Texte signé Pacôme Thiellement dans le n°2 de Spectre (pilonné), mais désavoué dans le n°7 (octobre 2001) et attribué à Kiki Landru, comme la totaité des textes du n°2.
Parmi le peu d’éléments que nous possédons pour dresser un portrait fidèle de la pensée de Pierre Mallet, le moins sujet à caution reste encore Le Globe de Gloubiboulga, livre qui assura sa notoriété.
C’est par celui-ci que nous avons appris son existence, livre dont nous découvrions avec émotion, parmi les ouvrages post-situationnistes d’économie politique sauvage, un rare exemplaire dans la librairie Actualités, rue Dauphine (sixième arrondissement, Paris). Les thèses qu’il contenait nous semblaient de loin dépasser ce que nous avions lu dans ce domaine, de Debord à Baudrillard, en passant par McLuhan, Adorno et Virillio. Nous sommes rentrés en contact avec lui dans l’année qui précéda le numéro zéro, ayant, avec quelques amis, tenu pendant un temps relativement court un site web consacré à ce discret penseur. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous reçûmes un mail signé du nom de Mallet lui-même, et nous permettant, si nous le désirions, de republier un extrait de sa thèse monumentale dans le numéro zéro de notre revue consacré à l’Art & à la Magie ! Pierre Mallet devenait un de nos alliés. À sa manière, imperturbablement absent, cloîtré même depuis sa maison en Auvergne, il répondit patiemment à chacun de nos mails, mails à travers lesquels nous lui demandions de préciser, par quelque exemple, la plus complexe de ses thèses, ou s’enquérant de son opinion sur un événement de l’actualité. Mallet était l’élégance même. Un jour, l’Outlook Express de la rédaction était vide. Plus rien. La possibilité de sa disparition aujourd’hui (impossible à vérifier, à confirmer comme à infirmer) nous plonge dans la détresse. Nous ne sommes pas là où nous allons et le veilleur est mort. Qui succédera à Pierre Mallet ?
Parmi les principales inspirations de Mallet, au sein de notre brève mais intense correspondance informatique (pas moins de cent mails s’échelonnant entre août 1998 et mai 1999), celui-ci nous révéla notamment le mouvement Bibi qu’il étudia avec grande application. Pour nos lecteurs qui ne connaîtraient pas dans les détails cet étrange pendant féminin au mouvement Dada, rappelons que le bibisme fut un mouvement instauré par une amie peu connue de la libraire Adrienne Monnier, Raymonde Linossier. Adrienne Monnier le définira ainsi : « Le bibisme cherchait à instaurer le goût du baroque et du primitif. On y honorait les arts sauvages et ces formes d’art populaire qui s’expriment par des fantaisies sur peluche, coffrets en coquillage, cartes postales à surprise, tableaux en timbres-poste, constructions en bouchons, etc. » Son manifeste fut publié par Ezra Pound dans sa Little Review. Pas de révolte dans le Bibisme, pas de grands éclats, mais une manière presque intolérable d’infantiliser l’ennemi. C’est dans l’ombre du bibisme que Mallet nommera l’ennemi présumé « Gloubiboulga », le « Gloubiboulga » étant la nourriture du monstre Casimir de l’émission télévisuelle débilitante L’île aux enfants. Face au pompeux « Spectacle » de son principal concurrent théorique, le « Gloubiboulga » semble presque inoffensif ; mais c’est dans cet affront, qui n’est pas moindre, que se cache une des stratégies les plus subtiles de Pierre Mallet : faire de la machine capitaliste une baudruche plus grosse que soi. On peut dire que SPECTRE, sous le patronage improbable de Mallet, doit autant à Bibi qu’à Dada, et Raymonde Linossier n’est pas pour nous aujourd’hui un spectre moins actif qu’Hugo Ball. Mallet nous conseilla même un temps d’appeler le Q.G. des Gentlemen Invisibles le « Cabaret Hanna & Barbera ». Nous décidâmes de ne pas retenir sa proposition pour ne pas, alors, trop éventer l’influence Bibi, qui, comme toute influence, se devait de rester, un temps au moins, dans l’ombre, pour ne pas rendre par trop transparentes certaines de nos visées les plus subtiles et les plus meurtrières.
Rappelons que la thèse qui sous-tend l’ensemble de l’œuvre maîtresse de Mallet est que « tout ce que nous vivons s’est éloigné dans une mystification ». Plus radical que son maître présumé, à savoir l’inévitable Debord, Pierre Mallet ne fustige nullement une hypothétique « société du spectacle ». Il se contente de constater (et lorsque je dis « contente », c’est pour ne pas dire qu’en dresser simplement le modus operandi exact suffit à entraîner et l’analyse qu’il y suppose et les réactions qu’il en espère) l’économie mystificatrice de notre réalité. En vérité, pour Pierre Mallet, la vérité n’existe que comme paradise lost : sa disparition derrière l’écran total de la mystification est incalculable et, à la limite, est inséparable du commencement du monde et de l’arrivée du langage. L’ordre du monde repéré par Mallet exige la toute-puissance progressive du leurre. Le Globe du Gloubiboulga n’est pas. Le leurre est. Le leurre est même à vie. Qui d’autre, je vous le demande, peut bien s’en soucier ?
Ce qui veut dire que l’existence supposée des membres d’une société dont tout tente à prouver qu’elle est pure hypothèse, et hypothèse soutenue par des arguments fallacieux, est ce qu’il y a de plus précaire. La composition même de leurs corps est sujette à caution. La règle sous-jacente est de conforter ce monde dans sa prétendue ipséité. Une mythomanie partagée par tous est réalité. Simplement, cela veut dire également qu’un seul élément peut détruire l’hypothèse, peut rompre le charme ou le mystère. Ainsi, ce qu’entend secrètement la pensée de Mallet (mais que nous ne pouvons pas ne pas comprendre) est qu’il est de notre pouvoir de détruire radicalement le Globe de Gloubiboulga, et ce, en se faisant les plus invisibles de l’invisible, en rompant le charme par un autre charme, en luttant contre l’illusion avec ses propres armes. La stratégie de Mallet est une stratégie de guérilla : elle consiste dès lors à attaquer par les bords comme une danse violente, une vraie danse de Saint-Jean, ou, dirais-je, de Saint-Guy. Ainsi, la pseudonymie, l’hétéronymie ou, ultime délicatesse, la fiction vécue au sein même de sa propre identité est la meilleure arme contre une société qui se nourrit de nos appels systématiques à y comparaître. « Être eux-mêmes », le Globe de Gloubiboulga n’attend que ça de ses membres, car c’est reconnaître implicitement la réalité du monde habité même si ce monde est nié dans sa raison éthique ou dans son existence physique par celui qui vient alors à comparaître devant lui. Notre nomination même lui est soumise, par l’éventail précis des noms à disposition. Nous sommes nés sous la loi biblique, disait Nerval ; devenons bibiste, ajoute Mallet. Comment lutter contre ce qui n’existe pas ailleurs qu’en nous ? La révolte, donc, s’y résorbe dans l’apparence d’une simple opinion, d’une volonté individuelle qui, paradoxalement, donne crédit au monde combattu d’une existence, même temporaire. Le puissant Globe de Gloubiboulga y répond ainsi : « C’est votre opinion, et je la respecte. Je la comprends mais il y a quelques facteurs que vous avez négligé, dont le moindre n’est pas celui-ci : vous n’existez jusqu’à présent qu’à travers moi. Moi détruit, que deviendrez-vous ? Eh bien, cela est simple, très simple même : Vous ne deviendrez personne. »
À la limite, toute théorie révolutionnaire reste prisonnière de l’ordre des choses qu’elle combat. Toute volonté révolutionnaire ne peut prétendre s’extraire des données qui l’ont rendue possible. C’est pourquoi, des grandes critiques de la philosophie qui jalonnèrent la fin du dix-neuvième siècle, aucune ne réussit vraiment à faire cesser le bruissement agaçant de cette folle du logis. La transformation du monde, comme corollaire à la certitude que l’approche théorique ou interprétative en était achevée, fut un vœu pieu, car ce potentiel de transformation décelé par son auteur n’aura eu lieu lui-même que de façon interprétative. Les critiques de la philosophie restèrent philosophiques et étaient vouées à le rester. Les différentes dépassements ou sorties de la métaphysique du vingtième siècle restèrent finalement elles-mêmes des métaphysiques, si ce n’est des ’pataphysiques. À chaque fois que je dis « les fées n’existent pas », il y a une fée qui meurt ; mais à chaque fois que je dis « ce monde n’existe pas », le monde revient me prouver qu’il existe, avec ou sans moi. La seule vérité restante, perçoit (mais sans le formuler) Pierre Mallet, c’est l’inframince, c’est-à-dire le moment où ce qui était invisible devient visible avant de retourner dans l’invisible. C’est pourquoi notre présence au monde n’est qu’unesupposition, peut-être même un préjugé, et est vouée à le rester.
Contre toute attente, le guérillero attendu par Mallet doit dès lors commencer par n’être personne, et c’est du fond de son inexistence qu’il criera la nullité de ce monde mort qu’est le Gloubiboulga. Ainsi, toute trace même de l’auteur du livre se met à manquer, et le monde qu’il décrit disparaît lentement dans le néant. Il ne sera tenu qu’à un fil qu’il existât, mais son livre écrit et le charme rompu, le Gloubiboulga qui présidait à nos vies et rendait plus amer le goût de nos plaisirs n’existe enfin plus. Pierre Mallet ? Pierre Mallet non plus. Encore vaguement fantomatique derrière les mails qu’il envoyait à la rédaction, nous avons lentement compris qu’il n’avait été que l’acteur de nos rêves et de nos cauchemars et rien d’autre. Il a surtout ainsi, et presque obséquieusement dans sa douceur, rejoint notre armée inspiratrice d’écrivains à l’existence biologique contestable : Julien Torma, Danièle Sarréra, Wanda Tinsaki… L’homme n’est qu’un véhicule, non pour ses gènes, mais pour ses rêves.
Le philosophe, le « dernier philosophe », n’existe pas. Pierre Mallet n’existe pas. Mais c’est par sa non-existence que la fatalité du pire monde possible s’efface, et que l’apocalypse n’aura pas lieu. Il s’est sacrifié pour nous, pour que le Gloubiboulga ne soit pas, et que le monde soit. Le monde est. La dernière phrase n’a pas de sens.
Annexe : Le Globe du Goubiboulga (extraits)
Sic transit verita mundi
1
Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une mystification.
2
Ce faux-monde d’image-virus-monde devenu vrai-monde renversé comme une crème brûlée est le Gloubiboulga : triomphe métaphysique de la marchandise en état de pourriture avancée. Et le Gloubiboulga se présente à la fois comme notre monde même, comme une partie de ce monde (sa machine blablablatante violemment médiastupide) et comme instrument d’unification.
53
L’urbanisation aliénante et la destruction des statues au caractère sacré, témoins de la splendeur originelle du monde, sont de plus en plus le fait de la manipulation gloubiboulguesque qui transforme en déchet social image-virus-premier-immonde tout ce qui n’est pas médium de son blablabla bétonné, de sa pseudospiritualité aliénée, de son nouvel arrière-monde craintif et glouglottant : c’est le devenir-globe du Gloubiboulga qui se métamorphose - par le biais des blablablas médiastupides et des manipulations pseudomystiques - en devenir-Gloubiboulga du globe.
58
La théorie pré-Gloubiboulga de saint Paul présente inconsciemment la même valeur révolutionnaire que la nôtre consciemment. Ici, c’est la vie à l’envers, le blablabla-sofia se barre en couille. Pour regarder en face la vie véritablement vécue, il faut passer par le miroir aux énigmes, de l’autre côté des images qui véhiculent l’aliénation auditive et visuelle, la magie noire quotidienne de notre temps de détresse et renverser les apparences de l’Histoire contemporaine pour comprendre de quelles passions sa trame est réellement tissée : parce que les secrets voyagent, traversent le temps (les blablablas des siècles de siècles) par l’humour, mais nous ne commençons à croire que quand nous commençons à saigner.
60
La larme est le sang de l’œil.
137
L’alcool, à la différence des drogues, sait retourner le Gloubiboulga de l’intérieur pour investir de cauchemars aux cornes d’y voir le sommeil des blablablas intégrés. Sa voix liquide transforme la douce fumée des paradis artificiels médiastupides en eau de vie violente.
331
Le temps ouvert par le Gloubiboulga et répandu comme un présent continu sur la terre est le temps de détresse, parce qu’il devient de plus en plus étroit à mesure qu’il se déploie dans toute son ampleur inconditionnée & quand un espace est occupé sur toute sa superficie, c’est-à-dire qu’il devient de plus en plus étroit à mesure qu’il se déploie dans toute son ampleur inconditionnée, c’est signe qu’il a rempli sa fonction et qu’il est temps de partir. Le Globe déglutit maintenant son Gloubiboulga comme un élément naturel, et, attendu du fait que depuis qu’il a perdu sa nature, toute culture est devenue sa nature, et que l’information est la représentation et la reproduction de l’espèce humaine, nous devons être les premiers à laisser tomber nos os et passer de l’autre côté du corps qui, par un renversement de sphère, nous transportera vers les contrées de l’invisibilidad.
401
Les deux hémisphères du Globe (Gloubiboulga et anti-Gloubiboulga) induisent le problème de l’entre-deux : que se passe-t-il au milieu des soi-disant G ? Existe-t-il un endroit à découvrir, une réalité non-gloubiboulguesque de la fracture, de la disjonction ? Nous plaçons la théorie de la rupture dans cet hypothétique et désiré nouvel espace de guérilla où le Gloubiboulga global est à envisager autrement, où le possible de la guérilla s’allège au poids de l’impossible de la rupture, où il nous semble stratégique de rapprocher des objets (danger et bêtise) silencieusement admis comme éloignés.
402
La théorie de la rupture est un anti-humanisme tendre. Elle est la porte-parole d’une secte à venir, d’une secte qui vient.
403
La couche de Gloubiboulga que nous explorons quotidiennement en société est créée par un langage et, que ce langage soit matérialiste ou idéaliste, religieux ou laïque, parascientifique ou psychanalytique, il réunit toujours autour de lui une communauté de vivants en excluant ce qui, dans son blablabla bétonné, rebute à son emprise inconditionnée et ne peut être compris par lui. A défauts d’autres termes, nous appellerons cette part d’impossible (théorie de la rupture) : l’Hérésie. Rétive à l’extrême, elle trouvera toujours des parias ou parapoliticiens avec assez d’esprit pour l’adopter et créer cette rupture dans le blablabla qui touche au cœur. De l’autre côté du Globe, nous n’en savons rien, mais de ce côté-ci, c’est elle qui nous intéresse parce qu’elle est au plus près du mystère et de la mécanique de la guérilla.
423
Le temps ouvert par le Gloubiboulga a parmi ses conséquences l’exclusion grammaticale des termes qui nieraient l’humanisme de son contrôle. La surface gloubiboulguesque que nous devons subir - Gloubiboulga intégré et par mille et un moyens - pratique un contrôle conscient des mouvements-images que nous produisons et qui est notre monde même, soit un Globe de Gloubiboulga - arrière-monde sans cesse renouvelé par la crainte générale de s’exclure et employant le stress comme moteur numéro un - pseudo-spiritualité nec-plus-ultra qui trouve dans la technique son moteur et sa foin, son sens et sa signification dans un mouvement supra-cyclique niant le jeu des saisons et la révolution des astres - ce temps ouvert devenant l’ouverture temporelle éprouvée par tous - employés comme poètes - se voit justement compris en tant que tel par les poètes, soit les adversaires numéro un du stress comme moteur numéro un du Gloubiboulga, et leur compréhension du temps de défaut du dieu et de recyclage perpétuel du temps vécu en images-de-temps-de-détresse est ce que les autres religieux des temps de moindres maux pouvaient appeler l’hérésie, soit : la rupture avec le sens octroyé par le contrôle, l’emploi de méthodes propres et de cornes d’y voir (chicanes théologiques, pratiques magiques, jeux de langage, prognostications mystificatoires, inventions gratuites) pour anticiper la fin du contrôle-séparation d’avec la vraie vie ailleurs réellement vécue exercé par le Glorieux Gloubiboulga au hochet de Globe.
606
Le divin blablabla anti-Gloubiboulga anticipe inconsciemment et consciemment le Nouvel Ordre Visuel et Auditif comme avènement du post-cyber-monstre de la fin des temps.
665
Le spectacle, comme argument du divin blablabla anti-Gloubiboulga, est d’ores et déjà fini et annihilé dans la sensation immédiate nerveuse du Nouvel Ordre Visuel et Auditif qui, dans un éclat de verre brisé, a fait du corps des hommes et des femmes que nous aimons, des déchets d’étoiles, des soleils mortes, des naines noires de leurs naines rouges ; il faut dès lors lire le tic-tac stratifié des montres comme le seul maître à bord d’un navire en détresse ; il faut dès lors entendre les appels au secours comme pure vanité et tous les soirs le monde meurt et s’engouffre encore plus profondément dans une démence qui n’a pas de fin ; il ne faut dès lors octroyer nulle confiance dans les pouvoirs et les contre-pouvoirs qui valsent et dévalent la pente et finissent leurs verres dans les bordels mortes de Babylone ; et il n’y a bien sûr pas de coupable à un complot qui n’a jamais été que la fin d’un téléphone arabe raté de l’ours à l’homme, attendu que les glottes aux gloussements dégueulasses du Gloubiboulga déglutissent encore des organes de blablabla à la confiture de cochon et qu’il y a encore des en-connés qui cultivent leurs jardins quand il n’y en a plus, attendu également que leurs langues se perdent et leurs consciences de confondent en excuses bâtardes que nul ne peut plus avaler, attendu que le sens de l’otite atomique qui semble une courbe irréversible cherche pourtant le cercle, la sphère, le grand tourniquet merry-go-round des choses, nous pouvons, dès lors, voir que les polices pseudo-stellaires du Gloubiboulga anti-Gloubiboulga comme avènement du Nouvel Ordre Visuel et Auditif ne peuvent rien contre l’explosion, et leurs dirigeants eux-mêmes sont sous hypnose et leurs singes s’agrippent à leurs dos plus violemment encore.
666
Le sens dernier ne sera pas l’occasion d’une phrase.
Pierre Mallet
Post-scriptum au Caprice, par Pacôme Thiellement (pour de vrai)
Je prends aujourd’hui la connaissance du texte qui m’était imparti dans l’économie du pseudo n°2 de la revue, à savoir Le Caprice. Le texte en question est Pierre Mallet et la question du leurre. À son endroit, je me dois de formuler, aujourd’hui, un certain nombre de réserves. Le départ de Kiki Landru de la revue me le permet. La découverte du dossier du fameux numéro pilonné également.
Tout d’abord, allons-y franchement. Le texte Pierre Mallet et la question du leurre n’est pas de moi. Je sais que l’« homme n’est qu’un véhicule pour ses rêves », mais les rêves de ce texte, je ne les ai pas rêvés, et je crois ne les rêver jamais. Et pour cause : qui est vraiment Pierre Mallet, je le sais, et le sais depuis toujours. En effet, « Pierre Mallet n’existe pas » (Landru), il n’a même jamais existé. Que Kiki ait cru à son existence sacrifiée ne m’étonne pas ; qu’il soit allé jusqu’à m’attribuer un texte, probablement écrit par lui, à son sujet, m’étonne moyennement ; mais qu’aujourd’hui il espère me voir le reconnaître comme mien, en revanche, dépasse mon entendement.
Pierre Mallet ou le « dernier philosophe », le « théoricien de l’invisibilité » et autres « philosophe inconnu » est un canular réalisé par mes soins, accompagné dans cette mystification par les autres Gentlemen Invisibles des débuts de SPECTRE. Les autres personnes à y faire mention dans SPECTRE sont des personnes connaissant en effet le canular qui présidait aux pages le concernant. Je ne sais pas si Kiki en fut, mais sa psychologie perturbée, et ses conceptions personnelles concernant le fonctionnement de la société, brouillent de toutes manières toutes les pistes en ce domaine. Kiki est un mythomane, un mythomane monomaniaque : il ne pense d’ailleurs qu’à sa propre mythomanie, qu’il confond bizarrement avec le monde, qui n’est d’ailleurs pour lui que la mythomanie vécue par tous.
Pierre Mallet a été inventé pour les besoins d’un roman que j’écrivais avant la création de SPECTRE, Les Présages ; c’était un Guy Debord parodique, ou un debordien comme on peut régulièrement en rencontrer de nos jours, théoricien délirant relativement sympathique mais singulièrement hermétique : son langage, parasité de références à la nourriture du monstre Casimir de la série « débilitante » (Landru) L’île aux enfants, rendait systématiquement bouffonnes les propositions politiques contenues dans ses dires. Mes collègues et amis, s’amusant probablement du personnage, se réjouirent alors à l’idée de le monter en canular, et nous nous jouâmes de la petite société des débuts de SPECTRE en sa compagnie, faisant immanquablement référence à la profondeur de sa pensée, à la rareté de son travail dans les réunions, et éditant même un tee-shirt dont j’ai encore un exemplaire usé, portant la mention énigmatique « Je connais Pierre Mallet ». Enfin, nous répétions à la cantonade être entrés en contact avec lui par le biais d’un site internet lui étant consacré. Je tiens à préciser que ce site a en effet été tenu par nous pendant un temps relativement court avant la création de SPECTRE, et qu’il était composé d’effets assez vulgaires, typiques des sites non-officiels consacrés à nos idoles : quelque panégyrique dans un anglais de cuisine, ou yoghourt aux vrais morceaux d’anglais, lui était consacré, ainsi que le choix de textes publié ici. Un texte supplémentaire fut écrit et inséré dans le numéro zéro de SPECTRE. Mais la blague tourna court. Et, lassé de cette histoire, je cessais d’en parler.
Il est donc des plus aberrants de voir maintenant un texte prétendument signé par moi à ce propos et de surcroît prévu pour un numéro dont je n’étais pas même directeur de publication. Kiki m’ayant soudain vu remplacé par un avatar ou un sosie démoniaque comme il aurait eu envie de pisser, il s’empressa de réunir les quelques lambeaux rédactionnels encore présents pour réaliser un numéro. Que les textes inscrits dans cet ensemble soient, ou non, de la plume des auteurs ayant prétendument signés ces textes, il faudra le leur demander un par un. Le fait est que, ayant découvert avec moi le numéro publié et imprimé par les ateliers HUERMA, ils s’empressèrent tous de les renier, et pilonnèrent de bon cœur l’atrocité. Un numéro cependant était resté entre les mains de Fabrice Petitjean (dont on connaît la légendaire duplicité) : il nous le ressortit au moment de préparer ce numéro. La charge émotionnelle à son sujet s’étant estompée, nous pensâmes alors qu’il y avait un vague intérêt historique dans la réédition de certains de ses plus amusants passages. C’est fait. L’humour avec lequel nous les prenions agaça Kiki, ma certitude de n’avoir pas écrit le texte qu’il m’y attribue le fit redoubler de colère et il quitta la rédaction, persuadé que nous étions de toutes façons de simples suppôts de Zgeg-Gueiro et Mephen-Little, ces derniers ayant finalement réussit ce qu’il avait depuis toujours tenter d’enrayer : se faire oublier complètement par nous, maintenant exécutants inconscients de leurs visées, ou, pour parler comme notre cher Kiki, de leurs caprices. Ce post-scriptum à Pierre Mallet et la question du leurre se voudrait éventuellement un post-scriptum à tous les étranges fantasmes dont SPECTRE a fait l’objet depuis sa création. Cela, nous le devons de bon droit à nos lecteurs, et le ferons. Nous ne ferons pas de post-scriptum à ces étranges fantasmes : c’est déjà fait. Un mystère ne fut jamais une explication.
Notre intérêt pour la schizophrénie de Kiki n’est certes pas à féliciter et pourra nous être vertement réprimandé par toute personne au sens moral bien développé (je pense à saint Pierre, par exemple, lors du Jugement Dernier, ou encore à saint Paul, un type pas très bonasse) ; mais son inhabituelle folie nous amusait, ses théories nous intéressaient et il parvenait parfois à un certain nombre de vues, on va dire perçantes, sur les sujets qu’il abordait. Cependant, la mascarade a, à notre avis, assez duré, et ce texte a pour fonction d’y mettre fin. Non, SPECTRE n’est pas l’organe à moitié inconscient de magiciens détraqués ou d’éternels voleurs d’une hypothétique énergie. Son fonctionnement n’est nullement sectaire ou sympathisant du modus operandi des sectes. Nous sommes, et restons, une revue artistique d’expression libre. Nous encourageons même les visions les plus singulières ou les démarches inhabituelles comme celles de Fabrice Petitjean ou de Kiki Landru. Mais Kiki veut nous faire maintenant passer pour un autre, et confondre notre réalité : cette dernière phrase, comme dirait Mallet, n’a pas de sens.
À partir d’un texte douteux d’un certain Harry Brollock publié par le Skeptikal Inquisitor n’°153 (Janvier 99) posant la question du devenir-sectaire de SPECTRE et des visées soi-disant spiritualistes et rétrogrades de la revue, celle-ci étayée par l’habituelle technique malhonnête des citations tronqués ou phrases sorties de leur contexte, Kiki se mit en quête des origines du terme Gentlemen Invisibles et suivit les péripéties de la rédaction à partir de la sortie du numéro zéro avec un délire paranoïaque croissant. Le résultat de ses inventions fut Le Caprice, texte publié à la fin du numéro 1. À cet égard, je tiens à formuler quelques précisions : Feu Caméo Mephen-Little et Terry Zgeg-Gueiro sont en effets des professeurs d’université d’origine uruguayenne dont l’œuvre m’a un instant intéressé et auxquels je fais largement justice dans Théorie de l’Invisibilité. Que l’importance que je leur accorde soit largement surestimée, voire fantasmatique, je vous l’accorde volontiers ; d’autant plus que je voyais, dans leur promotion, une manière désavouable de donner à la revue une certain « cachet » que j’estime aujourd’hui, heureusement, inutile. Leur rôle de « Supérieurs Inconnus » ainsi que leur jeunesse de cobayes dans l’Institut de Métempneumase International est pure fabulation de Kiki. L’Institut en question a en effet existé, de même (me direz-vous) que Martin Heidegger ou Norbert Wiener ; mais parmi le peu de choses que nous en savons, la présence de Caméo et Terry ne figure pas dans leurs dossiers. Kiki dirait à ce sujet qu’ils ont, encore une fois, réussit à s’y faire disparaître… Cela n’est pas impensable, mais, là encore, une supposition n’est pas un fait et seuls les faits servent à l’historien. On pourrait tout aussi bien décider d’y faire figurer Julien Torma, Danièle Sarrera ou Wanda Tinaski, voilà qui ne nous mènerait pas loin. Qu’un auteur, Grégory Gutierez pour ne pas ne pas le nommer, soit revenu sur la question dans le numéro trois : à tort ou à raison, il nous le paraissait heureux ; d’autant plus que l’absence de numéro deux a agacé, voire inquiété, un certain nombre de nos lecteurs les plus attentifs. Que rien de très probant n’ait été jusque-là publié à cet égard, j’en ai conscience et accepte de m’en porter responsable. J’avais des choses plus importantes à faire. Je m’en excuse. Voilà maintenant qui est réparé. Réparé est un bien grand mot pour quelque chose qui n’a jamais été vraiment cassé, ou alors, va-t-on dire, légèrement fissuré sur le bord, comme d’un vase de grand prix quoiqu’un peu vulgaire et que l’habitant des lieux nous aurait enjoints de ne pas même effleurer, ou alors de manière toute bénigne, lorsque nous discourions. La dernière phrase est hors sujet.