Préface pour Le Fouet de l'âme ou le rire édifiant, recueil de textes comiques du Moyen-Age (Jean Bodel, Watriquet de Couvin, Eustache Deschamps...) traduits, présentés et anotés par Bertrand Rouzès-Léonardi (éditions Lurlure)
Quel livre. Quelle collection. Jean Bodel, trouvère touche-à-tout, attentif aux récits populaires et à l’argot des truands, écrivant dans une langue proche de l’oralité les besoins d’une femme sexuellement insatisfaite, à la recherche du plaisir. Raimondin et Watriquet de Couvin, ménestrels méconnus dont les Fatras plein d’humour absurde scabreux annoncent déjà le surréalisme et presque Hara-Kiri. Eustache Deschamps, poète extraordinairement productif, auteur d’une farce qui brocarde les avocats. Ainsi que l’auteur anonyme d’Isopet II de Paris, et sa version du corbeau et du renard, reprise d’Ésope cinq siècles avant La Fontaine. Enfin, ce chef-d’œuvre, Le Monologue du franc-archer de Bagnolet, que Rabelais, nous apprend Bertrand Rouziès-Leonardi, connaissait par cœur. Le livre que vous avez entre les mains est une bombe. Tout simplement.
Bertrand Rouziès-Leonardi, à la fois traducteur et commentateur hors pair, lève le voile sur un autre Moyen-Âge, qui, non seulement, n’a pas à avoir honte devant Rabelais et Scarron, mais clairement les annonce, comme il annonce le silence ou la gêne qui se fera les siècles qui viennent sur les auteurs comiques populaires, dont on sent bien la dimension séditieuse, si ce n’est révolutionnaire.
Qu’on pense tout d’abord à Rabelais, dont les écrits sont lus pendant les fêtes populaires de son époque. Rabelais considéré ensuite comme vulgaire, embarrassant, encombrant, pendant deux siècles, de La Bruyère à Voltaire, et ensuite revendiqué par un acteur de la révolution, Pierre-Louis Ginguené. Qu’on pense également à Scarron, auteur superstar de la première Mazarinade, héros littéraire comique des Frondeurs durant la régence, et sur lequel tout le XVIIIe siècle fera un grand silence. Et, plus tard, Alfred Jarry, Alphonse Allais, Raymond Queneau, Cavanna, Delfeil de Ton. Le comique a toujours été aux marges de la culture officielle. C’est une matière toujours plus ou moins considérée comme dangereuse : politiquement, spirituellement, culturellement.
Sans doute parce que le rire était considéré comme diabolique, et cela n’est hélas pas un simple cliché. On peut le lire chez Hincmar de Reims, au IXe siècle :
« Que le chrétien évite les manifestations bruyantes de joie et les rires grossiers, qu’il ne relaie ni ne chante les histoires ineptes, qu’il n’autorise pas qu’en sa présence on s’adonne aux jeux obscènes (…) il s’agit de pratiques diaboliques condamnées par les canons de l’Église. »
Sans doute aussi parce que le rire montre une forme de lucidité, et donc d’un commencement d’émancipation qui peut inquiéter les pouvoirs.
C’est un musicien américain dont l’œuvre est humoristique, Frank Zappa, qui en parle au sujet de son propre travail de chroniqueur des années 1960 et 1970, dans le descriptif de son film Uncle Meat (aujourd’hui invisible, et dont la réédition serait précieuse) :
« De la même façon que les chansons folkloriques et les légendes enregistrent des faits concernant des personnes considérées comme dénués d’intérêt par les Historiens Sérieux, ce film, et certaines de mes autres réalisations, sont des enregistrements destinés aux générations futures donnant la preuve que pendant cette période du vingtième siècle, il y avait également des gens qui ne pensaient ni ne vivaient comme les caricatures en plastique qui survivent en vue de nous représenter dans les rediffusions télévisuelles ou dans les livres d’Histoire. »
Je reprendrai les mots de Zappa pour parler de ce chef-d’œuvre de Bertrand Rouziès-Leonardi. Celui-ci nous donne la preuve que, pendant le Moyen-Âge, il y avait également des gens qui ne pensaient ni ne vivaient comme les caricatures en plastique qui ont survécu en vue de le représenter dans les livres d’Histoire. Il y a toujours eu une humanité lucide qui a tout fait pour vivre dans un monde dominé par des puissances de mort. Il y a toujours eu des poètes. Il y a toujours eu des hommes libres. Et ceux-ci continuent à nous tendre la main pour nous aider à avancer, entre les orages et les guerres.