. Le chant de la déesse était celui du passage où ce qui était encore l’affairement des derniers temps, devenait aveu d’une ivresse qui avait dépassé sa fin. C’était l’ivresse de celle qui avait dépassé la fin, parce que cette fin l’avait laissée sur sa faim. Rien n’avait été assez grand pour elle : ni l’horreur ni l’extraordinaire, ni le désespoir ni l’espoir. Ni l’incendie de la maison familiale, ni le cirque, ni son grand chagrin d’amour. Et tout ça n’était pas grave. Rien n’avait été assez grand pour elle, mais elle ne s’en souciait plus. Ce dont elle se souciait, c’était de danser, c’est-à-dire d’arrêter d’employer son temps pour le déployer, d’arrêter de prendre le temps pour le rendre à lui-même, c’est-à-dire à rien. Toutes les fêtes avaient été données nulle part, avant même qu’un lieu-limite comme Nulle Part n’existât. Toutes les utopies avaient été des fêtes sans fin. On vivait tous les jours l’après-dernier jour sur Terre ou on mourrait. Et on en mourrait. Ah oui, pensait l’homme aux chats, alors quand il y avait encore du temps – l’après-dernier jour sur Terre, c’était donc aussi simple que ça ? 

« Je sais ce que vous pensez, chantait le spectre de Peggy Lee. Vous vous dites : si c’est comme ça qu’elle voit la vie, alors pourquoi est-ce qu’elle ne se tue donc pas ? Ah non, pas moi, désolée, je ne suis pas prête pour la déception finale. Parce que je sais, aussi vrai que je suis là à vous parler, que quand le dernier moment viendra, et que je pousserais mon dernier soupir, je me dirais : Ça n’est que ça ? Ça n’est que ça ? Si ça n’est que ça, alors continuons à danser, sortons l’alcool et improvisons un bar, si tout ça, ça n’est que ça. » 

La soirée au Conspiratio était sur le point de finir, les amis de l’homme aux chats avaient tous disparus pendant la dernière danse, comme la plupart des personnes magnifique qui occupaient, ce soir comme tous les soirs depuis la fin de l’Histoire, la fête. L’Anti-ange et l’homme aux chats sortirent donc dans les rues de la cité des miroirs contempler l’aube malade du nouvel après-dernier jour sur la Terre. 

Ils marchaient lentement dans les rues encore désertes du petit matin, et l’homme aux chats demanda à l’Anti-ange pourquoi elle avait commencé à raisonner comme ça, quitte à dépérir de lassitude et d’ennui, plutôt que de suivre la logique impérieuse du spectre de Peggy Lee. Et elle lui expliqua : 

- Ne comprends-tu pas ? La vie est un coup monté dans lequel nous avons tous trempé un doigt. Nous vivons sous le joug d’un complot métaphysique qui ne connaît pas de centre ni de circonférence, pas de coupable autre que toutes et tous, ayant permis l’avènement du Nouvel Ordre Visuel et Auditif. C’est celui-là qui créa Dieu le Pire. Ne comprends-tu pas ? C’est un hologramme, un leurre d’amour. Dieu le Pire n’existe pas…

L’Anti-ange alors hurla, car un éclair vint à l’atteindre qui éblouit également l’homme aux chats. Ce dernier ne sut comment réagir, et, après s’être frotté les yeux abîmés par l’intense lumière, découvrit que l’Anti-ange avait disparu. Il leva alors la tête et observa le ciel : Dieu le Pire avait lui aussi disparu, mais lentement, très lentement, il remarqua que l’image de l’Anti-ange se mettait à occuper tout l’espace du ciel, qu’elle était devenue le dieu des immortels, qu’elle avait remplacé Dieu le Pire. Mais, pour autant, l’homme aux chats ne pouvait savoir si ce changement l’avait rendu heureuse, et avait correctement répondu à son ascèse. Il en était si troublé qu’il erra pendant quarante jours et quarante nuits. Au bout du quarante-et-unième jour, observant le ciel, il vit que l’anti-ange avait disparu, et que c’était Ariane maintenant qui occupait l’espace du ciel. Il se dit qu’il ne reverrait jamais l’Anti-ange, et se remit à errer.

Au bout de vingt jours et vingt nuits, il se retrouva Nulle Part, devant le chalet, autrefois habité par Ariane, à proximité de l’arbre mort. La bibliothèque dont elle s’occupait venait d’être brûlée, et il ne restait guère que quelques feuilles volantes au milieu des cendres. Il entra dans le chalet et découvrit une note laissée par elle à son endroit. Il était écrit que la seule manière d’en finir était de nier le dieu présent des immortels et d’occuper alors l’espace du ciel jusqu’à être nié à son tour. Que cela, c’était disparaître. L’homme aux chats sortit et regarda l’espace du ciel. Il vit qu’Ariane avait en effet disparue et que l’espace du ciel était maintenant occupé par une personne qu’il ne connaissait pas. Il s’assit alors face à l’arbre mort et se mit à pleurer. Et le chant du spectre de Peggy Lee accompagna sobrement ses larmes. Il pleura pendant quatre jours et quatre nuits. Et, le cinquième jour, le chant du spectre de Peggy Lee cessât. C’est à cet instant que deux petits chats noirs et rouges sortirent du monde vert et noir de la nature périssable. L’un d’entre eux prit la parole et il s’adressa au jeune homme qui avait tant pleuré : 

- Je m’appelle Arthur et mon amie s’appelle Marguerite. Nous avons entendu parler de toi dans le monde vert et noir de la nature périssable, toi que nos parents appellent l’homme aux chats parce que, à la différence des autres hommes immortels, tu acceptes de parler avec nous. Dis-nous, ô homme aux chats, pourquoi ton cœur est ainsi rempli de chagrin qu’on entend tes plaintes et tes gémissements jusqu’au cœur du monde vert et noir de la nature périssable ?

- Marguerite, Arthur, j’ai beaucoup de chagrin parce que je suis un immortel, répondit l’homme aux chats, et que je m’ennuie de ma vie ; et que les deux personnes que j’aimais le plus au monde ont toutes les deux disparues. 

- Si tu penses à Ariane, ne sois pas bien triste, répondit Marguerite. Car elle aussi s’ennuyait de sa vie, qui avait duré bien trop longtemps ; et disparaître comme elle l’a fait ne peut que l’avoir soulagé de son immense détresse et de son insomnie. 

- Et si tu penses à l’Anti-ange, ne sois pas bien triste non plus, ajouta Arthur. Car c’est la même chose, même si elle ne connaissait pas le sommeil. Car la vie des immortels est bien plus triste que leur disparition dans le néant abyssal. 

- Mais moi, que vais-je devenir ? leur demanda l’homme aux chats. Vais-je errer seul sur cette terre de désolation sans jamais pouvoir mourir ? 

- Non, ne t’inquiète pas, lui dit Marguerite, car les hommes immortels sont voués à disparaître. Vous êtes devenus comme des dieux, et tous les dieux doivent bien partir un jour. Comme ils ne peuvent pas mourir, ils finissent par être niés, considérés comme de simples hologrammes, vidés de toute essence. Enfin ils disparaissent, car on les oublie. Les dieux ne vivent jamais que dans la croyance qu’on leur porte. 

- Mais alors, dit l’homme aux chats, il n’y aura plus rien ?

Alors Arthur et Marguerite sourirent à l’homme aux chats, et, doucement lui dirent : 

- Ne crois pas cela. Comme tu le vois, nous sommes encore là, et les plantes également. La vie n’a pas besoin de l’homme pour être la vie. Et si, un jour, nous aussi devenons immortels, et remplaçons les dieux, alors nous disparaîtrons aussi, et les plantes prendront notre place. Entre temps, de nouvelles vies sont apparues dans le monde vert et noir de la nature périssable, car la vie ne s’arrête jamais. Suis-nous, nous allons te montrer quelles sont ces nouvelles merveilles que la vie a créées pour compenser votre disparition… 

Et l’homme aux chats suivit ses deux nouveaux amis dans le monde vert et noir de la nature périssable, et c’est avec eux qu’il vécut ses derniers après-derniers jours sur Terre. Ce qu’il y vit, nous ne pouvons le décrire ici. Nous pouvons seulement dire que c’était si étrange à ses yeux et cependant si merveilleux que ses derniers après-derniers jours sur Terre furent les plus beaux qu’il fut donné à connaître à un homme immortel de la dernière génération. Il comprit que la vie était tout, et qu’elle était toujours toute la splendeur. Il ne disparut pas comme les autres immortels en prenant la place d’un dieu avant d’être nié, mais il s’oublia lui-même devant toutes les beautés qu’il put voir au sein du monde vert et noir de la nature périssable. On dit même que, peu de temps avant de disparaître, il confia à ses amis Arthur et Marguerite qu’il avait saisi ce que signifiait le ravissement par l’inframince. Mais il ne pouvait pas l’expliquer parce qu’il n’y avait pas de mot pour le décrire. Inutile de dire que ses amis Arthur et Marguerite se souvinrent toute leur vie de leur ami l’homme aux chats, ainsi que leurs enfants, et les enfants de leurs enfants, et les enfants qui suivirent également, qui continuèrent à raconter l’histoire… Et c’était il y a très, très longtemps. 
C’était il y a très, très longtemps, mais cette histoire a encore pour nous autres chats une grande signification : que rien ne vaut la vie, qui est toujours toute la splendeur, et qu’il ne faut rien en bannir, pas même la crainte, la souffrance et la désolation, car ces sentiments font aussi partie de la vie. Et maintenant, les enfants, il est temps d’aller vous coucher. N’oubliez pas de vous laver les oreilles ; et ayez une dernière pensée pour l’homme aux chats avant de vous endormir. Faites de beaux rêves ; bonne nuit.