Texte au sujet du film Sauf le passé de Sanaz Azari.
Nous avançons dans le parc de Tervueren, dans la périphérie de Bruxelles. Quelques cris d’oiseau, quelques sons semblables à ceux d’un Balafon rythment notre marche alors que nous entamons un étrange et inquiétant voyage. Un voyage non-sentimental. Ainsi commence Sauf le passé de Sanaz Azari. Une plongée dans le monde des morts. Nous entrons dans l’Africa Museum, anciennement musée royal du Congo Belge, construit sous l’impulsion de Léopold II entre 1905 et 1908 pour servir d’outil de propagande coloniale. L’Africa Museum a rouvert ses portes fin 2018, mais dans un monde où la perception du passé a changé. Le musée s’est adapté, avec une nouvelle scénographie. Dans celle-ci, l’Africa Museum a donné à chaque guide, en fonction de son histoire, la possibilité de construire un récit décolonial. Ce récit change selon le guide, et évolue au fur et à mesure des visites. Les statues sont analysées et discutées au prisme de la mémoire politique dont elles sont l’enjeu.
Sanaz Azari n’en est pas à son premier grand et beau film. Tous ses précédents documentaires sont des poèmes qui sont sans équivalent dans le cinéma, présent ou passé. Ils sont porteurs d’une extraordinaire qualité de silence, une densité de paroles et une précision de gestes comme on en obtient généralement que d’une fiction subtilement écrite. Ils sont traversés par un regard très joueur, prompt à questionner sans cesse le spectateur.
Dans Sauf le passé, tout ce qu’on voit est sans cesse interprété, et de tant de façons. Les visiteurs discutent avec leur guide, ou discutent entre eux. Et ils ont tant de réactions complexes et contradictoires. Certains voudraient relativiser, d’autres sont prêts à déconstruire leurs aprioris ou transformer les œuvres en leur contraire. On a le sentiment que la caméra n’est pas là, qu’ils sont dans un espace vierge de toute trace enregistrée. Un espace qui n’est pas tout à fait de ce monde, et pas encore de l’autre. La réalisatrice semble filmer depuis leurs yeux, et prendre le son de leurs pensées. Le musée devient lui-même monde des formes en suspens, comme dirait Sohrawardi.
Avant ce musée, dans le parc de Tervueren, il y avait eu, en 1897, cette sinistre Exposition universelle pour laquelle Léopold II avait fait installer un zoo humain. 267 Congolais logés dans des villages africains reconstitués. Sept d’entre eux mourront de maladies ou de froid. Ils seront jetés quelque part, dans un charnier des alentours, faisant de ce territoire un territoire maudit, et de l’Africa Museum un lieu plein de fantômes.
Dans les films de Sanaz Azari, la douceur de l’art répond à la violence de l’Histoire. Mais c’est une douceur plus tranchante que toute violence. « On dirait que c’est un travail qui n’est pas fini » dit une visiteuse de l’Africa Museum. C’est ce que ne cesse de nous montrer les films de Sanaz Azari : un monde qui n’est pas fini. Mais aussi une vie nouvelle, qui pourrait naître au présent, comme un poème.