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Zouc ou le secret de la satiété
Contexte : Le Zerep - La Satiété du Spetacle

Présentation :

Conférence sur Zouc donnée au Palais de Tokyo pendant une soirée de performances de la Compagnie du Zerep - avec des invités - le 24 avril 2025. 


 

 

 

 

Dans le grand Z de la Société secrète du spectacle, après Zappa et le Zerep, il y a Zouc. 

 

Une Suisse, née Isabelle von Allmen, le 29 avril 1950, à Saint-Imier, dans le canton de Berne. Isabelle von Allmen passe sa jeunesse à Saignelégier dans les Franches-Montagnes. Elle fait un passage à l’Hôpital psychiatrique à seize ans. Puis elle suit les conservatoires de Neuchâtel et de Lausanne. 

 

Puis elle arrive à Paris où elle suit le cours de Tania Balachova. Celui où ils sont tous passés : Stéphane Audran, Darry Cowl, Michael Lonsdale, Delphine Seyrig, Jean-Louis Trintignant, Dominique Lavanant, Sylvie Joly, Bernard Fresson. Les meilleurs. 

 

Zouc décrit sa situation comme ça : 

 

« C'est l’histoire d’une petite fille de la campagne, obèse, qui est venue à Paris pour faire du théâtre sans savoir ce que c’était que le théâtre. »

 

Et ça se passe toujours un peu comme ça. On n’invente jamais dans le savoir d’une matière, mais à la marge. Zouc va faire du non-théâtre, de la non-scène. De l’obscène même. 

 

Pas de l’obscène au sens sexuel. 

 

De l’obscène, au sens de ce qui est trop direct, brutal, immédiat, littéral, premier degré. Zouc, ça met dans un drôle d’état. Au sujet d’Hara-Kiri, Cavanna parlait d’un rire « poing dans la gueule ». Zouc, c’est du rire « trois balles dans le ventre ». 

 

Elle sera même la première surprise à réussir à faire rire. Elle en parlera. La première fois qu’elle a fait rire, alors qu’elle jouait son sketch « La fourmi » sur scène, Zouc pensait que c’est parce qu’elle avait un trou dans son collant ou que sa jupe s’était prise dans son slip. 

 

Zouc fait une première suite de sketchs, L’Alboum qu’elle présente au Théâtre de l’Atelier en 1972 et au Vieux Colombier en 1973. Et en 1974 à la télévision. 1h30 invraisemblables, qui attendent encore leur édition DVD ou Bluray. 

 

On voit une femme habillée en noir sur fond blanc. Qui commence à parler et à faire des grimaces. Elle se cogne contre le blanc du mur de la scène. S’accroupit. Gratte le blanc. Mime l’angoisse. Hurle. Gémit. Rit. Tourne en rond. Chantonne. Regarde, de dos, des tableaux dans une exposition.

 

Zouc, c’est surtout un continuum de voix. Des personnages qui s’enchaînent. Sans transition, sans interruption, Zouc passe d’une voix à l’autre. Un enfant, un médecin, une mère, un malade. C’est comme si était dans sa tête. On entend et on voit défiler des voix et des grimaces, des paroles entendues, enregistrées, et des regards reçus. On entre dans son cerveau comme si on atterrissait sur une planète inconnue. 

 

C’est comme le trente-trois tours de la mémoire affective. C’est la mémoire inquiétante, la mémoire comique et angoissante de l’observation de la réalité. Comme les voix qu’on entend quand on commence à s’endormir et qui sortent toutes ces choses dérangeantes ou absurdes ou gênantes. 

 

Zouc traverse tout, et surtout les villageois de son enfance, les médecins, les patients et les apprentis comédiens théâtraux parisiens. Mais c’est comme si le village ou le théâtre étaient des annexes de l’hôpital. Qu’il n’y avait pas de différence essentielle entre les trois. C’est une vision de la réalité comme antichambre de l’hôpital. L’hôpital est le lieu où tous les autres convergent. 

 

Puis, entre 1976 et 1979, c’est son deuxième spectacle R’alboum. En 1981, elle l’enregistre pour le cinéma sous le nom Le Dernier Râle du r’alboum. 57 minutes. Introuvable aujourd’hui.

 

Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas pourquoi il y a des œuvres essentielles d’artistes essentiels des cinquante dernières années qui nous sont totalement, ou presque totalement ; inaccessibles aujourd’hui. Et ça me fout en l’air. Quatre exemples (mais il y en a tant) : L’œuvre journalistique complète de Cavanna ; l’œuvre journalistique complète de Delfeil de Ton ; l’œuvre filmée complète d’Andy Kaufman ; l’œuvre filmée complète de Zouc. Surtout je ne comprends pas pourquoi on accepte ça. Pourquoi on accepte de ne pas avoir accès à tant d’œuvres indispensables. 

 

En 1984 et 1985, c’est un troisième spectacle, Zouc à l’école des femmes. Entretemps il y a eu une dépression lourde et une hospitalisation. Je n’ai pas réussi à trouver un enregistrement, même audio. 

 

Enfin Zouc (ou Zouc au Bataclan), de 1987 à 1989. 

 

Ce que fait Zouc dans Zouc au Bataclan, c’est une sorte d’œuvre autobiographique. Zouc raconte Isabelle, soit Zouc enfant, mais du point de vue de Zouc enfant. Avec la voix et la vision de Zouc enfant. On a vraiment l’impression d’entendre un enfant se raconter, monologuer, aller au bout de ses idées, et grandir imperceptiblement, mais tout en restant enfant. C’est la façon dont Zouc ne grandit pas tout en traversant les étapes du grandissement, dont le dépucelage, « La Première fois », dont elle dit ensuite : « Rien n’avait changé, j’étais exactement comme avant » avec sa voix d’ado déjà adulte et encore enfant. Toujours enfant. C’est incroyable. 

 

Le monde de Zouc est un monde où l’hôpital finit par se substituer à tout le reste, du village de l’enfance au théâtre de la jeunesse. Mais son humanité, c’est celle d’hommes et de femmes enfants qui vieillissent tout en restant toujours des enfants qui ne se font pas respecter par les adultes. 

 

Et puis il y a ce livre d’entretiens avec Hervé Guibert, Zouc par Zouc en 1978. Une succession de paragraphes sur différents sujets. Des souvenirs d’enfance, de jeunesse, de paysans, de dimanches, d’église, de neige, de pensionnat, d’asile, d’arrivée à Paris. 

 

Mais aussi une agression sexuelle, alors qu’elle a cinq ans, par un garçon plus âgé, dans le parc à fleurs, derrière l’église. Ça passe comme ça, entre deux souvenirs : 

 

« Au comble de mon horreur, il m’a forcée à toucher son sexe. Je ne sais pas pourquoi, je savais que quelque chose de grave se passait. »

 

On le retrouve, très différemment, dans le sketch « La Patinoire », au milieu du spectacle Zouc au Bataclan. Avec une Zouc enfant qui raconte les attouchements d’un pédo-criminel. Et qui réussit à faire rire le public avec ça. 

 

« I’m’la fait qu’une fois ! Une toute petite fois ! »

 

Les traumatismes sont la matière première de son œuvre. C’est invisible et visible en permanence. C’est comme si elle laissait circuler l’atmosphère du tabou. Elle laissait apparaître et disparaître toute cette torpeur. Une horreur en sommeil qui menace de se réveiller. Un dragon endormi qui se réveille parfois pour envoyer des flammes. C’est pour ça qu’elle nous laisse la gorge nouée. On a l’impression d’avancer dans un couloir très sombre et se repérer dans l’espace avec les voix et la façon dont elles nous adviennent. 

 

Hervé Guibert a passé huit après-midis avec Zouc. Seulement huit. Il l’a juste écouté parler et il a retranscrit ce qu’elle disait à la vitesse de ses mots. Ça fait un très grand livre de littérature, et même mieux que ça. Comme tout ce qu’a fait Zouc.

 

Tout ce qu’a fait Zouc est mieux, est meilleur que ce tout ce que les autres ont fait. Tout ce qu’a fait Zouc est meilleur, est mieux que tout ce qu’elle n’a pas fait.

 

C’est toute son œuvre, quatre spectacles et un livre d’entretien. Et puis une poignée d’interviews, d’apparitions télé plus captivantes, plus poignantes et dérangeantes les unes les autres. 

 

Zouc fait partie de ces artistes dont la moindre apparition à l’écran est digne d’être inscrite dans son œuvre. Est une œuvre, un morceau de l’œuvre. La moindre apparition mérite de faire partie du corpus officiel. Un peu comme ces émissions ou ces documentaires qui ont compilé des extraits d’interviews de Godard, par exemple : « Godard à la Télé ». Ou mieux encore la compilation d’extraits de Zappa : « Eat That Question ». Je comprends l’idée. Dans une moindre mesure, je l’apprécie, mais ces compilations sont toujours un peu décevantes. On a l’impression que les auteurs n’ont pas eu accès à un ou deux documents essentiels, qui manquent. Comme tous les best-of, il n’y a jamais notre morceau préféré. C’est pourquoi on devrait pouvoir accéder à des intégrales. On devrait pouvoir accéder aux intégrales d’images filmées (interviews ou reportages) de Topor, de Choron, de Copi, de Zouc. 

 

C’est que, même quand elle est invitée à la télévision, Zouc met un bazar sans nom. Il y a une sorte de gêne chez les interviewers. L’idée qu’ils vont devoir cadrer parce que ça ne va pas cesser de déborder. Elle se retrouve face à Patrick Juvet, qu’elle adore. Elle a apporté un magnétophone où elle a enregistré un concert de Patrick Juvet, et elle refait écouter des passages où on sent les cris d’excitation du public. 

 

Sinon, le reste du temps, le reste de son temps, c’est la maladie. La maladie, la maladie, la maladie. 

 

Depuis 1989, elle n’a plus fait de spectacles. Ça fait quand même 36 ans. On en fait ce qu’on en peut, de cette information. Zouc n’a rien produit en public depuis 36 ans. 

 

À la suite d’une maladie nosocomiale qu’elle a contractée dans les années 1980 ou 1990, tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est handicapée depuis plus de trente ans, et vit avec une assistance respiratoire. Trente ans avec une assistance respiratoire. 

 

Elle a eu beaucoup de soucis de santé, Zouc. Toute sa vie. Ce n’est pas seulement la question de la folie ou de la lutte contre la folie. De la dépression ou de la lutte contre la dépression. Des cancers et de la lutte contre les cancers. 

 

Zouc a reçu le Prix des arts, des lettres et des sciences du gouvernement du Jura en 2015. Elle était présente à ce moment-là. Il y a même eu des photos. Visiblement elle n’est pas restée longtemps. En plus, ses apparitions publiques sont devenues considérablement rares. 

 

Mais elle est encore vivante.

 

Ou plutôt elle ne peut pas mourir, Zouc. 

 

Zouc, c’est notre Manu, notre Jacob, notre Avatara, notre Krishna, notre législatrice primordiale, notre Reine du Monde. Elle a rédigé les règles de notre champ d’expérimentation le long du cycle de manifestation carnavalesque et anti-culturelle dont elle est la garante. 

 

Parce que c’est ça, ultimement, notre combat depuis le commencement du monde : celui du Carnaval contre la Culture. Les nomades spirituels de Carnaval contre les sédentaires matériels de Culture, qui est le nouveau nom de Carême. 

 

Le peuple des rituels archaïques gaulois, retrouvés jadis par Rabelais, contre celui de la sempiternelle domination romaine, la rigide hiérarchisation des mérites de la soumission artistique consolidée en France par le Cardinal Richelieu et toujours active aujourd’hui à travers ses ministères, ses centres et ses systèmes de financement. 

 

Notre combat spirituel, c’est le grand jihad des Freaks pour que le rituel artistique et festif retourne à son essence divino-humaine, avant la séparation réalisée par les hiérarchies frauduleuses du pouvoir et de la fortune, les archontes du Temps. 

 

Et même si nous sommes en permanence attaqués, nous avons des protections. Ces protections sont les Manus du Carnaval. Les grands législateurs. 

 

Zouc est aujourd’hui encore notre rempart contre la désubstantialisation du spectacle. Contre l’anéantissement du noyau tragique, grotesque et sérieux, de la grande bouffonnerie. Comme disait William Burroughs : « Rien n’est réel – Maya maya – tout est show business. » Le grand show-business, c’est-à-dire le grand Art qui frappe nos vies mutilées d’irréalité et les confronte à l’infini, à l’immensité des possibles. Celui d’Alfred Jarry et d’Hara-Kiri, de Tod Browning et de David Lynch. Impossible de savoir ce qu’on va devenir quand Zouc disparaîtra. A moins que Sophie Perez ne la remplace, on ne survivra pas. 

 

L’art, le seul, est expression de l’Utopie vécue. C’est la promesse d’une société sans pouvoirs ni micro-pouvoirs. Un monde sans prisons. Sans tribunaux ni hôpitaux. L’art, le seul art, ne nous parle que de ce qui est au-delà du jugement. Au-delà de la faculté de juger ! Et l’homme n’aime malheureusement que trop cela : juger, hiérarchiser, faire la police, le juge ou le médecin. 

 

L’homme n’aime pas vraiment ça, mais, par défaut, il préfère ça que le sentiment de la privation. Il préfère ça que la frustration. L’homme voudrait être libre, mais par défaut, il peut aimer juger les autres. L’homme voudrait aimer, mais par défaut, il peut aimer ne pas aimer, etc. L’homme voudrait être lui-même, mais par défaut, il peut se croire l’expression et le défenseur de la norme. Il peut préférer faire le médecin et empêcher les autres d’être eux-mêmes. 

 

Oui, toutes ces horreurs ne sont que les bénéfices secondaires d’une souffrance initiale trop grande pour être modifiée. Enfin, c’est ce qu’on croit. Parce que n’importe quelle immersion un peu prolongée dans un art véritable nous délivre de celle-ci. Cette exposition à une liberté immense peut être insupportable. Mais si l’art n’est pas l’insupportable que nous arriverons à supporter, alors il n’a aucun intérêt. Aucun. Jamais. Comment dire ça autrement ? On n’est pas là pour rigoler. Rire pour couronner l’angoisse, oui, mais ce n’est pas rigoler. 

 

Il y a cette idée dans le tir à l’arc. Il ne faut pas regarder la cible. Il faut regarder, à l’intérieur, le trajet de la flèche jusqu’à la cible. Quand je vois un spectacle de Zouc en vidéo ou du Zerep en vrai, c’est comme si je ne voyais pas un spectacle qui s’adresse à moi en tant que spectateur, en tant que cible. 

 

Mais un spectacle qui fait le trajet jusqu’à moi – d’où le fait que ça s’adresse d’abord au ventre, pas à la tête. Donc ce n’est pas le même rire. Ce n’est pas un rire de tête. C’est un rire de ventre. Ce qui compte c’est que ça prenne en charge et mette en forme notre angoisse. Pas que ça nous la fasse oublier. Et si ça nous angoissera assez ça nous fera rire. D’un tout autre rire.  

 

Zouc, c’est plus important que tout ce qui s’est fait seul en scène depuis cent ans. Zouc, c’est plus important que Desproges bien sûr, plus important que Coluche, et même que Lenny Bruce. A l’exception d’Andy Kaufman, si l’on veut, c’est la seule à avoir investi l’espace en ne le remplissant pas. Sans l’occuper. En le vidant. C’est la seule à lui avoir laissé la place vide de la représentation manquante ou effondrée. C’est la seule à ne pas avoir pris le pouvoir sur son public. 

 

C’est de l’humour négatif. Si l’on pense que l’humour est là pour nous faire obtenir un bénéfice secondaire à l’angoisse que nous éprouvons, alors elle ne fait pas de l’humour. Elle ne remplit pas ce qui a été vidé. Elle laisse l’espace de la scène comme un espace de démangeaison qui n’a pas été gratté. 

 

On peut rire, un peu, mais le sentiment du vide initial ne nous quitte pas. 

 

La seule façon de le remplir, c’est par la vie.