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Une page d'Histoire, par Kiki Landru
Paru en 2001

Contexte de parution : Spectre

Présentation :

Texte signé Kiki Landru publié intiialement dans le n°2 de Spectre (été 1999), dirigé par celui-ci et pilonné dès publication, et republié dans le n°7 (octobre 2001)


Sujet principal : Kiki Landru




 

 

 

 

 

C’est en 1905 qu’apparaît pour la première fois dans la correspondance du duc de K. la mention d’un Ordre de Champenois Invisibles résidant à Paris, et expérimentant sur des cobayes sélectionnés à cet effet un certain nombre de tests concernant l’apparition d’éléments fictionnels dans leur vie courante. Le duc, très en verve, fait mention d’une dame de soixante-cinq ans, bouchère de profession, illettrée, édentée, borgne et presque sourde, prétendant avoir eue une liaison de quelques mois avec Lucien de Rubempré et, disait-elle, « il pratiquait d’extraordinaires cunnilingus ».

Le problème posé à l’historien par les expériences de l’Ordre des Champenois Invisibles est celui de la manifestation de l’imaginaire dans le cours de l’existence humaine, que celui-ci passe par des biais tels que l’influence, la suggestion, l’ascendance, l’aliénation, le contrôle ou, enfin : l’incarnation au sens propre – c’est-à-dire la transmutation alchimique de l’irréel en réel, la génération de l’Histoire par la fiction. 

Qu’est-ce que l’Histoire ? Qu’est-ce qui distingue, d’une part, l’Histoire, du mythe ou de la légende ? Et, d’autre part, de la statistique, ou de l’accumulation des hypothèses ? Qu’est-ce qui motive la fabrication de l’Histoire ? Si le nez de Cléopâtre change l’Histoire du monde à tel point que l’on peut imaginer que nous ne serions peut-être pas là, aujourd’hui, à en parler, s’il avait été plus court… alors quel détail, quel accident, quel accroc dans le cours de la trame tissé du temps, ne fait pas partie de l’Histoire ? Quel parcours sinueux, labyrinthique, irrégulier, informe, composé de mille autres fils fragiles, prend toujours le passé pour échouer dans le présent ? Combien de génies, de monstres, de fous et de crétins sont nécessaires à notre naissance ? Jusqu’à quel degré ne pouvons-nous jamais faire le tri de l’Histoire sans immédiatement être rejeté dans le néant dont nous aurions pu ne jamais sortir ? Comme le déduit de cette spéculation Jorge Luis Borges : « Le moindre fait présuppose l’inconcevable univers et inversement le moindre fait lui est nécessaire. » L’inconcevable univers, dont le moindre fait est nécessaire, est la passion tenace de la spéculation historique. Réciproquement, c’est une passion qui génère l’Histoire en tant qu’Histoire, c’est-à-dire l’écriture de la continuité humaine. 

« Forgée par les filles de Mémoire, résume James Joyce en ouverture du second chapitre d’Ulysseet cependant elle fut, si elle ne fut pas telle que la tradition l’a transmise. » Mais c’est par ajouter, énigmatique : « Alors une phrase d’impatience, fracas des ailes d’outrance de Blake. J’entends s’effondrer l’espace, verre brisé, maçonnerie qui croule, et le temps un dernier éclair livide. Et puis que nous reste-t-il après ? » 

C’est bien d’un terrain irrationnel que sourd une œuvre rationnelle telle que l’écriture de l’Histoire, et c’est un caprice qui donne la mesure de la nécessité. Mais la question qu’il nous semble ici nécessaire de poser est la suivante : et si la passion génératrice de l’Histoire était celle du réel pour l’irréel, le désir du réel pour son autre, le ravissement du vrai par le faux ? Et si la Vérité n’était pas seulement « structurée » mais bel et bien générée, purement et simplement engendrée par la Fiction ?

 

Dans le in-folio original de Retour à Paris, conservé à la Bibliothèque Internationale du Caire, Henry James fait mention (lors d’une note, effacée dans les éditions suivantes) d’un certain Stéphane Saint-Pol, appartenant à un Ordre obscur ; ainsi qu’une étrange conspiration dans laquelle il se trouve mêlé. Stéphane Saint-Pol revient également dans les Inquisitiones de Borges. L’écrivain argentin le présente comme l’auteur d’une théorie du fantasme viral : l’idée d’une contamination progressive de la raison collective par la fantaisie d’une personne unique. Saint-Pol prend l’exemple d’un village entier persuadé de vivre sur le dos d’un chimpanzé de quinze kilomètres de diamètre. Cette idée provient alors d’un rêve d’un des habitants. Hanté, habité par le rêve, il transmet sa peur à sa compagne et ses enfants, et, progressivement, à l’ensemble du village. Détail atroce et grotesque : le village est décimé au cours de l’été 1899. Les habitants du village voisin disent avoir vu un gigantesque singe se relever et prendre route, laissant hommes, femmes, habitations, animaux s’écraser violemment sur le sol. 

« Dans la vie comme dans les livres, conclue Borges, toujours l’imagination finit par avoir raison de la raison, et l’Univers est si étonnant que l’on peut penser que la réalité n’est qu’une des formes les moins fiables et les plus vulgaires de l’illusion. » 

Il existe un dialogue de Jorge Luis Borges avec le professeur Eric Bensoussan au cours d’une conférence organisée par la ville de Toulouse en 1979. L’écrivain argentin y revient sur son livre maintenant introuvable : 

– Borges, dit Bensoussan, dans vos Inquisitiones

– Un livre très médiocre, n’est-ce pas ? répond Borges. Je suis content qu’on ne puisse plus le trouver, aujourd’hui.

– Je ne suis pas d’accord avec vous.

– Eh bien, c’est bien, je pense. Après tout, un lecteur n’a pas forcément à être d’accord avec l’auteur. 

– Dans Inquisitiones, vous faites mention de Stéphane Saint-Pol. 

– Oui… Un écrivain français peu connu…

– Très peu connu.

– Oui. Mais il n’est pourtant pas mauvais, hein ? C’est un auteur original. Il pensait dire des choses très importantes. Je veux dire par là qu’il croyait vraiment à ce qu’il disait, qu’il pensait décrire une réalité. Mais, chose étrange, quand on le lit, on se plaît à penser qu’il a surtout une imagination extraordinaire. Ce grand singe…

– Qui détruit le village…

– … Parce que l’un d’eux à rêvé d’un grand singe. Eh bien, c’est aussi curieux que du Poe. Ou que son pasticheur, Lovecraft, n’est-ce pas ? Mais je reviens sur Saint-Pol. C’était, je crois, le chef d’une société secrète, et il tentait d’appliquer une théorie très précise. Une sorte de contamination par la fantaisie, le fantasme. Et puis il y a cette belle idée : que l’Univers ne naît peut-être que d’un caprice, le caprice de Dieu…

 

Stéphane Saint-Pol est le fondateur de l’Ordre des Champenois Invisibles. Né en 1862, il a quarante-trois ans lorsque le duc de K. fait mention de sa société secrète dans la lettre citée plus haut. À cette date, on peut présager que l’Ordre existe depuis déjà trois ans et travaille essentiellement à base d’expériences et de schémas pour bâtir une théorie scientifique de la communication comme virus : contrôle et destruction des personnes humaines, par l’invasion de l’imaginaire, le lieu d’assise privilégié du virus. Il semble que Saint-Pol soit très conscient de la capacité de contrôler les individus que peut acquérir une personne capable de maîtriser la nature et le modus operandi de ce virus. Dans le journal Intime de Stéphane Saint-Pol, le savant relate l’aventure d’un des membres de l’Ordre, le peu sérieux Fabrice Le Cloirec, qui profitait des découvertes de Saint-Pol et du comité central de l’Ordre pour séduire les femmes de son choix : pénétrant dans leur désir grâce à la compréhension par induction de leur rapport à l’imaginaire, il s’introduisait facilement dans leur histoire. Puis il influençait leur désir, le manipulait de l’intérieur pour lui faire prendre la forme de son propre désir. Enfin, il inoculait littéralement dans le cœur de celles-ci une dépendance affective aux effets ravageurs, le type de passion paralysant toute détermination de la part de celles-ci et qui donnerait raison aux adeptes de la formule : « L’amour est une drogue. »

L’histoire se corse lorsque Fabrice Le Cloirec entame une liaison avec Marie-Mélanie Marsan, actrice au Théâtre des Cinq Sens dans le Marais. C’est en 1913, en été. Marie-Mélanie sort des deux-cents représentations que sa troupe, Les Chats-huants, dirigée par Olivier Lamy, a donné de La Double inconstance de Marivaux. Marie-Mélanie avait le rôle de Silvia. Fabrice se drape immédiatement dans les attitudes du Prince. Marie-Mélanie, une jeune femme un peu trop sensible, devant les points communs entre le personnage qu’aime son personnage à la fin de la pièce et cet homme qui parfois va jusqu’à reproduire des dialogues de celui-ci le long de leur première rencontre, devient folle, et se met à croire qu’elle est réellement Silvia et que Fabrice est réellement le Prince. Seulement voilà : Fabrice est retrouvé mort, tué d’un coup de couteau près du Pont de Sully quelques jours plus tard. Selon les personnes présentes pendant la scène, l’assassin portait un costume à carreaux, bariolé, il ressemblait à – comment s’appelle ce célèbre personnage de Commedia Dell’arte ? Oui… Ça y est, j’y suis : Arlequin

Sous les ordres du commissaire Frédéric Bellaiche (sacré « plus belles favorites » lors de la mythique remise des Tigres de 1911) commence une enquête. Viennent alors plusieurs hypothèses : Fabrice aurait été assassiné par un des prétendants de Marie-Mélanie Marsan. Peut-être même l’interprète d’Arlequin, Matthieu Singlas… Mais non : Matthieu a un alibi. On pense à Marie-Mélanie elle-même… Le commissaire accumule les impasses. Il croie un instant pouvoir régler l’affaire avec la piste des mystérieux trafiquants d’otaries qui sévirent dans le Paris d’avant-guerre. Leur chef, l’obèse et étrange Patrick Poitevin, serait tombé amoureux de Marie-Mélanie ; il aurait fait suivre par des espions la parade amoureuse de Fabrice et, finalement, l’aurait fait exécuter. Seul problème : les trafiquants d’otaries signaient toujours leur crime d’une cigogne rouge gravée sur le revers des vestes de leurs victimes. Pendant que le commissaire Bellaiche piétine, patauge et se perd dans d’invraisemblables méandres neuronaux mécaniques et psychiques, Stéphane Saint-Pol, lui, se contente de consigner l’événement dans son journal avec la mention : « L’incarnation peut être tentée, mais l’incarnation s’expie. »

 

Parmi les papiers trouvés dans le bureau de Stéphane Saint-Pol après sa mort en 1942 et recueillis par sa veuve sous le titre Fausses Notes, on peut remarquer un brouillon au titre évocateur : Pour l’édification d’une nouvelle science de la conscience, la Métempneumase. La Métempneumase se propose d’étudier les rapports qu’entretient le cerveau avec des propositions imaginaires qu’il connaît d’abord comme telles, mais qui peuvent, éventuellement, infléchir le courant de sa pensée consciente. La Métempneumase permet aussi de comprendre les liens crées entre les pensées imaginaires de personnes distinctes et la façon dont l’imaginaire se transmet. Vraisemblablement rédigé pendant les années 1930 par un Saint-Pol septuagénaire, les idées contenues dans le projet trouveront un écho favorable chez le chercheur Blaise de Pâques et son continuateur irlandais Francis MacKay quand ces derniers l’établiront sur des bases inspirés par les analogies entre les fonctions du cerveau et celles de la cybernétique. Bref, tout le courant hérité de Norbert Wiener dans les années 1960. Pour résumer les thèses de ce penseur, je me vois dans l’obligation de citer le texte Théorie de l’Invisibilité de mon collègue récemment alité, Pacôme Thiellement. En effet, comme l’explique celui-ci : « (Norbert) Wiener ne pense pas, à la différence de ses prédécesseurs dans le domaine des philosophies du langage, que le système de communication part d’une source pour arriver, de façon linéaire, à son destinataire. Pour lui, émetteur et récepteur forment une boucle. (…) La cybernétique se présente dès lors comme une méthode de connaissance qui étudie l’information comme mesure d’organisation. C’est une mesure qui s’oppose à l’entropie thermodynamique comme mesure de désordre. (…) Ainsi, en conclusion de son étude, et malgré ses déclarations mesurées sur la légitimité éthique de remplacer le pouvoir humain par celui d’un ordinateur (Wiener craint notamment une guerre mondiale déclenchée par un robot trop puissant), l’auteur peut dire que la langue n’est pas une caractéristique de l’homme mais une « capacité qu’il partage jusqu’à un certain degré avec les machines qu’il a développées. » C’est (…) après la lecture des thèses de Norbert Wiener que Heidegger en viendra à la formule, très controversée, selon laquelle la cybernétique serait l’« achèvement de la métaphysique » ». 

La Métempneumase est officiellement annoncée comme nouvelle science en 1975 par Blaise de Pâques aux médias concernés. Dans son discours inaugural rue d’Assas, de Pâques déclare : « La Métempneumase connaît bien des rapports avec l’analyse des rêves, ou de ce que la Jungfraud viennoise appelle l’inconscient, à la différence essentielle que nous travaillons sur les rapports de logiques multiples qui régissent entre elles les informations envoyées par le système nerveux au cerveau. Une sorte de pneumanalyse. Un des axes invariables universels de cette science expérimentale, c’est que les rapports que chacun entretient avec son cerveau et son système nerveux sont différents. Que ce soit dans l’ordre de l’imaginaire ou de la réalité, aucun n’associe une même information avec une autre : ce qui forme la cycloïde de probabilités (comparable à une grande roulette infinie de données) d’un cerveau ne peut guère donner des résultats similaires dans un autre cerveau. Cependant, certains imaginaires explosent littéralement du cerveau d’où l’information est partie aux cerveaux qui la reçoivent, et là… Là… »

Là, Blaise de Pâques décide alors de ne pas développer cette proposition. 

de Métempneumase International est domicilié à Paris de 1975 à 1985. On sait que, parmi les expériences exécutées par Francis MacKay, le successeur de Blaise de Pâques, l’une des plus éthiquement contestables était son travail de développement de l’imaginaire de jeunes enfants, dans le but d’accroître leur capacité à faire plier la réalité à leurs rêves. MacKay partait de l’idée que, si un enfant est aussi sérieux lorsqu’il joue, c’est qu’il vit dans un Univers qui répond – d’une façon ou d’une autre – à son imagination, et qu’il peut créer, à sa volonté, le monde. Il en déduisit alors qu’il y avait un potentiel énorme pour asseoir la Métempneumase de vérifications concrètes en entraînant ces enfants à influencer certaines perceptions extérieures. MacKay se basait également sur la pensée du Prix Nobel de Physique Werner Heisenberg, pour qui « la nature n’est pas la nature elle-même mais la nature vue à travers nos moyens de perception. »Dans son ouvrage Philosophie de 1942, Heisenberg pouvait écrire : « Il pourrait bien être vrai que toutes les grandes allégories, comme le Dieu personnel, la résurrection des morts ou la migration des âmes, soient la réalité aussi longtemps que les hommes ont la force d’y croire. Mais ne devons-nous pas alors nous détourner d’une réalité qui est si subjective et qui semble de ce fait instable – au cours des siècles – et nous limiter à la région objectivable de la réalité, qui survit sûrement aux millénaires ? Cette position est de toute évidence celle que beaucoup d’hommes cherchent à adopter aujourd’hui. Mais ce point de vue repose lui aussi sur une illusion, qui est de supposer qu’il est possible d’esquiver le fait que l’âme transforme le monde. »

L’âme transforme le monde. Notre monde est transformé à loisir par notre âme triant entre les informations qui lui conviennent et celles qui ne lui conviennent pas. Notre monde est transformé infiniment par notre âme infléchissant certaines notions, en réfléchissant d’autres… Et les enfants sont les plus forts pour infléchir le monde à – disons-le – leur caprice. Francis MacKay pensait donc qu’en travaillant à développer cette volonté semble-t-il tyrannique sur des enfants il pouvait arriver à toucher des niveaux de réalité parfaitement inespérés. L’expérience fut réalisée, entre autres, sur deux enfants d’émigrés uruguayens : Caméo Mephen-Little & Terry Zgeig-Gueiro. Ayant invraisemblablement développés leurs dons de suggestion, aliénation, contrôle, etc. – sous le joug de leur caprice – ils bâtiront alors les « mondes » intermédiaires entre la réalité brute et la fiction absolue, à variables degrés d’aliénations, dans lesquels nous vivons aujourd’hui. Car il n’est pas impensable que – non seulement tout ce que je vous ai raconté, mais également tout ce que vous avez entendu jusqu’à aujourd’hui, soit une fiction, une mythe, une manipulation. « L’Histoire, écrit Joyce dans le chapitre du roman cité plus haut, est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller. » Mais peut-être au fond est-elle depuis toujours rêvé par d’autres. Et, si nous ne savons pas qui la rêve, alors comment s’en délivrer ?

 

Stéphane Saint-Pol est mort en 1942. Blaise de Pâques a succombé à une rupture d’anévrisme en 1977. Francis MacKay s’est suicidé en 1985, sa mort entraînant la fermeture de l’Institut de Métempneumase International. Caméo Mephen-Little et Terry Zgeg-Gueiro, accédant à de très hauts degrés de pouvoir par des voies non-naturelles, ont ensuite réussi à effacer toute trace de leur histoire dans l’Histoire de la ville de Paris, toute mention dans la Presse Internationale, dans les documents, les livres… Peut-être sont-ils même les responsables de la disparition de la mention de Stéphane Saint-Pol dans le Retour à Paris d’Henry James et de l’effacement des Inquisitiones du corpus borgésien. 

Qui sait si ces noms sont vraiment leurs noms ? Cette histoire vraiment leur histoire ? 

Où sont Caméo et Terry maintenant ?