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Le Caprice, par Kiki Landru
Paru en 1999

Contexte de parution : Spectre

Présentation :

Texte signé Kiki Landru et publié dans le n°1 de Spectre (avril 1999)


Sujet principal : Kiki Landru, Kiki Landru









Je m’appelle Kiki Landru. J’ai 21 ans et je suis un membre de la revue Spectre et du groupe Les Gentlemen Invisibles. J’écris pour confier ce que je sais au cas où je disparaîtrais, « suicidé » d’une façon ou d’une autre, comme c’est le cas pour les types dans mon genre, c’est-à-dire les types vraiment gênants. J’ai suivi de près la courte histoire des Gentlemen Invisibles et j’ai maintenant ma théorie, non de l’invisibilité, mais de la Théorie de lInvisibilité. Mes facilités de métamorphose, tant physique que psychique, m’ont permis d’apparaître lors des deux premières réunions de leur association, en juillet et en septembre 1998, rue Soufflot. C’était alternativement sous l’allure d’une grande asperge à barbiche puis d’une petite blonde aux yeux bleus. Je peux tout aussi bien passer inaperçu… Ca fait donc neuf mois que je me balade dans leur histoire. Maintenant, je dois parler. J’ai sauté sur l’occasion quand le directeur de publication, P.T., m’a demandé de fournir un dossier pour conclure ce numéro. À l’origine, il désirait que je m’intéresse au cas de Monsieur ***, un collaborateur du n°0 – disparu peu après l’achèvement du Dossier Jacques Valorce. Mais je me suis rendu compte que les problèmes internes à la rédaction de la revue remontaient de plus loin. De beaucoup plus loin… 

 

À un niveau purement exotérique, les ennuis deviennent patents à la sortie du n°0, le 4 décembre 1998 à 18h30. Le rédacteur en chef, L.F., ramène les 500 exemplaires au siège social rue Soufflot quelques minutes avant le vernissage. Il y a beaucoup de monde ce soir (200 personnes ?) et la triade fondatrice des Gentlemen Invisibles (L.F., P.A.L., P.T.), je sens qu’elle flippe. P.T., surtout. Moi pas. C’est une histoire d’électrons. C’est P.C. m’a expliqué ça, un soir de janvier, dans son appartement barge d’artiste photographe et ancien ufologue. Les Africains, par exemple, dilatent leur aura, on ne sent qu’eux quand ils marchent dans la rue. Les Asiatiques, eux, la contractent. P.T., en ce sens, est très africain. On le croirait explosé. Moi, on ne me remarque jamais. Je ne suis nulle part. Mais de là, je vois tout, j’entends tout. Je suis bien. Je suis calme.

Le lendemain, à 15 heures, les Gentlemen Invisibles donnent rendez-vous aux collaborateurs principaux de la revue à la Grande Mosquée de Paris. L.FX., M.L., F.P., S.V., Monsieur *** et ma pomme sont présents. Invités, G.G. et C.P-C. ne viennent pas. L’objet de la réunion est de mettre les « fondements de la revue au clair ». Déjà la semaine précédente, les Gentlemen Invisibles ont pris les devants : le n°1 sera sur « La » théorie, l’ontologie de Spectre L’Invisibilité. Dans le n°0, les textes créent une constellation de sens ; mais, à mesure de se recouper, ils découpent ce qui pourrait sembler clair en un faisceau de significations contradictoires. Les Gentlemen Invisibles défendent alors l’importance d’une défense et d’une illustration de la « Théorie de l’Invisibilité » en expliquant qu’elle doit être rattachée à la lecture des présocratiques, à l’opposition entre Norbert Wiener et Martin Heidegger, à une réflexion sur la musique des Residents et les romans de Thomas Pynchon, et en une correction de la pensée debordienne. Elle renvoie également à la poésie (Hölderlin, Rilke) et à la pensée chinoise (Lao-Tseu). Cette manie de la playlist théorique est effarante : elle rappelle d’ailleurs les conversations de la Tierce des Paumés dans V. J’en discute ensuite avec F.P. et L.FX. À force d’appuyer leur théorie par des « lettres de créance » venues de grands auteurs, Les Gentlemen Invisibles ne lui ôtent-ils pas purement et simplement sa crédibilité ? Et puis, pourquoi demander à des auteurs de s’appliquer à explorer des ouvrages précis pour défendre une philosophie de la liberté ? Ils parlent d’imprévisibilité et ils bétonnent leur discours ! Ils craignent la systématisation et ils s’enferment entre les barreaux d’une bibliothèque qui officie comme alpha et oméga de toute réflexion ! Ils veulent se déconditionner et se déprendre – à la Burroughs – de leur caractère pré-enregistré et ils répètent les phrases de leurs maîtres comme d’insanes serinages de militants… Ils réussissent à transformer Heidegger en idéologue et créent de surcroît un doute sur le caractère vraiment libérateur, non soumis à la « volonté de volonté », de sa pensée du délaissement. 

« J’ai l’impression d’étouffer, tout ça manque d’air ! me confie F.P. Je suis coincé entre quatre murs, Heidegger au nord, Hölderlin au sud, Debord à l’est et Lao-Tseu à l’ouest. J’arrive pas à mettre tout ça ensemble, mes propres convictions, cette recherche éperdue de l’Être... Rien ne cadre, tout est bancal. Tout est glissant comme une savonnette. Vraiment, ça me dégoûte. Je vois de moins en moins ce qu’Heidegger vient foutre dans une revue littéraire. Par moment, j’ai vraiment l’impression d’être tombé dans une secte, avec ses Grands Maîtres et ses disciples. Et cette littérature-là baigne tellement dans le sacré ! On en est gavé jusqu’à la glotte, du sentiment du sacré… J’ai vraiment une indigestion. Oh, bien sûr, je pourrais m’inscrire en faux… Mais même ça, j’ai pas envie. J’ai pas envie de les faire chier, quoi. Pas envie de me mettre à penser CONTRE Heidegger en termes heideggeriens… »

Je ne peux que lui donner raison. Plus rien ne semble sortir d’une (énième) théorie de la liberté qui se transforme sur ses rédacteurs en despotisme intégral. Plus que Rimbaud, le maître des G.I. est le Stravoguine des Possédés (ou des Démons, je ne sais jamais comment il faut traduire) ! Mais je reviens sur l’expression de F.P. : « Par moment, j’ai vraiment l’impression d’être tombé dans une secte. » En effet, il y a beaucoup de secrets dans des réunions comme celle-ci. Pourquoi, par exemple, ne parlent-ils pas plus du texte que P.T. a publié dans le n°17 de Vies Contemporaines, l’ancien journal de L.F. et qui s’appelle, précisément, Théorie de lInvisibilité ? Ce texte développe l’hypothèse d’une source récente de leur théorie dans les échanges épistolaires de deux universitaires d’origine uruguayenne nommés Caméo Mephen-Little et Terry Zgeg-Gueiro. Que tiennent-ils à nous cacher de ce côté-ci ? En outre, G.G. a signé un important dossier dans le n°0 de Spectre, consacré à la société secrète littéraire, la Golden Dawn. Y a-t-il des liens entre les croyances des membres de la Golden Dawn en des « chefs secrets » dirigeant le monde dans l’ombre, des « Supérieurs Inconnus », et les Gentlemen Invisibles ?

 

Dans son dossier, G.G. cite le témoignage d’un des fondateurs de la Golden Dawn, Samuel Mathers, au sujet des Invisibles dont il tire sa puissance : « Au sujet de ces Chefs Secrets, écrit Mathers, auxquels je me réfère et dont j'ai reçu la sagesse du Second Ordre que je vous ai communiquée, je ne peux rien vous dire. Je ne sais même pas leurs noms terrestres et je ne les ai vus que très rarement dans leurs corps physiques... Ils me rencontrèrent physiquement en temps et lieux fixés à l'avance. Pour mon compte, je crois que ce sont des êtres humains vivant sur cette terre, mais qui possèdent des pouvoirs terribles et surhumains... Mes rapports physiques avec eux m'ont montré combien il est difficile à un mortel, si avancé soit-il, de supporter leur présence. Je ne veux pas dire que dans ces rares cas de rencontre avec eux l'effet produit était celui de la dépression physique intense qui suit la perte du magnétisme. Au contraire, je me sentais au contact avec une force si terrible que je ne puis que la comparer avec l'effet ressenti par quelqu'un qui a été près d'un éclair pendant un violent orage, accompagnée d'une grande difficulté de respiration... La prostration nerveuse dont j'ai parlé s'accompagnait de sueurs froides et de pertes de sang par le nez, la bouche et parfois les oreilles. » 

Cette citation serait-elle placée stratégiquement par G.G. en vue d’éclairer d’un autre jour les visées de la revue Spectre ?

Mais pourquoi ni C.P-C. ni lui ne se rendent au rendez-vous de la Grande Mosquée ? 

Enfin, qui est vraiment ce Jacques Valorce auquel ils consacrent un dossier dans le n°0 et qui semble avoir été un détracteur de la précédente revue de L.F. comme à l’origine de la disparition d’un des membres de leur groupe actuel, Monsieur *** ?

 

Il me faut revenir un peu plus avant, aux prémices de la revue, soit à Vies Contemporaines justement, le journal universitaire que L.F. dirige à Clermont-Ferrand de 1995 à 1998 et qui s’achèvera par la publication de cette fameuse Théorie de l’Invisibilité. Dans le cadre de Vies Contemporaines, et au sein de la faculté de lettres de sa ville, L.F. acquiert une certaine notoriété locale. La Montagne le gratifie même d’un article (avec photo) où son seul propos rapporté est : « Il y a beaucoup de gens qui écrivent. » Lui et ses comparses créent alors un prix littéraire récompensant la meilleure prose poétique annuelle. Un jour de novembre 1996, Lucas et ses amis reçoivent par la poste un corpus de poèmes écrits par une certaine Valérie-Angélique Valorce (dix-sept ans, mais treize à l’époque de la rédaction des poèmes). 

« Le volume étonne et contrarie, écrit Monsieur *** dans le Dossier Jacques ValorceUn choix de quelques poèmes aurait été, semble-t-il, plus judicieux. L’équipe effectue donc un tri et ne retient qu’une dizaine de poèmes. La lettre de présentation est lue et l’âge de l’auteur étonne ; certains poèmes parlent en effet de maternité avortée, d’enfant disparu, monstrueux et trop aimé. »

Après y avoir longuement réfléchi, L.F. confie à son co-rédacteur en chef, un garçon qu’on appellera P.F., le soin de bien gentiment envoyer chier la demoiselle. C’est six mois plus tard, en mai 1997, alors que L.F. habite désormais la capitale avec M.L., dans un studio en (cours de) désagrégation près du Père-Lachaise, que P.F. reçoit un coup de fil du père de la malheureuse recalée. C’est un individu colérique nommé Jacques, qui lui rentre immédiatement dedans et réclame des comptes quant à cette très odieuse non-publication. Effrayé, P.F. lui balance le nouveau téléphone de son supérieur L.F., et quelques jours plus tard, L.F. – en appuyant sur la touche Play de son répondeur-enregistreur, peut entendre un message qu’il s’empresse d’enregistrer comme pièce à conviction – on ne sait jamais – sur son bientôt légendaire magnétophone Grundig… 

« J’ai deux numéros de Vies Contemporaines sous les yeux, dit alors Jacques Valorce. Je vois que vous avez eu un prix littéraire. Bon, j’ai lu le premier numéro, vraiment ça casse pas des barres. C’est tout à fait d’une banalité, comme prose vraiment. En plus de ça, le prix littéraire, je me demande quel prix littéraire vous avez eu. Je serais heureux de le savoir. Bon, en outre, j’ai bien l’impression que votre revue, elle cache quelque chose. En tous les cas je vous le dis, moi, je vais vous attaquer en justice. Je ne vais pas vous attaquer en justice ; c’est déjà fait. Aujourd’hui, tout est parti chez le Procureur de la République et, comme j’ai une garantie juridique, j’ai pris un avocat. Et en plus de ça, je suis président de Action contre l’Injustice parce que : moi je n’aime pas qu’on se moque des malades, j’ai horreur de ça. Alors votre revue, je vais faire l’impossible pour la faire sauter. Croyez-moi, même si nous devons être cent ans devant les tribunaux ! Un petit rajout. Bon, je vous ai dit que les textes sont vraiment banals... Mais il y a quand même une chose qui est bien et comme j’aime la justice : vos dessins sont pas mal. Ils sont assez originaux. Ce sont des esquisses de dessins mais ils sont pas mal du tout. Mais de toute façon la revue, croyez-moi, je vais l’attaquer… Et je vais voir exactement, j’ai l’impression que vous vous publiez entre vous surtout. En tous les cas je hais ceux qui s’en prennent aux malades. Tout le reste je vous le pardonne, sauf de vous en prendre : aux malades… »

Jacques Valorce se trompe alors sur toute la ligne : les rédacteurs de Vies Contemporaines n’ont reçu aucun prix, ils en ont créé un. Leurs dessins ne sont pas très originaux, leurs textes un petit peu plus. Ils ne se moquent pas spécialement des gens qui sont malades mais ils ont beaucoup d’autres choses à se faire pardonner. L.F. sort alors la tête hors d’une maîtrise kabbalistique interminable sur Georges Perec avec l’objectif de pourrir copieusement l’emmerdeur. Après une ou deux franches engueulades téléphoniques interminables avec celui-ci, le couple d’auvergnats montés sur la capitale reçoit la lettre suivante, d’une écriture de jeune fille bleu outremer : 

 

Le 17/5/97

Monsieur,

J’ai entendu toute la conversation que vous avez eu avec mon père et dont une partie était insultante à mon égard. Culot, pédantisme, indélicatesse, prétention : ce sont vos qualités dominantes !

Ce que vous ne savez pas, c’est que mon père a publié un ouvrage sur le paranormal, et il se trouve en ce moment en possession de services secrets. Il possède, en effet, des pouvoirs dont on ne peut faire aucun doute. Et il ne s’en sert que contre les salopards.

Vous excellez dans l’art de péter plus haut que votre cul. Mon père va donc utiliser les voies normales pour ramener Monsieur P.F. à la raison. Quant à vous, attendez-vous à avoir un accident grave dans un futur proche, et à voir votre feuille de choux tomber dans le néant.

V.A.V.

 

La petite Valérie-Angélique, elle, n’a pas tort : La feuille de choux tombe assez vite dans le néant et L.F. rencontre P.T. Un accident grave à lui tout seul. 

Entre-temps, M.L. et le directeur de Vies Contemporaines ont découvert – « par des voies normales » mais un effet de synchronicité remarquable – l’ ouvrage sur le paranormal dont leur parle Mademoiselle Valorce : « en ce moment en possession de services secrets », et quoique ce segment de phrase puisse vouloir dire. Il est innocemment déposé dans la maison de campagne des parents de celle-ci. Le livre s’appelle Les Démons mènent la danse et accumule les miracles les plus misérables qui soient, sans pour autant cesser de générer à leur lecture une inquiétude grandissante. 

Les Démons mènent la danse raconte l’histoire de la vie de la famille Valorce : inquiétée par toutes sortes de tracasseries ou de molestations venues des puissances. Avec un ton bourru et humoristique, plein d’invectives contre les diablotins qui font disparaître la nourriture de leur chat ou déplacent des papiers importants pour qu’on mette une après-midi entière à les retrouver, rempli à ras bord de points d’exclamation et de fournées de trois petits points très céliniens, Les Démons mènent la danse contient en outre une description (minutieuse) de la visite (infructueuse) d’Yves Lignon, maître de conférences à Toulouse et célèbre recenseur de bizarreries domestiques – ainsi que des bordées d’injures à Jacques Vallée et à Jean-Pierre Petit qui n’ont pas répondu à ses lettres… 

Maintenant en possession du livre, voyant qu’il a à faire à un toqué d’envergure, L.F. s’inquiète d’avantage et se confie à son sujet à son récent ami. Jamais à court d’idée idiote, P.T. le convainc d’ouvrir une enquête approfondie sur ce sorcier, décryptant minutieusement les intersignes de leur relation, analysant à la loupe les moindres étapes de leur mésaventure commune, léchant les virgules de son livre, histoire de conjurer son sort et d’exorciser ses nuées. Et les deux larrons trouvent alors une des bases les plus sûres sur lesquelles fonder leur prochaine revue, j’ai nommé : Spectre !

 

Pour concurrencer Dieu, les deux amis se devaient d’être trois. À défaut d’un Saint-Esprit, P.A.L. fut leur Aramis. P.A.L. est une vieille connaissance de P.T. et un des poètes publiés par L.F. dans Vies contemporaines. À trois, ils peuvent fonder une revue à la fois « pop », underground, élitiste et archi-ésotérique. L.F. et P.T. passent alors le printemps de l’an 1998 à « caster » des auteurs et à essayer des typos et des styles de maquettes ou d’illustrations. Le dictionnaire médical du père de L.F. est leur grand inspirateur. P.T. présente à L.F. son meilleur couple d’amis : G.G. et C.P.-C. P.A.L., lui, caste F.P., un étudiant clermontois aux idées noires comme ses vêtements, et F.P. amène en retour L.FX., un grand romantique qui joue magnifiquement Skriabin au piano et qui rappelle instantanément à P.T. le personnage de Colin dans Out 1 (son film préféré). Quand le peintre S.B. rejoint leur bande en même temps que votre serviteur, les mésaventures peuvent vraiment commencer. Mais surtout, après avoir observé un homme se suicider en se jetant sur la rame d’un métro station Denfert-Rochereau, L.F. abandonne le Dossier Jacques Valorce à un collaborateur fraîchement arrivé, un garçon inquiet et effacé qui se fait appeler Monsieur ***. Monsieur *** a une manière très particulière de traiter l’affaire, il obscurcit certaines zones déjà pleines de pénombre de l’enquête menée par L.F., reste volontairement ambigu sur les rôles de certains protagonistes et s’implique dans le dossier en parlant de lui à la troisième personne. Quelques épisodes narrés dans celui-ci n’en restent pas moins forts inquiétants et ne semblent pas ressortir d’une mythomanie personnelle ou d’un canular de mauvais goût :

 

« PREMIER MARS 1998 : Monsieur *** et F. se rencontrent au Quan Hue, restaurant vietnamien de l’avenue de Choisy. F. ne commande rien tandis que Monsieur *** se fait servir une marmite de porc au caramel (40Frs). F. est décidé à donner des informations à Monsieur ***. Il sort le livre et le pose sur la table mais n’écarte pas sa main de lui. Il sort également le dictaphone. Par la large baie vitrée du restaurant, il aperçoit soudain une jeune femme sur le trottoir d’en face. Il se lève d’un bond, reprend le livre et le petit appareil, puis court à sa rencontre. Monsieur *** s’empresse de payer, sort à son tour et essaie de les suivre pour leur parler. Malgré ses efforts, il ne parvient pas à les rattraper. F. et la jeune femme maintiennent une distance constante entre le groupe qu’ils forment et Monsieur ***. Ce dernier court après eux. Ils s’éloignent toujours de Monsieur ***, séparés par trente mètres environ, et pourtant ILS NE COURENT PAS. Monsieur *** abandonne la filature.

« 7 MARS 1998 : Monsieur***, T. et G., tandis qu’ils préparent une version définitive du dossier chez T., apprennent par hasard le décès de F. par l’émission télévisuelle d’actualités régionales du soir. F. est considéré par le médecin interviewé comme un cas rare de mort par auto-consummation. Une photographie post-mortem vient à l’écran : le visage de F. est boursouflé de cloques rougeâtres, ses yeux sont ouverts et étincellent. Messieurs T., G. et *** mettent fin à leur réunion. Monsieur *** est chargé de finir le dossier. »

 

Monsieur *** achève le dossier dans le courant de l’été 1998, il se rend au vernissage fêtant la sortie du n°0 de Spectrepuis à la réunion à la Grande Mosquée de Paris avant de disparaître totalement des fréquentations des Gentlemen Invisibles. À F.P. et L.FX., lorsque j’évoque l’auteur du Dossier Jacques Valorce peu de temps après ce fameux rendez-vous, ils disent ne pas se souvenir de lui. 

 

Il faut également noter que ce Dossier Jacques Valorce laissera dubitatifs bien des lecteurs du premier numéro de la revue. Et plusieurs collaborateurs mêmes hésiteront à reprendre leurs activités au sein de celle-ci dans le numéro suivant. Ils font part de leurs inquiétudes aux membres de la revue peu de temps après la sortie du n°0. Ils se demandent si les Gentlemen Invisibles ne sont pas reliés à certaines forces magiques, et dans quelle mesure Spectre n’est pas une secte. L.F. et P.A.L. en deviennent taciturnes. Il semble que leurs rôles à chacun leur pèsent de plus en plus. Pourtant, sur certains points, ils gardent un secret commun. Et la Théorie de lInvisibilité est toujours mise en avant, comme une obligation. 

Les événements commencent à s’accélérer en janvier 1999 lorsque P.T. part en convalescence à Genève pendant une durée de deux semaines. À son retour, L.F. propose une date pour écrire et imprimer une invitation à une troisième réunion d’intérêt général. 

Ce sera le 23 janvier 1999 à 15h rue Soufflot. Ce jour-là, à l’heure dite, P.A.L. et P.T. se retrouvent, boivent un verre, attendent… Au bout d’une heure, il semble évident que L.F. ne viendra pas. Ils laissent des messages sur les répondeurs de son appartement et de son portable. Il est injoignable. Ils se mettent au travail et réalisent l’invitation. P.T. l’enverra lundi à l’aube. 

Le 25 janvier, soit lundi à 12h, P.A.L. appelle P.T. pour démissionner de son poste de codirecteur de publication. P.T. s’affole et appelle L.F. qui le rassure et lui promet de tenir la barre avec lui. P.T. n’en éprouve alors une délivrance que très relative.

Le 28 janvier, à 20h, lors de la réunion hebdomadaire rue Soufflot, P.T. et L.F. omettent volontairement de signaler la démission de P.A.L. La soirée est tendue. Les collaborateurs de la revue expriment aux Gentlemen Invisibles leurs doutes sur l’existence de Caméo Mephen-Little et Terry Zgeg-Gueiro. L.F. prend peur ; il réussit à dévier momentanément la conversation sur Werner Heisenberg et rappelle l’importance du Dossier Jacques Valorce. On réécoute le message du répondeur, qui inquiète les collaborateurs plus qu’il ne les convainc de continuer leur travail. Puis, rapidement, L.F. prend congé. Dans une cabine téléphonique, il entre en contact avec certaines personnes qui lui conseillent de « rompre au plus vite toute relation avec P.T. ». À cet instant, il semble que la Théorie de l’Invisibilité n’est rien de plus qu’une couverture déchirée.

Le 29 janvier à 16h30 au Café Beaubourg, L.F. donne rendez-vous à ses deux collègues pour discuter du départ de P.A.L. et des modifications administratives qu’il entraîne. Ce jour-là, à l’heure dite, P.T. et P.A.L. se retrouvent devant la porte. Ils entrent, commandent chacun un café noir avec un verre d’eau. Ils attendent, parlent… Au bout d’une heure, il semble évident que L.F., encore une fois, ne viendra pas. P.T. et P.A.L., aussi incroyable que cela puisse paraître, s’offusquent surtout du prix des cafés et, par conséquent, du choix (peu judicieux) du lieu de rendez-vous (leur éducation auvergnate éclate grossièrement à la lecture de telles informations).

Le 2 février, pour des motifs inconnus ou contradictoires, P.T. part de nouveau à Genève pour 24 heures. 

Le 3 février, P.T. et L.F. se parlent au téléphone. L.F. pense qu’il faut préparer très soigneusement la 3e réunion des Gentlemen Invisibles. 

Le 4 février, P.T. apprend par courrier le départ de L.F. Le cachet de la poste révèle que le courrier avait été posté la veille au matin. La lettre de L.F., confiée par P.T. à votre serviteur, va comme suit : 

 

P.,

Aujourd’hui, je ne veux plus travailler avec toi.

Si nous avons cru un jour avoir en commun une pensée, et plus, une éthique de vie, il semble maintenant que nous nous sommes largement trompés. Nous avons, en outre, espéré disposer de cette matière commune pour inventer une réalité et une liberté nouvelles. Nous nous sommes joliment fourvoyés ! Notre manière d’appréhender le monde diffère en de trop nombreux lieux qui vont, notamment, d’une forme de tolérance à une forme de persuasion. La réception même de faits tangibles, le récit que nous en faisons, diffère parfois du tout au tout. Nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde. L’avons-nous seulement été ?

Ainsi notre aventure m’est une expérience ratée de travail en équipe et de collaboration. Par un manque évident de clairvoyance et de patience, c’est à l’aveugle que nous avons foncé dans cette histoire de revue et que nous arrivons à présent dans ces contrariétés : avoir à dire à l’autre qu’on est incompatible dans le travail. Je regrette que nous n’ayons pas senti le besoin de réfléchir plus longtemps à ce qui aurait été nécessaire pour faire avancer une revue de l’envergure que nous lui voulions : une cohésion plus ferme des collaborateurs, un cercle immédiatement plus large pour porter aisément le message, une étude précise des médiations culturelles possibles, etc. Et même une politique éditoriale plus ferme, plus justifiée, moins éclectique. L’urgence de nos interrogations l’a emporté sur la fermeté de notre travail. Le résultat ne me convient pas. L’idée même d’une collaboration de ce type ne me paraît d’ailleurs plus envisageable.

Je pense en outre que notre double expérience de publication nous a placé dans deux positions paradoxales de responsabilité, donc d’autonomie, et de dépendance. Or l’idée de dépendance m’est, comme pour toi, je pense, assez insupportable.

Je tiens donc à cesser mon activité de rédacteur en chef. Je ne suis pas à ce poste, n’en ai pas le temps mais aussi n’en ai absolument plus l’envie. Ce journal ne me paraît pas le meilleur moyen de porter le message de l’éthique de vie que nous désirons croyons désirer tous les deux. Il vaut mieux cesser au plus tôt, alors, notre collaboration. 

Je souhaite que cette décision ne bouleverse pas plus notre amitié.

 

P.T. annule alors la grande réunion prévue pour le 5 Février mais, curieusement, conserve la petite réunion du soir même. Aux collaborateurs présents, il annonce que la revue Spectre continuera sa publication. Il est incapable d’expliquer le départ de L.F. et se voit maintenant contraint d’annoncer celui de P.A.L. Il insiste également pour distinguer essentiellement les deux départs. Des volontés et des déterminations différentes auraient motivé ses deux collègues. Lui-même déclare les siennes inchangées. S.B., L.FX., G.G., F.P. et C.P-C. décident de continuer l’aventure. J’aimerais ajouter la remarque suivante, toute bénigne semble-t-elle être : depuis ce jour, P.T. semble extrêmement différent. Il ne fume pas les mêmes cigarettes, et sa voix est légèrement plus métallique. À ce point, j’aimerais poser la question suivante : Et si P.T. avait été changé ?

 

Il est aujourd’hui net à mes yeux que la cause des troubles, des erreurs et des fausses pistes récurrentes dans la démarche tant écrite que vécue des Gentlemen Invisibles et de leurs collaborateurs, n’est pas tant une théorie bancale, mais une théorie qui leur serait, d’une manière qui m’est encore indistincte, extérieure, voire imposée, et dans laquelle des vies auraient été, avec une nonchalance démoniaque, mises en jeu. Tout nous porte à croire que des personnes extérieures aux collaborateurs de la revue sont les véritables instigateurs du projet Spectre. Tout porte également à croire que ces personnes, après avoir amené des volontés aussi différentes que L.F., P.A.L. et P.T. à travailler ensemble exercent sur eux une influence, voire une pression, considérable. Ils se servent des Gentlemen Invisibles pour mener à bien un projet dont l’équilibre fragile est constitué de mensonges, de calomnies, de mystifications et de justifications intellectuelles irrecevables par la raison. La clé de voûte est la défense et illustration d’une théorie, la Théorie de lInvisibilité extérieure à leur volonté. Il faut noter à leur décharge que les Gentlemen eux-mêmes ne savent pas précisément ce qu’ils font. En effet, le 19 septembre 1998 (date de la deuxième réunion des Gentlemen Invisibles et anniversaire de l’apparition de la Sainte Vierge à la Salette), P.T. s’époumone à défendre la pertinence de cette théorie, épaulé par son ami F.P. dont pourtant tout laisse penser qu’il reste sceptique. On annonce alors la sortie du n°17 de Vies Contemporaines où le voile serait levé sur l’origine de la théorie. Mais à cette date encore, la théorie en elle-même nest toujours pas exprimée. P.T., L.F. et P.A.L. ne reçoivent leurs ordres qu’imparfaitement, de manière incomplète. Ce qui explique le fait que la Théorie de lInvisibilité ne vienne à jour que lentement, mais que, à chaque reprise, ils semblent victimes d’une pression très forte qu’ils se dépêchent de faire sentir à leur entourage, comme pour s’en décharger. 

Dans le texte publié dans Vies Contemporaines n°17 en novembre, soit un mois à peine avant Spectre n°0, les personnes de Caméo Mephen-Little et Terry Zgeg-Gueiro sont évoquées pour la première et la dernière fois comme les précurseurs de cette théorie qui, comme le dit L.F. dans son éditorial, « est un pont vers Spectre, revue des Invisibles et de l’Improbable ». Ce texte est dédié à G.G. Pourquoi G.G. est-il dédicataire d’un texte qui semble directement lié aux Gentlemen Invisibles ? G.G. et son amie C.P.-C. sont des proches de P.T. Les trois se voient hebdomadairement et parlent en confiance, vont jusqu’aux confidences. Si P.T. était mal à l’aise avec le projet qu’il entreprend avec P.A.L. et L.F., c’est certainement à G.G. (ou à C.P.-C.) qu’il se serait confié. G.G. en saurait donc plus que les autres collaborateurs et aurait accepté de se taire sur les implications les plus troubles de l’entreprise. Cependant, comme nous le lisons dans son texte consacré à la Golden Dawn : « Des bruits de pas se font entendre aux frontières de la réalité. » Il faut lire le texte de G.G. ainsi : trois écrivains dirigés par des Supérieurs Inconnus qu’on ne peut voir en face, une entreprise littéraire qui serait également une entreprise religieuse, ou une manipulation spirituelle… « Tous ces hommes de lettres, ainsi que leurs compagnons de route, furent comme happés par leurs activités et leurs études occultes » dit G.G. : Il en sait quelque chose…

La meilleure manière de cacher quelque chose, c’est de le placer à la lumière. Ainsi, personne ne le remarque. 

Ma théorie est que les véritables instigateurs de la Théorie de lInvisibilité sont bien ceux cités dans Théorie de lInvisibilité. Ce sont Caméo Mephen-Little et Terry Zgeg-Gueiro. Mais Caméo Mephen-Little n’est pas mort dans un accident de voiture, et Zgeg-Gueiro ne s’est pas retiré en Amérique du Sud. Les deux complices ont fait directement adhérer les futurs Gentlemen Invisibles à leur entreprise. 

Ma théorie est que, démarrant Spectre, L.F., P.A.L. et P.T. ne savaient rien encore de la Théorie de lInvisibilité parce qu’ils suivaient les indications de leur « Supérieurs Inconnus », Mephen-Little et Zgeg-Gueiro, et que ces derniers ne leur livraient celles-ci qu’au compte-gouttes. 

Ma théorie est que la Théorie de lInvisibilité est une gigantesque mystification organisée par deux individus utilisant des pouvoirs occultes pour le pur plaisir de terroriser leurs proies et d’exécuter un jeu dont personne d’autre ne peut connaître les règles. 

Ma théorie est que de la même façon qu’ils en ont imposé la défense et l’illustration, ils en ont imposé la dissolution en éloignant P.A.L. et L.F. et, pire peut-être, en remplaçant purement et simplement P.T.  

Ma théorie est qu’ils se sont donnés, avec une cruauté gratuite, un champ immense de contrôle sur la vie et les pensées de personnes innocentes. Peut-être que de révéler ceci fait partie, sans que je le sache, de leur plan. Peut-être ont-ils inventé l’homme qui écrit ces lignes.

La Théorie de lInvisibilité est en effet une théorie-couverture, mais une théorie-couverture faite pour s’autodétruire. Pour être elle-même, elle doit s’infiltrer lentement, s’imposer ensuite brutalement sur un nombre déterminé d’individus capables de supporter ses contradictions internes comme la pression qu’elle exerce, puis se nier elle-même et s’annuler, les laissant aller sans ressources. Toute théorie étant nécessairement fiction, la plus invraisemblable est encore la meilleure. 

 

Quelle est la morale d’une telle histoire ? Pourquoi deux individus comme Mephen-Little et Zgeig-Gueiro ont-ils volontairement manipulés trois petits écrivains français, les poussant à la mystification et à la déréliction dans une théorie qui, « partant de la liberté absolue aboutirait au despotisme absolu » (Dostoïevski) ? Et comment deux individus aussi douteux ont réussi à corrompre des esprits aussi honnêtes et bienveillants ? Comment la Théorie de lInvisibilité a-t-elle pu faire boule de neige et convaincre des essayistes sérieux de s’y consacrer ? Puis des intellectuels d’y souscrire ? Pourquoi une couverture aussi fragile ? Et pour un résultat aussi étrange ? Et surtout pourquoi couvrir de mystère un simple caprice ? 

Et si, comme les bouddhistes le disent, le secret ultime, c’est qu’il n’y avait pas de secret ?