Postface au livre-audio des Guerres de Jules César (éditions Les Belles Lettres, 2025)
On nous dit que les textes sacrés principaux de l’Histoire de l’Humanité sont la Tora, les Évangiles, le Coran, le Tao, le Veda ou l’Avesta. Cette blague. Ces choses-là sont bonnes pour le peuple. Le texte sacré des gens qui gouvernent le monde, ce sont les Guerres de César. Les Guerres de César, c’est la Bible des hommes de pouvoir. Le vade-mecum des sales types.
D’Auguste et Tibère à notre petit président pestant contre les « Gaulois réfractaires ». En passant par Louis XIV se mettant en scène en stupide César faisant le mariole sur un canasson. Ou Napoléon finassant inlassablement sur les détails techniques des Guerres. Et jusqu’aux grands patrons, aux entrepreneurs de la tech. Mark Zuckerberg dont le premier programme informatique était un jeu imité de Risk où le joueur unique affrontait l’imbattable César. Ou Elon Musk, dont on ne sait plus si son salut nazi lors de l’investiture de Trump était un hommage à ce dernier, à Hitler ou à César… Bref : tous les hommes dont l’objectif a été de nous faire faire ce qu’ils voulaient, quand ils voulaient, ont eu Jules César comme héros. Et ses Guerres comme modèle. C’est de celles-ci qu’aujourd’hui encore ils attendent leur salut. Un salut qui passe par notre soumission. Et cette soumission, ils l’appellent : la civilisation.
César a eu un tel impact sur l’âme des hommes de pouvoir que c’est au point où l’on pourrait se demander si l’image qu’ils se sont faits du Dieu que nous devrions adorer n’a pas été principalement imaginée à partir de sa psychologie. Ou plutôt de son absence de psychologie. Parce que le modèle incontesté des hommes de pouvoir n’est pas un salaud. Le modèle incontesté des hommes de pouvoir est un homme sans humanité. Il n’a aucun plaisir à faire souffrir les autres. Mais il ira aussi loin qu’il lui est nécessaire d’aller que ce soit pour obtenir ou pour conserver le pouvoir.
Son texte, que les courtisans de toutes les époques ont qualifié d’élégant. Ses Guerres, que Cicéron prétendra « nues, simples, dépouillées de tout ornement oratoire comme un corps de son vêtement ». Ses successions de phrases sans couleur ni saveur, bien pète-sec, révèlent surtout chez leur auteur une froideur d’âme et un souci quasi-exclusivement technique dont cette nouvelle traduction rend parfaitement compte. Jules César n’est pas une ordure. Jules César est un robot. Une IA. Les Guerres sont le premier texte écrit par une IA.
Caius Julius Caesar IV est né à Rome le 12 juillet 100 avant Jésus-Christ. Il est mort le 15 mars 44 avant Jésus-Christ. Il vient d’une famille patricienne. La « noblesse » romaine. Son père est sénateur et proconsul d’Asie. Sa mère est sœur de trois consuls. César est le surnom de sa famille. Il signifie « celui qui taille ». Ce sont des gens qui se sont distingués à la guerre avec leur épée. Mais les Césars seront aussi des « tailleurs » d’hommes. Des tailleurs de populations pour qui celles-ci sont toujours un peu trop hirsutes, un peu trop libres. Jules est son nom de famille. Les Jules remontent aux temps les plus anciens de l’histoire de Rome. César dit avoir pour ancêtre Iule, le fils d’Énée. Le poète latin Virgile, qui avait quinze ans à la mort de César, et qui était un pauvre lèche-bottes comme un grand nombre d’écrivains latins, cautionne cette origine mythique au début de L’Énéide :
« César, Troyen de belle origine, qui étendra son empire jusqu’à l’Océan et sa renommée jusqu’aux astres : son nom de Jules lui viendra du grand Iule. »
Par ce lignage, César revendique une ascendance remontant à la déesse Vénus, dont Énée était le fils. César est d’origine divine. Il sera lui-même divinisé. Et il césarisera. C’est-à-dire il robotisera le dieu des hommes en retour.
Le père de César meurt quand il est âgé de 15 ans. Sa mère lui donne une éducation exemplaire. Le robot sera toute sa vie d’un savoir-vivre et d’une politesse impeccables, même et surtout quand il vient de génocider une population entière et s’apprête à en génocider une autre.
Le jeune César développe ses relations en organisant des réceptions. Et il s’attire les faveurs du peuple en finançant des jeux. Selon Plutarque, il aligne jusqu’à 320 paires de gladiateurs. Il emprunte massivement pour organiser ces jeux spectaculaires et ces banquets somptueux. Tout ça pour le plaisir des autres, jamais le sien. César ne s’intéresse ni à l’alcool ni à la nourriture ni aux spectacles. Il n’est pas religieux. Et il n’est pas plus obsédé que ça par le sexe. Pour César une seule chose existe : le pouvoir.
La star de son époque est Pompée, qui a battu le roi Mithridate VI Eupator en Orient, et qui est revenu couvert de gloire. Mais il a demandé des terres pour ses anciens soldats, et le Sénat a refusé. César décide d’exploiter la déception du grand homme. Avec Crassus, l’homme le plus riche de Rome, Pompée et César vont former le premier triumvirat, un accord secret qui scelle une alliance entre les trois hommes. Avec l’appui de ses deux potes, César obtient le proconsulat sur les provinces de Gaule cisalpine et d’Illyrie pour une durée de cinq ans.
Nous sommes le 28 mars 58 avant Jésus-Christ. L’ambition de César est bien d’obtenir le pouvoir pour lui tout seul et de trahir ses deux complices aussi tôt que possible. Mais il s’est endetté avec ses saletés de réceptions et ses stupides combats de gladiateurs. Et il doit obtenir une gloire militaire pour faire contrepoids aux victoires de Pompée en Orient. Il trouve alors un super plan : envahir la Gaule. Ne pouvant mobiliser des troupes qu’avec l’appui du Sénat, il a besoin d’une excuse. Cette excuse, ce sera la sécurité de Rome. César parlera de l’invasion de la Gaule comme d’une action préventive. Tu parles. Il va user du prétexte de la migration d’une des tribus, les Helvètes. Les Helvètes ont décidé de quitter leur pays par crainte des invasions menées par Arioviste, le roi des Germains, un ami de Rome. Ils partent avec femmes et enfants pour s’installer dans des territoires vierges situés au nord de la Gironde. Ils doivent alors traverser la Gaule transalpine, qui est annexée par Rome. César feint de croire que le passage des Helvètes pourrait être dangereux pour Rome. Non par ce que ces Helvètes inoffensifs pourraient faire. Mais par l’exemple qu’ils pourraient donner. Car ils pourraient être éventuellement suivis par les Germains qui pourraient, eux, être dangereux. Si l’on passe sous silence qu’Arioviste est un ami de Rome. Qu’il a fait un pacte de non-agression avec les Romains. Quelle comédie.
César ordonne alors la destruction du pont qui traverse le Rhône. Pourquoi ? Parce qu’il n’a pas encore assez d’hommes pour affronter les migrants et il doit gagner du temps. Les Helvètes envoient des ambassadeurs pour demander à César la permission de traverser la province pacifiquement. César leur répond qu’il doit réfléchir à leur proposition. Revenez plus tard. En réalité, il n’a aucune intention de leur accorder cette permission, mais là encore il doit gagner du temps. Un temps pendant lequel il fait construire un mur haut de cinq mètres et long de 28 kilomètres, avec un fossé devant, pour qu’ils n’aient strictement aucun moyen de passer. Puis, le 13 avril, les travaux finis, César donne sa réponse aux Helvètes. C’est non.
Acculés, les Helvètes tentent alors de passer par un terrain plus étroit appartenant à la tribu des Séquanes qui n’est pas sous contrôle romain. Qu’à cela ne tienne : ça aussi, César le leur refuse. Parce qu’ils passent, dit-il, trop près de la Gaule transalpine et que : si, si, ça aussi, ça pourrait être dangereux pour la sécurité de Rome. On a compris. Les Helvètes sont une pièce sacrifiée sur l’échiquier de sa réussite personnelle. Et lorsqu’ils traversent la Saône, César leur tombe dessus par surprise et massacre indistinctement hommes, femmes, enfants, vieillards. Sur une population de 300 000 civils, les deux-tiers sont exterminés et le tiers qui reste capitule. Après quoi César renvoie les survivants dans leur territoire initial. Ce qui lui permet de se donner une apparence de « clémence ». Une clémence qu’on va nous resservir pendant deux millénaires et jusque dans le cinéma américain dans lequel César est toujours super sympa.
Clément, César ? Clément, un homme qui décide de frapper préventivement un groupe de migrants pacifiques qui ne faisaient que passer ? Clément, un homme qui massacre par surprise des femmes, des enfants et des vieillards à raison de deux sur trois ? Et ensuite renvoie le tiers qui reste à son point de départ ?
Accrochez-vous, ça ne fait que commencer. Le but, on le rappelle, est de tout envahir. Alors César utilise le prétexte de la fuite des Helvètes pour mettre ensuite en accusation l’ami de Rome, Arioviste, désormais présenté comme le pire des dangers publics puisque c’est la crainte d’Arioviste qui a entraîné la fuite des Helvètes. Malgré les protestations des sénateurs qui veulent respecter le pacte de non-agression mutuelle avec les Germains, César va même chercher Arioviste chez lui, et ajoute aux possessions romaines les territoires conquis sur les Germains. Phase deux achevée. On passe à la phase trois.
Les tribus gauloises se disent qu’elles ne vont pas tarder à y passer. Elles ont raison. César les provoque sur le champ de bataille de l’Aisne et les pertes sont si nombreuses que les Romains peuvent passer de profondes rivières en marchant sur les cadavres de leurs victimes. César marche ensuite sur les territoires des Suessions. Aujourd’hui, Soissons. Puis vers le pays des Bellovaques. Aux environs de l’actuel Beauvais. Il attaque les Ambiens qui se soumettent. Et il part sur la rivière Sabis, aujourd’hui la Sambre. La Sambre est le lieu de violents combats contre les Nerviens, qui sont presque intégralement exterminés à l’issue des combats.
C’est alors que surgit Vercingétorix, un jeune homme d’une trentaine d’années, né à Gergovie, près de l’actuelle Clermont-Ferrand. Vercingétorix organise la résistance et fédère un grand nombre de tribus de la région. Face à la menace que représente Vercingétorix, l’armée de César se remet en marche et décime tout sur son passage. César s’empare de la ville des Sénons en trois jours, prend les Carnutes par surprise et massacre ceux qui tentaient de fuir. De son côté, Vercingétorix adopte la tactique de la terre brûlée. Ses armées crament d’elles-mêmes toutes les villes qu’elles doivent fuir, pour empêcher les Romains d’y bivouaquer et de s’y ravitailler. Mais, devant les larmes de ses habitants, Vercingétorix décide d’épargner Avaricum, la plus belle ville de la région. Aujourd’hui : Bourges. Et c’est cette ville dont César s’emparera pour montrer aux résistants de quel métal il est fait. Le robot décide alors d’exterminer toute la population de Bourges, n’épargnant, selon ses propres mots, ni vieillards, ni femmes, ni enfants. Juste pour montrer qui c’est le patron. La clémence, on vous dit. Mais sur 40 000 personnes, 800 réussissent à prendre la fuite. César poursuit alors les survivants et tombe nez à nez sur l’armée de Vercingétorix qui était alors à Gergovie, sa ville natale. Et cette fois-ci, la bataille est favorable aux populations locales. Conséquence : quasiment toutes les tribus de la région s’unissent derrière Vercingétorix.
Devant cette menace, César et son armée se replient sur Langres, où ils font venir une cavalerie de mercenaires germains. Inconscient qu’un groupe de mercenaires est appelé à les rejoindre, Vercingétorix décide de partir frapper l’armée de César dans leur retraite. Quelle erreur terrible. César, désormais pourvu de ses soldats achetés, va répondre. Il va répondre très fort. C’est que César n’est pas seulement une machine à tuer. C’est une machine à faire tuer.
Ce qui se voit dans sa manière de traiter ses soldats. Qui aurait l’idée de ne jamais faire connaître à ceux-ci la date ou l’heure du prochain combat prévu ? De les prévenir toujours à la dernière minute ? Et de profiter des pauses entre les combats pour leur faire faire des expéditions par temps de pluie ou jour de fête ? Juste pour tester leur discipline ? César. Et lorsque le combat est achevé, qui aurait le culot de permettre à ses soldats la plus complète licence sur la population conquise ? Une permissivité illimitée ? Sans questionner la violence ou l’immoralité de leurs actes ? César.
En alternant ainsi maltraitance et licence, César obtient, en effet, la meilleure armée du monde. La meilleure armée du monde est, par nature, la plus malade, la plus aliénée. Les Guerres sont une leçon sur la façon dont on est toujours victorieux quand on traite mal tout le monde. Quand on rend tout le monde dingue. Une leçon que nos dirigeants ne vont pas oublier.
Vercingétorix lève le camp et se replie sur la ville d’Alésia. Où est Alésia ? A priori, c’est aujourd’hui à Alice-Sainte-Reine, en Bourgogne. César fait alors le siège d’Alice-Sainte-Reine. Il encercle la vile, empêche les guerriers de sortir. Et il les affame. Au bout de 40 jours de siège, le 27 septembre 52 avant Jésus-Christ, apitoyé par ses troupes qui meurent littéralement de faim sous ses yeux, Vercingétorix décide de se rendre. Et César, le clément César, jette Vercingétorix dans une petite prison de misère. Il le déplacera ensuite, de cachot en cachot, et le laissera croupir six ans en attente de son supplice public.
L’invasion des tribus de la région gauloise est alors une des plus grandes victoires de Rome. Mais pour conquérir l’opinion romaine, César doit encore répondre aux critiques du Sénat sur sa conduite. Le robot se justifie à travers l’écriture et la publication de ses Commentaires sur la Guerre des Gaules. Les Commentaires sur la Guerre des Gaules est donc un livre de propagande politique. C’est un outil de communication. Une petite combine de politicard.
Et ça marche. Le robot devient une star à Rome. Mais personne n’ignore que son but est de prendre le pouvoir. Le Sénat demande à César de dissoudre son armée, le menaçant d’être déclaré ennemi du peuple. Qu’à cela ne tienne, César décide d’entrer dans Rome illégalement avec son armée. Le 10 janvier 49, il franchit le Rubicon, rivière marquant la frontière entre la Gaule et l’Italie. C’est la guerre civile, entre César et son ancien copain Pompée. Une guerre civile qui durera quatre ans. C’est seulement en octobre 45 que César peut enfin triompher à Rome, en exhibant ce qui reste de Vercingétorix, après six ans de détention, et en l’exécutant publiquement. Les citoyens de Rome font alors une grande fête autour du cadavre.
César a gagné. Il reçoit alors le droit de porter à titre permanent les emblèmes du triomphe, la robe pourpre et la couronne de lauriers. Il obtient du Sénat un pouvoir illimité. Il désigne Marc Antoine comme consul et Brutus et Cassius comme préteurs. Cassius est déçu : il espérait le consulat. Il commence à comploter. Les rumeurs de complot parviennent à César, mais celui-ci les néglige et en plaisante. Et le 15 mars 44 avant Jésus-Christ, il pénètre dans la curie et se fait tuer de 23 coups de poignard. Le dernier coup vient de Brutus, son préféré.
César aura donc bien obtenu ce qu’il voulait. Mais il en aura profité… six mois. Six mois de pouvoir absolu pour César qui auront coûté au reste du monde l’invasion de toute une région, la mort d’un million de personnes et la soumission d’un million d’autres. Il aura fallu pour cela détruire un monde qui ne reviendrait plus jamais. C’est que la Gaule va bientôt ressembler à Rome. On y construit de nouvelles villes, des routes, des aqueducs. Les peuples trop vastes sont démembrés, les tribus trop petites sont regroupées. Dans chaque cité est déterminé un chef-lieu afin qu’il devienne une capitale locale. On installe une police pour assurer la sécurité. Des détachements militaires pour veiller sur les régions. On fait de Lyon le centre de la Gaule, un double de Rome. On frappe enfin une monnaie utilisable par tous. On dit souvent que les Romains n’interféraient pas dans les cultes locaux qu’ils venaient d’annexer. Ce n’est pas tout à fait vrai. Les gaulois avaient le droit de continuer à suivre la religion druidique, sauf s’ils voulaient obtenir la nationalité romaine. Et ils vont en avoir envie. Ou besoin. Ce qui explique la disparition totale de cette religion que nous connaissons si peu aujourd’hui. Et même la disparition de tout leur monde.
Les raisons de lire les Guerres de César, aujourd’hui, c’est que ce n’est pas seulement un livre de propagande politique. C’est aussi un document précieux. Ce livre est, à peu de choses près, le seul qui décrira la région de la Gaule et ses soi-disant Gaulois. Il y a donc un livre à l’intérieur du livre. Un livre qui parle de notre paradis perdu. Le problème de ce livre, c’est que nous y sommes définit avec la mentalité de notre oppresseur. L’apparence générale donnée par le texte des Guerres est celle d’une société anarchique, confuse. Ces tribus sont malgré tout fédérées entre elles, mais fédérées sans passer par une autorité unique ou centralisatrice. Quand nous disons « Les Gaulois », nous parlons en fait de centaines de tribus distinctes, qui vont de plusieurs milliers d’habitants à plusieurs dizaines de milliers. Ce sont des Ambiens, des Bellovaques, des Carnutes, des Nerviens, des Suessions. Pas des « Gaulois ». Les Gaulois sont une fiction. Ces hommes n’étaient pas plus des Gaulois que les Indiens découverts par Christophe Colomb n’étaient des Indiens. Ils étaient des Indigènes : les Indiens de Rome.
Leur système politique est difficile à comprendre pour le robot car il n’appartient pas aux formes conceptualisées par les auteurs antiques. Le chef civil a pour rôle essentiel d’assurer aux hommes une protection contre plus puissant qu’eux, de les défendre contre les entreprises de violence ou de ruse. Et s’il échoue, on change de chef. Si l’on en croit Plutarque, à la différence du monde politique romain, les femmes jouent un rôle important dans les assemblées confédérales, où l’on se fie à la qualité de leur jugement et à leur impartialité comme à leur sens de l’intérêt général. La légende veut que ce soit aux femmes de la région que l’on doit la réduction du nombre de guerres entre tribus locales.
« C’est bien le même idéal politique pluriséculaire qui relie les Indiens d’Amérique du Nord aux Gaulois et aux Celtes d’Europe occidentale de l’Antiquité, dira Laurent Olivier dans Le Monde secret des Gaulois. C’est la même aspiration à l’exercice du libre arbitre, le même souci de rechercher collectivement l’intérêt public. »
Les « Gaulois » n’existent pas. Mais le terme de « gaulois », cependant, est « gaulois », si vous me passez l’expression. Le linguiste Jacques Lacroix l’a expliqué : un gaulois, c’est un vaillant, un brave. Ce qui réunit avant tout ces populations, c’est l’importance accordée au courage, à la bravoure. Une image antique les présente se déshabillant pour faire la guerre, attaquant leurs adversaires entièrement nus et se battant avec des armes en or. Si César, que la question n’intéresse pas, fait intégralement disparaître les femmes de sa Guerre des Gaules, on trouve chez Diodore de Sicile et chez Plutarque de nombreuses mentions de guerrières courageuses :
« Elles se jettent au milieu des combattants, écrit Plutarque, et de leurs mains nues s’efforcent d’arracher aux Romains leurs boucliers, saisissent leurs épées, et, couvertes de blessures, voient leurs corps mis en pièces, sans rien perdre, jusqu’à la mort, de leur courage invincible. »
Nous connaissons si peu ce monde qui a été pourtant le nôtre. Tout ce que nous savons des Gaulois n’a même pas été écrit pour nous. Tout ce que nous savons des Gaulois a été écrit pour renforcer le prestige et la légitimité de celui qui nous a tués. Pour nous, le livre est la pièce essentielle d’une enquête sur qui nous étions avant d’avoir été colonisés. Mais pour César comme pour, à sa suite, les hommes qui nous dirigeront, c’est un manuel sur la façon dont ils devront continuer à se foutre de notre gueule pour nous dominer.
« Le césarisme fait le bonheur des peuples, dira par exemple Napoléon III. Tout en honorant la mémoire de Vercingétorix, il ne nous est pas permis de déplorer sa défaite. N’oublions pas que c’est au triomphe des armées romaines qu’est due notre civilisation. »
Il exprimera une idée similaire aux Algériens en 1865 : Vaincus, ils sont semblables aux Gaulois, promis à ressusciter dans une civilisation nouvelle.
À mille lieux de cette admiration exigée, encore et encore, c’est à une philosophe, Simone Weil, qu’on doit les remarques les plus lucides sur la nature de cette « civilisation » que Rome et César nous ont apporté :
« Les Romains ont conquis le monde par le sérieux, la discipline, l’organisation, la continuité de vues et de la méthode ; par la conviction qu’ils étaient une race supérieure et née pour commander ; par l’emploi médité, calculé, méthodique de la plus impitoyable cruauté, de la perfidie froide, de la propagande la plus hypocrite, employées simultanément où tour à tour, par une résolution inébranlable de toujours tout sacrifier au prestige, sans être jamais sensibles ni au péril, ni à la pitié, ni à aucun respect humain ; par l’art de décomposer sous la terreur l’âme même de leurs adversaires, ou de les endormir par l’espérance, avant de les asservir avec les armes ; enfin par un maniement si habile du plus grossier mensonge qu’ils ont trompé même la postérité et nous trompent encore. »
Rien à redire. Simone Weil a raison. Ils nous trompent encore. À nous de relire encore les Guerres de César, dans cette nouvelle traduction glaciale et métallique à souhait, pour ne plus nous faire avoir par les calculs des hommes de pouvoir. À nous de les relire avec soin pour savoir contre qui ou quoi nous nous battons.
Et pour regagner notre liberté, notre vie, notre bonheur.