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L'Apprentissage de la pénombre
Paru en 2002

Contexte de parution : Spectre

Présentation :

Texte publié dans Spectre n°8. Image de Scott Batty. 






 

 

 

 

 

Tolérance et cosmopolitisme des fleurs. Effort des animaux vers la théocratie individuelle.

Novalis

 

Là où certains ne voient que fatras sentimental, nous voyons, nous, l’un des plus grands retournements de l’esprit humain. Dans son essence, le Romantisme est le sentiment de l’unité, sortant triomphante de tous les déchirements inhérents au monde cruel de la multiplicité.

Roger Gilbert-Lecomte

 

 

À vivre comme je vis depuis des années sous le signe équivoque d’Out 2, je peux plus ou moins affirmer que nous ne sommes pas encore sortis du problème de l’Athenaum (1798-1800). 

À savoir : l’édification du mythe comme prélude au sens de la vie, prélude à toute poétique et politique possible, car seule alternative au monde industriel athée qui risque de devenir (et depuis, est devenu) notre loi. Il s’est passé ceci, que, Dieu (le dieu chrétien) mort et la tête du roi coupée, nous ne savions pas ou plus qui nous étions ; que nous ne pouvions le savoir qu’à travers un modèle d’identification sur lequel nous pourrions distinguer nos écarts et à travers lequel nous puissions vivre en communauté, que ce modèle mythique était nécessairement semblable (en termes d’énergie) et différent (en termes de forme) du modèle grec, que nous devions le fabriquer, non-grec mais roman, à travers le mythique, que ce mythique seul, la religion évacuée et l’industrie galopante, pouvait nous sauver de notre non-destin.  

(Bien sûr, c’est ceux qui s’en croit les plus exempts, ceux qui s’en croient conscients donc exempts, qui sont toujours les plus profondément touchés par le nihilisme ; la lutte contre le nihilisme est la forme la plus profondément nihiliste du nihilisme ; en l’absence de dieu, nous devons nous satisfaire d’un néant lumineux)

À savoir : comme l’avait vu Hölderlin, un œil en trop, que nous ne mourrions pas ou plus brûlés par le feu du ciel, mais que nous quittions la Terre, emportés dans une petite boite rectangulaire (cendrier d’asphalte de Tony Smith, route vers nulle part…)

Alors,

(Bien sûr, les conversations sans fin dans les bars, les aventures amoureuses, les ambiguïtés sexuelles, l’ivresse, les mirages et les présages, les projets avortés, la fragmentation infinie, l’attente toujours réactivée de l’Œuvre, l’art à venir, Dorothée, Caroline, Sophie, les advenues et défections des anges, la jeunesse, son énergie… « Ces Messieurs sont un peu fous » écrit Dorothée, l’Entretien sur la poésie de Friedrich Schlegel, Henri d’Ofterdungen de Novalis, le Christ de la révélation schlegelienne du 2 décembre 1798 et deux siècles et une semaine plus tard précisément, la revue fantomatique… Novalis, Novalis, son amour pour Sophie, sa blessure, je ne dois pas la voir, elle ne se laisse pas tutoyer, le H qu’elle a sur la joue, Novalis, phtisique, sa mort dans les bras de son vieil ami, sous les notes du piano de son frère… « On a peine à croire, dira Schlegel, qu’il soit possible de mourir avec autant de beauté »… Mais quelle musique écouta-t-il, alors que la mort vint le chercher, et qu’il quitta ce monde, lui aussi, dans une petite boite rectangulaire ?)

 

Tous les romantiques allemands rêvaient

D’une renaissance 

De la mythologie et de la magie.

Tous les romantiques allemands rêvaient,

Rêvaient tout court.

 

Novalis : « Tolérance et cosmopolitisme des fleurs (...) Effort des animaux vers la théocratie individuelle (...)Établissement du monde de la féerie (...) Nous ne sommes nous-mêmes qu’un germe devenu apparent de l’amour entre la nature et l’esprit (…) L’amour est le point final de l’histoire du monde (…) Le monde supérieur est plus proche de nous que nous ne le pensons ordinairement. Ici-bas déjà nous vivons en lui et nous l’apercevons, étroitement mêlé à la trame de la nature terrestre (…) Un homme mort est un homme élevé à l’état de mystère (...) Le sein est la poitrine élevée à l’état de mystère. »

Friedrich Schlegel : « Tout art doit devenir science et toute science devenir art, poésie et philosophie doivent être réunies (…) »

 

Cependant, donc, les membres de l’Athenaum sont également, encore, des « hommes sans œuvres ». Ils veulent rendre leurs rêves réels ; ils ont alors entre vingt-cinq et trente ans. Leur lieu d’expression choisi et privilégié sera, pour la première fois dans l’histoire littéraire, non un livre, mais une revue. La revue consiste également dans le privilège accordé au collectif sur l’individuel, au groupe, à la communauté d’esprit, et même à l’anonyme comme fin poursuivie. Un texte, dont la majeure partie a été rédigée par Friedrich Schlegel, sera volontairement laissé non-signé dans le premier numéro de la revue. Le programme de l’Athenaum préfigure le programme de tous les mouvements littéraires qui suivront dans leurs principaux objectifs : réunion des contraires, synthèse des connaissances, subsumation des différentes branches du savoir au poétique, et application politique du poétique ; enfin, pour le style : métissage systématique des genres, poésie critique, rhapsodie et fragmentation ; Chamfort, Diderot, Rousseau, Sterne, Swift. 

Même si l’influence de la première sur la seconde est considérable, la différence est grande entre les Lumières et l’Athenaum, et, premièrement, se situe au niveau de l’âge des protagonistes : Diderot, d’Alembert, dans leur entreprise qui leur prendra vingt ans à se réaliser (L’Encyclopédie) et qui centrera les Lumières autour d’un projet défini de libération du savoir général, et de distinction (plus que de synthèse) des connaissances, sont, très nettement, des adultes. Les membres de l’Athenaum sont encore des adolescents. À leur suite, la plupart des mouvements artistiques seront adolescents, soit dans leurs âges réels (commençant souvent jeunes) soit dans leurs ambitions. Les écrivains seuls ou solitaires, en revanche, seront plus souvent des adultes : Joyce (qui ne commence pas trop tard à écrire, 25 ans, mais met dix ans à être publié pour les Gens de Dublin), Céline, Powys, Proust, voire même Burroughs, au sein du seul mouvement littéraire – la Beat Generation – qui ne se soit pas centrée autour d’une revue.

Pour Schlegel, la poésie est un critère existentiel de jugement de tout travail. Le poétique n’est pas circonscrit dans le genre littéraire de la poésie, mais traverse toute expérience textuelle ou existentielle. La poésie est une manière d’être qui fait correspondre les domaines les plus éloignés. La politique et la médecine se rencontrent à la faveur du poétique mais ne se rencontrent qu’ici : car c’est ainsi qu’elles acquièrent un sens existentiel qui réconcilie, pour parler comme Spinoza, l’étendue et la pensée. Le spinozisme mystique ou panthéisme dans lequel baignent les membres de l’Athenaum les encourage à penser une vie comme béatitude à partir du moment où ce qui est séparé se réunit à la faveur d’une manière d’être poétique. Tout est bon est la formule de Novalis. À la différence de Spinoza et de Diderot, ils ne satisfont pas d’une béatitude matérialiste, mais désirent un monde où le fantasme individuel (onirique) s’incarne dans le monde réel : les noces du rêve et du réel. La méthode de synthèse poétique de domaines disjoints est la pensée analogique : Novalis en sera le plus criant exemple. Tout son Grand Brouillon est parsemé de notes tentant d’expliquer les phénomènes par recoupements analogiques, synthétisant ainsi par grandes structures ou correspondances intuitives le « système de la nature » : un système qui doit être, pour les membres de l’Athenaum, compris comme une poétique de la nature. Là encore, c’est une forme assez particulière de spinozisme qui les anime, car, comme Spinoza, ils pensent que la Nature (que Spinoza nomme la Substance) répond d’une axiomatique précise en auto-construction permanente, une auto-poétique d’où découlent attributs infinis dans leurs genres et modes finis ou infinis. Mais pour eux cette axiomatique est auto-poétique au sens esthétique également : la vie est béatitude, non seulement par qu’elle est à elle-même son seul critère de vérité, mais aussi et surtout parce qu’elle est spontanément belle et répond à un critère esthétique suprême. Le rôle du poète (s’il en a encore vraiment un, puisque le poète de l’Athenaum est finalement moins un créateur qu’un critique) est d’incarner ces noces de la nature et de l’esprit, de montrer la splendeur infinie de la vie et d’en favoriser les combinaisons les plus heureuses. Le problème qui se pose alors pour eux est : Quelle expression favorisera le mieux cette idée de la poésie ? Quoi et où écrire ? L’effervescence théorico-existentielle des membres de l’Athenaum doit trouver une méthode d’expression adéquate pour actualiser leur vision. Plusieurs possibilités se présentent alors à ceux-ci : un système de la nature (que tentera Novalis dans le Grand Brouillon), un roman philosophique (que tenteront et Novalis et Schlegel), un poème de la nature (perpétuellement ajourné par Novalis), une pièce de théâtre total (que tentera Schlegel) mais seul sera réalisé collectivement (c’est-à-dire mis à part les travaux fragmentaires de chacun) un projet : la revue, l’Athenaum, qui connaîtra, dans une expérience d’écriture tout de même extrêmement intense, six numéros très touffus en deux ans. Le paroxysme de cette expérience est sans doute l’Entretien sur la poésie rédigé par Friedrich Schlegel où seront présents les tenants de vue opposés, contradictoires ou métissables, de ceux qui écrivent dans la revue (les Schlegel, Tieck, Novalis), celui qui aurait pu ou du y écrire mais qui se contentera de se barrer avec Caroline, la copine d’August-Whilelm (Schelling) et celles qui n’y écrivent pas mais qui participent de l’élaboration de chaque concept, les copines des Schlegel (Caroline, et Dorothea qui deviendra plus tard la femme de Friedrich). 

Qu’est-ce qu’une revue, sinon une actualisation de l’inachèvement découvert alors au sein de toute œuvre, son incapacité à l’autosuffisance ? Après l’Encyclopédie, tout un pan de l’existence humaine, l’onirique ou le poétique, semble encore délaissé, alors que les différents domaines de la connaissance et du savoir se développent inexorablement comme domaines séparés. Si le projet de l’Athenaum se réalisait alors dans un livre, non seulement il serait d’autant plus difficilement collectif car il ne conserverait pas les différences ou différends nécessaires entre les membres d’un collectif (à moins de réaliser une anthologie) mais elles ou ils se résorberaient au sein d’un consensus entre ceux qui les animent ; mais en plus il serait toujours décevant quant à l’attente qu’il porte naturellement en lui : un simple objet, posé là, fini, et non, comme dans une revue, un work in progress permanent, une œuvre qui se tisse ou peut se tisser indéfiniment, et se donne fragmentairement, une revue n’étant jamais séparable de la relation tissée entre ses membres ailleurs qu’en elle, de l’expérience de vie qu’elle n’exprime que partiellement, du feuilleton ou roman-feuilleton qu’est alors devenue leur vie…

Le fragmentaire est la clé de l’Athenaum : des fragments fermés sur eux-mêmes comme des hérissons. La partie se connaissant comme partie décide provisoirement du tout. C’est une pensée fragmentaire qui frappe comme la foudre : elle s’oppose ou se substitue à une pensée spéculative qui est celle de Kant ou de Fichte. La pensée littéraire n’est pas lente : elle se juge même à sa rapidité. Ce sont des traits, des fulgurances. Mais la revue n’est pas seulement une expérience métissant poésie et existence, c’est aussi une opération critique. En son sein, des expériences sont non seulement tentées (comme traits, donc), mais elles peuvent être comme telles décrétées insuffisantes, abjurées ou conservées. La revue se présente alors, plus que le livre, comme un laboratoire, que celui-ci soit existentiel, poétique, philosophique ou politique. Chaque trait sera une expérience, prométhéenne, sur la vie. Ces critères ou décisions quant à la pensée et à l’écriture seront ceux qui détermineront encore, au vingtième siècle, Dada391LittératureLa Révolution surréalisteLe Grand JeuSurOrigenesOrpheoDocumentsAcéphalePotlatchL’Internationale Situationniste… Il n’est pas étonnant que le lieu d’expérimentation de la plupart des écrivains « philosophes / poètes / théoriciens » ait été, d’abord, des revues ; à la différence d’écrivains à « œuvre » précise et précisée (comme Proust, Joyce ou Céline et leur entreprise patiente, méthodique, d’œuvre continue et cohérente), des esprits plus pulsionnels et transdisciplinaires comme Tzara, Breton, Artaud, Daumal, Gilbert-Lecomte, Borges, Lézama Lima, Pessoa, Bataille, Klossowski, Debord, Deleuze même… aient souvent éprouvés le besoin de se confronter à d’autres esprits pour limer leur pensée. La revue est, sous le prisme du collectif, un choix éminemment politique : une rupture avec l’autosuffisance virtuelle de l’œuvre. 

Il n’est pas indispensable que tous les textes publiés par une revue au caractère existentiel et poétique critique soient bons(on peut sans mal, par exemple, voir le nombre de potacheries inutiles que contient un journal comme le 391 de Picabia). La sélection s’opère invariablement au sein d’une masse chaotique et grouillante. La revue n’est que le plan sur lequel des textes émergent, et sont lus soit (et c’est souvent l’erreur) comme opérations singulières, soit (et c’est le sens du collectif) en perpétuelle interaction les uns avec les autres. C’est la rencontre ou friction entre deux éléments hétéroclites (ou plus) qui créé l’étincelle propre à la dimension de la revue. En ce sens, l’Entretien sur la poésie publié au sein de l’Athenaumest la matrice de la revue (XIXe et XXe siècles) : non un simple dialogue, mais un collage entre éléments différents instaurant (ou non) un dialogue, et métissage, virussage des subjectivités dans un collectif informe, chaotique, où ce qui diffère vient s’assembler pour en ressortir différant d’avantage (L’Entretien sur la poésie de Friedrich Schlegel est une espèce de Cut ou de collage…). Même si toutes n’ont pas le caractère proprement sacrificiel d’Acéphale ou du Grand Jeu, on ne ressort jamais de l’expérience d’une revue indemne, c’est le moins qu’on puisse dire. 

La superstition dans laquelle sombre éventuellement toute revue est la croyance en la possibilité de fonder mythologiquement une nouvelle ère à sa création. Mais il faut admettre que c’est sur et par cette naïveté qu’un coup d’envoi est possible, et qu’une rencontre entre éléments différents peut se fonder. Le mythique est la condition de la rencontre, il soude la communauté autour d’un projet. Ainsi la mise en sommeil de la séparation des sujets (le désir – concrétisé ou pas – de la rencontre en rêve des membres du Grand Jeu, expérience extrême du caractère surnaturel et prométhéen de l’amitié) engendre des monstres : la revue est le terrain des pseudonymes, des hétéronymes et même des personnages orthonymes : le lieu où l’auteur devient un simple élément d’un ensemble plus vaste où il peut, éventuellement, se fondre, disparaître ou se retrouver autrement. Il peut également en payer le prix fort : témoins les morts de Novalis ou de Gilbert-Lecomte, témoin également la folie d’Ivan Chtcheglov, pour citer un exemple plus récent.

La revue exprime également la possibilité d’une communauté ou le partage d’un monde. Ce en quoi différent nettement les écrivains polyvalents (mi-poètes mi-philosophes) de ceux qui ont choisi « leur » expression, est une différence qui concerne la possibilité d’une communauté, même partielle, insuffisante ou temporairement ajournée. Mais ce partage du monde s’exprime toutefois comme nostalgie ou mélancolie prospective plus que comme lien nettement assuré : ainsi, toute expérience communautaire se solde par un échec, et parfois même l’échec est inscrit dans le protocole d’expérience comme cause finale de cette expérience. Ça va merder, on le sait que ça va merder… Novalis et Lecomte meurent jeunes, Schlegel se convertit au catholicisme, Breton fait tellement de ménage autour de lui qu’il se retrouve tout seul, Aragon se soumet au Parti, Daumal va pointer chez Gurdjieff, Bataille ne réussit pas à se faire tuer par ses potes, Debord recommence Breton sans avoir conscience de son mimétisme… Mais qu’est-ce qui merde ? Tout d’abord, la revue est un laboratoire, et, pour cela, presque n’importe qui, doué d’une plume correcte, d’un caractère sympathique et d’une capacité à échanger un minimum avec les autres, peut y participer. La revue est un espace aux frontières indéfinies, aux limites non-frontières (comme dirait Breton du surréalisme) et précisément c’est son caractère expérimental qui pose comme protocole d’expérience l’absence de frontières. Mais parce que la revue est un laboratoire, elle ne peut se substituer à l’œuvre, à la réalisation concrète de l’œuvre singulière ; et c’est au moment où est découvert, ne serait-ce que pour un laps de temps assez court, et dans des proportions limitées avec précision, un terrain d’expérimentation propre à l’expérimentateur, éventuellement impartageable tant sa spécificité lui apparaît comme la difficulté de son entreprise, qu’il doit distendre son rapport au laboratoire qu’est la revue pour le parcourir. Ainsi son objet se réalisera davantage dans un roman, un recueil de poésie ou un ouvrage théorique à un moment donné que dans le caractère fragmentaire d’un texte recueilli en revue. Fragmentaire non nécessairement en lui-même (il se peut que ce soit un texte qui, en soi, soit abouti et parfaitement achevé, clos encore une fois comme un hérisson) mais dans sa disposition au sein d’un collectif qui lui ôte toute prétention à l’autonomie. Ainsi le partage des voix ne se fait jamais dans la réunion parfaite de celles-ci, mais ôte toujours quelque force à son participant, ne serait-ce que par équilibre précaire entre les chants et champs exprimés. Le travail, au sein d’une revue, d’un participant ne pourra jamais être son expression définitive : il lui faudra néanmoins toujours un livre… Équivalence ici de la relation amoureuse : tomber amoureux, c’est toujours distendre son rapport à la communauté des amis. Les Beatles sont un exemple célèbre. John et Yoko d’un côté, Linda et Paul de l’autre : le groupe est dissout (et c’est tant mieux pour les hommes mais dommage pour la musique). Lorsqu’on dit d’un auteur qu’il « tombe amoureux » d’un sujet, ou d’une histoire qu’il s’en « passionne », c’est qu’immanquablement il se retranche, qu’il ferme un moment la porte pour pénétrer des espaces interstitiels plus étroits : il voyage dans des coins, des embouchures, tente de déplier des énigmes, d’éviter les chicanes qui se présentent à lui dans sa lente cartographie, dans ses arpents. Les distances qu’il parcourt sont aussi longues que celles qu’il traverse dans l’amitié (ou le collectif) mais elles se recourbent en arc vers l’infiniment petit. Il devient presque impossible de conjuguer ces deux écarts. Même Breton doit faire des pauses au sein du surréalisme, pour écrire NadjaL’amour fou ou Arcane 17.

D’avantage, ce qui paraît un manque ou un défaut pour le participant est le garant d’une réalisation plus parfaite dans la revue, son caractère propre : à savoir cette manière de refuser l’autonomie à un texte, cette façon de le faire jouer. C’est le caractère naturellement utopique de la revue : ça va merder, c’est bien possible, mais on le fait quand même parce qu’on croit que c’est quand même possible… Ou alors non, pas vraiment, pas complètement quand même, puisqu’on sait également dès le début le caractère impossible de ce monde mais on le tente quand même. La revue a non seulement un caractère hybride mais elle témoigne d’un hybris : d’une monstruosité au sens hölderlinien, d’un dépassement de la mesure. Si on était sage, on ne le ferait pas, mais on ne l’est pas. Là-dessus et quoi qu’on en dise, on reste un adolescent héroïque qui tente l’impossible, car le désir de toute revue, qui est l’actualisation de ses possibles au sein de la vie même (c’est le mythe qui la rend possible) ne parvient jamais à une expression suffisante. Les extrêmes vécus par le surréalisme, Le Grand Jeu ou Acéphale en témoignent tout de même, on retombe toujours dans la différence, le différend : mais tout est donné pour cet instant très court où l’impossible est défié, où tout peut déraper, où tout peut être emporté… 

La conclusion de l’expérience collective telle qu’une revue la permet est, assez généralement, le double détournement. Breton et Aragon se tournent mutuellement, définitivement, le dos ; Daumal et Gilbert-Lecomte ne se parleront plus ; Bataille et ses amis d’Acéphale non plus… La plus pure amitié se joue à quitte ou double dans l’expérience collective de la revue ; et, même si elle perd, elle a, du moins, poussé jusqu’au bout ses enjeux, atteint le point de vérité qui est celui du presque-communautaire, cette hybris monstrueux où l’amitié la plus passionnée achève son parcours dans la froideur de l’inimitié silencieuse. N’y avait-il vraiment nul moyen d’échapper à ce processus comme écrit d’avance ? Cette « same old story » dégueulasse ? N’y avait-il pas quelque façon d’arrêter de répéter inlassablement la vieille mythologie maudite, ce ressassement littéraire ?

Peut-être que la détresse qui émane éventuellement de l’écriture comme de la lecture des revues vient des causes souterraines de cette mélancolie prospective dont nous parlions plus haut : n’y aurait-il pas, comme directement inclus dans le projet de fondation mythologique qui sous-tend toute communauté artistique, un malentendu sur les termes employés par ceux-ci ? Le projet fondé est toujours en détresse, puisqu’il implique une réalisation possible et non-actualisée, ce projet impossible de communauté et d’existence poétique totale : il s’agit donc bien d’une projection, d’un avenir entrevu, alors que la réalité de l’entreprise est de l’ordre d’un devenir collectif, selon la pertinente distinction de Deleuze et Guattari (deux amis qui n’ont pas cessé de l’être, rare et précieux contre-exemple des penseurs ou poètes cités plus haut) entre un devenir révolutionnaire et l’avenir d’une révolution. En effet, toute communauté fondée sur l’ivresse poétique n’a pas d’avenir, puisque le dionysiaque et ses éléments constitutifs (rire, larmes, érotisme, danse, poésie) ne peuvent postuler qu’à l’immédiateté et (éventuellement) au retour, et non à la continuité ou au développement raisonné. Il y a un devenir discontinu, qui, comme tout ce qui devient, revient, mais il est impossible d’y fonder quoi que ce soit qui puisse durer dans la continuité. La seule réalisation de l’œuvre d’art totale fondée en soi-même, la seule réalisation de l’œuvre d’art philosophique, politique et populaire telle que l’ont pu rêver nos romantiques, dans un sens, c’est Richard Wagner qui la réalisera, ainsi que « sa » communauté : Bayreuth. Et elle implique ce contre quoi, fondamentalement, toutes les revues lutteront : la subsumation du poème et de la réflexion sur le langage, à la scène à et son spectacle : l’opéra

Car ce n’est pas sans une distance critique énorme que l’Athenaum s’embarque pour une Cythère érotico-onirique où rêve et vie se mêlent. Poétiser la philosophie ou la politique, c’est également penser la poésie, politiser son rapport à la pensée ; et, loin d’être un ramassis de n’importe quoi, l’Athenaum est une revue qui se vit elle-même comme sa constante instance critique, comme une réflexion sur ses propres conditions. Pas plus sérieux que Friedrich Schlegel ; pas plus lucide, également, et c’est ça qui lui ou leur fait mal. Pour que l’œuvre d’art totale, caressée par Schlegel et Novalis, ait pu voir le jour, il aurait fallu que sa propre auto-fascination prenne le dessus sur son autocritique systématique, ce qu’elle n’a jamais fait ; qu’elle rentre dans la galvanisation d’elle-même, qu’elle perde toute notion de mesure, toute distance. Et c’est précisément ce que les membres de l’Athenaum ne voulaient ou ne pouvaient pas tenter. S’ils élisaient comme Œuvres répondant à leurs critères esthétiques des romans comme Don Quichotte ou Tristram Shandy, c’est parce que ces livres contenaient en eux-mêmes leurs propres définitions, leurs propres critiques, mais aussi et surtout leurs évidentes autodérisions. Selon le beau mot de Jean Genet sur Dostoïevski et Les frères Karamazov : « Tout roman, poème, tableau, musique, qui ne se détruit pas, je veux dire qui ne se construit pas comme un jeu de massacre dont il serait l’une des têtes, est une imposture. » 

L’autodérision, c’est ce dont les membres de l’Athenaum n’ont pas manqué, mais qui leur a fait manquer l’Œuvre totale achevée, qu’ils rêvèrent et que Richard Wagner a fabriqué. C’est cette autodérision qui rend leur lecture à la fois moins et plus douloureuse. Moins douloureuse, car elle en devient moins lourdingue, moins solennelle, moins précieuse, moins chichiteuse, ce qui est toujours le risque dans une démarche aussi ambitieuse et « risquée » que la leur. Mais bien plus douloureuse encore, finalement, car, ne cessant de revenir sur elle-même, s’auto-mutilant à loisir à mesure qu’elle énonce et répudie ses rêves, elle creuse l’abîme qui nous sépare de toute possibilité de concrétisation d’un projet de vie comme le leur. À trop de conscience, trop de lucidité, l’Œuvre ne viendra jamais. Et toutes les revues, après l’Athenaum, reprenant la flèche ou le flambeau, continuent pourtant de creuser l’abîme. Comme les damnés de Dante : sans espoir, nous vivons en désir.

 

Vivant au crédit infini que porte l’espérance du projet toujours remis,

À travers tous les échecs personnels,

Ils rêvaient…

 

Je repense à un barbecue à la campagne. La maison dans laquelle nous avons tous été invités est tenue par les parents d’une adorable lesbienne très mince aux cheveux courts bruns. Et nous allons pique-niquer dans le bel après-midi d’été, sur la musique des Talking Heads, leur premier album, dans un éclat de soleil faisant feu sur la pelouse verte, les dalles roses et blanches, et toutes les belles robes blanches. Soudain, quelque chose ne va pas, je le sens et regarde autour de moi et remarque trois gouttes de sang sur la terrasse. D’où viennent-elles ? Je tourne la tête, relève le visage, vois que, tous, nous commençons à saigner des mains. Et soudain je fuis, m’échappe jusqu’à la salle de bain, regarde mon visage, mes mains qui ne cessent de saigner, et la musique, de plus en plus forte, c’est Psycho Killer des Talking Heads. Si nostalgique alors que le monde meurt. 

Je me passe de l’eau sur le visage. Que suis-je venu faire dans cette autre after de la fin du monde ? Quel était mon projet d’ailleurs ? Je voulais rêver de la fille aux chaussettes orange et savoir pourquoi personne n’était venu réclamer son corps. 

Qui était-elle ?