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Le Combat contre Jarry, par Anne Cromwell
Paru en 2007

Editeur :

Présentation du livre par l'éditeur :

Plaquette envoyée aux amis, attribuée à Anne Cromwell, et appartenant à l'univers de Spectre, même si elle a écrite quatre ans après la publication du dernier numéro de la revue. 

Sujet principal : Kiki Landru


 


 

 

Le 28 mai 1906, Rachilde, homme de lettres et femme de l’éditeur du Mercure de France Alfred Valette, reçut une bien curieuse missive. Elle provenait de son ami Jarry, alors retranché dans la ville de Laval auprès de sa sœur Charlotte pour rédiger ce qui aurait dû être son dernier roman, La Dragonne, ouvrage qu’il annonçait et repoussait alternativement depuis trois ans et dont l’objectif était, partant d’un contexte classique de roman de mœurs (avec intrigue amoureuse et militaire), de trouer le rideau de la nuit des temps. Rédigée à la troisième personne et sous le masque avec lequel Jarry avait fini par fondre quasi-intégralement son identité sociale, la lettre prévenait de la dissolution prochaine de son unité corporelle et psychique :

 « Le Père Ubu, cette fois, n’écrit pas dans la fièvre (ça commence comme un testament, il est fait, d’ailleurs). Je pense que vous avez compris, il ne meurt pas (pardon ! le mot est lâché) de bouteilles et autres orgies. (…) Il est épuisé, simplement (fin curieuse quand on a écrit Le Surmâle) et sa chaudière ne va pas éclater, mais s’éteindre. Il va s’arrêter tout doucement, comme un moteur fourbu (…) Il est depuis deux jours l’ « extrême-oint » du Seigneur et tel l’éléphant sans trompe de Kipling, « plein d’une insatiable curiosité », il va rentrer un peu plus arrière dans la nuit des temps. Comme il aurait son revolver dans sa « poche-à-cul », il s’est fait mettre au cou une chaîne d’or, uniquement parce que ce métal est inoxydable et durera autant que ses os, avec des médailles auxquelles il croit, s’il doit rencontrer des démons… Ca l’amuse autant que des poissons… (…) Le Père Ubu a fait sa barbe, s’est fait préparer une chemise mauve, par hasard ! il disparaîtra dans les couleurs du Mercure… et il démarrera, pétri toujours d’une insatiable curiosité. Il a l’intuition que ce sera pour ce soir cinq heures… s’il se trompe il sera ridicule et voilà tout, les revenants sont toujours ridicules. Là-dessus, le Père Ubu, qui n’a pas volé son repos, va essayer de dormir. Il croit que le cerveau, dans la décomposition, fonctionne au-delà de la mort et que ce sont ses rêves qui sont le Paradis. »

Sans pour autant en être particulièrement ridicule, Jarry revint bien de l’au-delà de la mort et de ses rêves. Dès le lendemain, il fit écrire à Rachilde, de la main de sa sœur, une lettre qu’il décida finalement de ne pas envoyer, mais conserva, déchirée et recollée, dans le « dossier » de son livre en gestation :

 « Qu’on le croie ou pas le Père Ubu, sans que personne ait renouvelé ses idées théologiques, a demandé lui-même l’extrême-onction, il a eu une grâce extraordinaire que n’eurent même pas les Pères du Désert, il a commandé au Démon, Madame, deux jours (…) Le Père Ubu a fait, ce qui fut l’une de ses tentations, ce que le Christ n’a point osé faire aux enfers. Il a béni et délivré « le bel ange aux ailes brûlées » qui souffrait depuis six mille ans et lui avait permis d’être son ange gardien. Il avait étant l’oint du Seigneur le pouvoir de lui donner l’épée de feu qui veillait à la porte du Paradis.(…) Saint Michel Archange s’est dérangé en personne pour venir au chevet du Père Ubu par une formule d’exorcisme (hélas ou heureusement le Père Ubu les sait si bien) il a repris l’Arme impossible et il a maintenant comme dans les vieilles estampes saint Michel Archange à son chevet. S’il en réchappe, aucun être humain n’a été si loin au-delà des portes de la mort. Il voit l’autre monde, il lui parle, par courtoisie ou par prudence, dans la langue de l’Église. Il n’y a qu’un très vieux moine, très versé dans la théologie, qui puisse apprécier le cas. Le Père Ubu, actuellement l’oint du Seigneur, commande dans les deux mondes. C’est là une puissance effrayante dont il n’a usé qu’en joujou. »

Un catalogue de vente mentionne également une « très curieuse lettre en partie écrite par sa sœur » et adressée cette fois à Alfred Valette dont le résumé, en excellente prose de marchand, va comme suit :

 « Jarry est sauvé d’une fièvre cérébrale et son délire conscient lui a laissé des impressions littéraires qu’il compte utiliser pour le dernier chapitre de La Dragonne. Il faut en parler à Léon Bloy que cela amusera beaucoup. Il a causé toute la nuit ; dans le plus beau latin des Pères de l’Église. Lucifer était au pied de son lit, l’Archange à son chevet, et il lançait « des formules horrifiques qui recadenassent le diable ». » 

Le 30 mai, enfin, Jarry – qui survivra un an et demi à ce voyage dans l’au-delà mais n’achèvera pas son livre – envoie un télégramme à Rachilde pour préciser : 

Grande crise cérébrale qui excusait littérature exagérée passée guérison assurée avec repos excuses madame Rachilde lettre suit.

 

Cet épisode de la vie d’Alfred Jarry eut au moins un lecteur, non seulement attentif, mais pour qui celui-ci était susceptible de bouleverser le champ de connaissances relatifs à notre monde comme à ses lois (sanskrit : Dharma). Et c’est à ce lecteur que le texte que vous avez entre les mains sera consacré. Le penseur et écrivain Jean-Alphonse Renart (1975-2005), en effet, ne pensait pas que cette littérature fut, le moins du monde, exagérée ; il estimait même que le Père Ubu commandait désormais dans les deux mondes, et il désirait rejoindre l’état extatique qui lui permettrait de participer de cette force nouvelle (Manu). Il pensait que les figures employées par Jarry n’étaient que les traductions symboliquesdes puissances auxquelles il s’était, sans le moindre doute, confrontés ; et que l’expérience décrite dans les deux lettres à Rachilde, ou mentionnée dans le catalogue de vente, était d’une authenticité spirituelle des plus insoupçonnables. 

Il semblerait que Jean-Alphonse Renart eut de bonnes raisons d’affirmer de telles propositions, et de les déployer ainsi qu’il l’a fait, avec sa proverbiale densité, dans cette œuvre réalisée sur deux années d’écriture d’une intensité qui ne connut guère d’équivalent à son époque et qu’il nous a, malgré son immense modestie, léguée. 

Ainsi qu’il l’écrira, trois mois avant sa mort, dans une lettre à Mme Agnès Dubos née Renart : 

« Je vous prie de me croire, chère sœur, lorsque je vous dis que les états décrits par Jarry sont, par moi, bien connus ; et il n’y a pas jusqu’au coup de talon, rapporté par Léon-Paul Fargue ou par lui, que je n’ai déjà employé pour faire partir et voltiger mon corps électrique dans les autres dimensions de l’Être universel. Ainsi, j’ai pu voir ce qui restait de ce monde ou de l’autre : Le poids de la balance est impuissante à mesurer la puissance de l’épée lorsque celle-ci a forcé les clés dans la mauvaise serrure. Pour parler en langage profane, le Père Ubu est une image symbolique, mais celle-ci doit faire désormais autorité dans les sphères supérieures, tant que nous n’aurons pas quitté l’Ère de la Déesse Kali (VIe siècle av. J.C.) et basculé dans le commencement d’un nouveau cycle civilisateur. (…) Jarry combattu par lui-même et vaincu, Jarry mangé par Ubu : c’est le Monstre anticipateur de la huitième extinction, une époque transitoire pendant laquelle la société n’est plus qu’un terrain d’expérimentation pour des êtres vivant cent coudées au-dessus de l’humanité. Ubu est la forme ultime, sphérique, parfaite, de la révolte des Kshatriyas. (…) Il y a rien à demander aux Dieux : en droit, nous sommes à peine dignes d’embrasser le manche de leur blutoir. Ce qui ne veut pas dire que nous ne pouvons pas, en fait, les commander de force (latin : raptus) dans ce monde ou dans les autres… » 

Jean-Alphonse Renart n’était pas un homme simple. Par bien des points, il était même assez discret, pour ne pas dire secret, avec un goût prononcé pour l’équivoque… Outre trois essais écrits fiévreusement dans les deux dernières années de sa vie et dont la publication est maintenant imminente, il laisse derrière lui une abondante correspondance et une autobiographie aussi copieuse que complexe à déchiffrer et à interpréter. Que cela n’autorise pas les petits malins – les Alphonsiens du Huitième Jour, comme je les appelle – à dire sur lui tout et n’importe quoi ! Car, si Renart n’a encore rien publié dans un contexte officiel, il n’est pas resté méconnu, et a laissé circuler les fichiers de ses trois essais dans des cercles importants de « connaisseurs » ou de soi-disant « initiés », téléchargeables à partir de sites que sa mort a extraordinairement étendus… Par exemple, pas plus tard que tout à l’heure, j’ai participé à une conversation animée au sujet des circonstances de sa disparition… C’était au Soleil, un café du XVIIe arrondissement, sur l’avenue de Clichy, près de la station Brochant. Comme il faisait beau et que les portes étaient ouvertes – c’était vraiment un très beau jour d’Automne – ils diffusaient de la musique un peu forte, et c’était tant mieux ! Oui, tant mieux, vraiment : car je n’ai jamais entendu une telle quantité de conneries dans une aussi brève portion du temps. Pour ne pas leur faire du tort, et parce que je suis d’une rare mansuétude (une qualité que l’on ne m’aura que trop refusée), je ne citerais pas les noms des participants de cette fameuse discussion, mais je leur décerne collectivement une palme d’imbécillité. Ils la méritent tellement ! L’un dit que Renart n’est pas mort, l’autre qu’il a été assassiné, un troisième parle de complot gouvernemental impliquant des organisations secrètes ayant pignon sur rue, un quatrième voudrait régler l’affaire par une émeute ou par une grève… Bien sûr les « thématiques à la Renart » fusent, et dans un joli désordre. En vrac, on cite l’Institut (on ne sait parfois pas duquel on parle, mais peu importe), on fait le petit malin sur la Congrégation (on la confond parfois avec les Maîtres de l’Agarttha et tout le monde trouve ça parfaitement normal), on colporte un ragot stupide sur sa sœur (une histoire de cul, une anecdote politique qui traîne sur Internet, une intrigue reliée aux Illuminati, n’importe quoi vous dis-je !), on glose sur la couleur mauve ou la fameuse statue… Personne n’a vérifié son assertion, personne ne sait rien, chacun se contente d’y aller de son mot et de sa petite intuition malsaine. En les regardant (mais pas droit dans les yeux : ça, jamais ; entre leurs yeux), je pensais très fort à la phrase de Abraham Merritt : « De l’océan de stupidités qu’est l’humanité s’élèvent de temps en temps des vagues intelligentes qui retombent ensuite dans la mer stupide. » Et cette phrase était en train de me pousser au bord des larmes… Heureusement, un instant la musique était vraiment très forte, c’était la chanson Life is Real de Queen, et la fille au bar s’est mis à faire du head bang avec un client de ses amis sur la mélodie endeuillée et entraînante, gaie et triste à la fois, de Freddy Mercury. Alors je l’ai contemplée. C’était mon hommage muet à un monde que Renart a transformé de fond en comble. N’est-ce pas la seule chose qui compte pour évaluer l’importance d’un homme ? Ce qu’il a réalisé dans ce monde, c’est ce qu’il a rendu visible, audible, perceptible à ceux qui lui ont accordé un peu de temps et de confiance. Un homme n’est que la totalité des choses qui, par lui, à travers son intercession, son filtre, sa vision et sa transposition dans notre espace mental, sa capacité à disparaître derrière ce dont il tient à rendre compte, surtout, acquièrent provisoirement une nouvelle visibilité.

Certes, cela, je le savais déjà, mais pas aussi clairement qu’aujourd’hui. Je le savais depuis le moment où j’ai appris la mort de l’auteur du Combat contre Jarry, il y a presque un an aujourd’hui, le 6 novembre 2005 à Paris… Je me trouvais dans le zoo du Jardin des Plantes, j’observais les gibbons qui bondissaient joyeusement de branche en branche, et soudain : ce silence, quand mon portable se mit à sonner… C’était un inspecteur de police répondant au nom de Carole Puget. Elle m’informait de la mort de Jean-Alphonse Renart, mort brutale, inattendue, certes mystérieuse et sur laquelle je reviendrais, dans son appartement de proche banlieue (cette banlieue qu’il a glorifiée dans ses écrits et qu’il n’a – presque – jamais quittée, même après la mort de sa grand-mère, même quand l’héritage conséquent de celle-ci lui permettait de s’installer dans la capitale). Les livres sacrés le disent : il est des instants où le Temps semble en arrêt, suspendu, hors de ses gonds. Bêtes et hommes, en proie à la stupeur, demeurent mutiques ; et même les mouches s’arrêtent de voler. Les Anciens l’appellent le Timor Panicus. J’ai vécu un instant de cet ordre. Après avoir raccroché mon téléphone portable et l’avoir replacé dans ma poche intérieure gauche, les gibbons cessèrent de se balancer, les tigres de tourner dans leur cage, les petits singes capucins de hurler et de se battre, et les oiseaux de piailler… J’ai ressenti autour de moi les effets d’une paix paradoxale, celle dont parle Gustave Kuhne lorsqu’il narre sa visite à Hölderlin dans la Tour Jaune au bord du Neckar, au cours de l’été 1836 : « Soudain il se tut et regarda devant lui d’un regard tranquille. Sur son visage régnait la paix des champs de bataille. Partout autour des ruines ; toute volonté effondrée, calcinée… »

 

Jean-Alphonse Marie Renart naît à Puteaux le 19 septembre 1975. Son père est cadre dans une entreprise pharmaceutique, sa mère est une journaliste de mode. Ses deux parents travaillent lorsque Jean-Alphonse naît, et l’enfant, abandonné à lui-même dans cet appartement de moyenne bourgeoisie de banlieue parisienne, préfère souvent les productions de son imagination aux manifestations concrètes de la réalité… Il épie souvent le ciel en vue de signes venant de l’espace, observe le jeu des ombres dans sa chambre, le soir, avant de s’endormir, sent parfois une main frôler son visage ou de l’huile couler le long de la vitre. Il racontera souvent ce qu’il identifie comme son plus ancien rêve : abandonné au milieu d’un magasin de jouets, en compagnie de sa grand-mère, des marionnettes balinaises s’animent et se mettent à lui parler. De quoi lui parlent-elles ? Du fait qu’elles existent, certes, mais que lui, non, il n’existe pas ! Même si cette histoire, enchâssée dans une section merveilleusement complexe de son Autobiographie et au contenu symbolique trop évident, laisse supposer une construction postérieure de son auteur, pour ne pas dire une mystification pure et simple, à visée allégorique, elle dit quelque chose de la vérité de Jean-Alphonse Renart. Renart ne s’est jamais vraiment senti de ce monde, mais plus simplement – comme on dit communément – projeté à travers ce monde. Et il pensait que, non seulement, comme disait un poète tant aimé, les « objets inanimés » avaient « une âme », mais que leur âme était qualitativement, hiérarchiquement, nettement supérieure à la sienne. Ainsi, pourra-t-il écrire dans une lettre tardive à sa sœur cadette Agnès : « Il y a un salut dans la marionnette. (…) Elle accomplit un plan préétabli, et remplit une fonction déterminée : ce qu’il lui confère sa puissance hiératique et transforme son caractère comique en présence terrifiante. Moi, par contre, je vais au hasard. Et il y a tant de choses que, par manque d’une direction plus affirmée, d’un domaine de recherche plus limité et d’une dimension expérimentale plus tangible et circonscrite, je n’approfondis pas. »

Approfondir : le maître-mot est lâché. À croire que son unique ambition fut d’approfondir et d’épaissir les intuitions léguées par sa pléiade d’intercesseurs, ses anges gardiens tournant autour de sa tête quotidiennement et qui le harcelaient de leurs prérogatives parfois contradictoires, et de tous les masques dont il les défaisait pour se retrouver, ensuite, avec un nouveau masque, une nouvelle identité à déchiffrer, un nouveau secret à trahir… Une des thématiques favorites de celui que les spécialistes appellent aujourd’hui un peu cavalièrement le « deuxième Renart » (celui de ses deux derniers ouvrages : Le Combat contre Jarry et l’Autobiographie) est l’opposition des deux plans de connaissance : celui par accumulation et variation (voyages successifs, circumnavigations poussant vers l’éclectisme, dont le défaut est la superficialité ou l’incohérence), et celui par intensité (dont l’illusion connexe est celle d’un approfondissement imaginaire, poussant jusqu’à la paranoïa, et l’attribution des signes observés à une signification préétablie). On devine que la tendance de Renart, ainsi que ses goûts littéraires, l’ont surtout poussé vers le deuxième plan : soit la connaissance par intensité dont il n’ignorait nullement les limites, voire les œillères ; et même si ses nombreuses passions ne l’ont pas non plus protégé de l’éclectisme dont il se méfiait… Du désir d’être une marionnette entre les mains du destin…

Lorsque Jean-Alphonse Renart a deux ans, ses parents déménagent pour la ville de Levallois. Le jeune Renart est un petit gosse de la banlieue, et, lorsqu’il sort seul les mercredi après-midi, c’est pour se perdre dans l’espace effrayant du quartier de La Défense, dans lequel il aime à s’imaginer des histoires à dormir debout, des réunions secrètes et des complots impliquant la production d’hallucinations collectives… Une vision le poursuivra toute sa vie, c’est celle de la vitrine du Bon Marché l’année de la sortie du film Nemo : un enfant sur un lit qui vole dans le ciel étoilé, et un grand singe qui, tel King Kong, apparaît derrière les immeubles. Habitué par le décor du quartier industriel de La Défense, les grands immeubles lui parlent particulièrement (il aimerait bien y voir un grand singe, cependant, pointer le bout de son nez, ou peut-être l’excitante Fay Wray dans ses décolletés sauvages !) Toute sa vie, il retournera voir les vitrines décorées et animées des grands magasins les jours qui précèdent Noël. Il y emmènera ses rares amis, et ses amoureuses, plus rares encore, comme s’il se rendait – et eux avec lui – dans un espace sacré, un jinja séculier. C’est l’espace sacré de l’enfance, dont les lieux (des bâtiments de la Défense aux vitrines du Bon Marché ou de la Samaritaine) sont alors transformés, par son regard, en véritables lieux de culte, dépositaires d’une tradition perdue. Du reste, il ne manquera jamais de montrer l’analogie profonde entre l’état de disponibilité de l’enfance (le jeu), et la mentalité traditionnelle. Le lecteur passionné des bandes dessinées de Jean-Claude Forest, le fan de Barbarella et d’Hypocrite, et le futur commentateur rigoureux, et presque tatillon, des Vêda ne font qu’un, comme ils redessineront son visage dans l’Autobiographie. Ainsi, comme il l’écrit dans l’incipit de son premier ouvrage, René Again, qui leur est consacré : « Après tout, que furent les grands penseurs de la tradition ésotérique, si ce n’est des pirates échoués sur une île mystérieuse, qui la sillonnent dans l’espoir d’y découvrir un trésor ? »

Très tôt, Jean-Alphonse Renart se fait remarquer par sa vive intelligence et par une piété sincère, étrange, surprenante même pour un enfant non baptisé, a fortiori non pourvu d’une éducation religieuse. Plus tard, il parlera du dieu de son enfance comme d’un simple palliatif à sa solitude… Plusieurs détails cependant inquiètent ses parents : il leur arrive régulièrement de surprendre Jean-Alphonse dans de grandes conversations avec une de ses peluches, argumentant, défendant son point de vue dans de longues polémiques imaginaires. D’autre part, lorsqu’on lui refuse quoique ce soit, Jean se projette contre le mur dans un mouvement de vive protestation. On voit qu’il supporte mal l’échec, et, dès ses dix ans, manifeste des tendances à l’automutilation et au mysticisme de la douleur ; pour ne rien dire de ses crises de boulimie, qui compensent une insatisfaction affective évidente (toute sa vie, il restera de tempérament compulsif : collectionneur de disques rares ou « dopé » aux sucreries, selon les jours et les périodes). Le jeune Renart est gros, et il souffre de son rejet de la société des enfants. Il tombe amoureux d’une petite fille aux yeux bridés, et son amour est rejeté. Il se fait beaucoup chambrer dans ses jeunes années : c’est la victime idéale des railleries de ses camarades, qui, de plus, ne supportent pas ses excellents résultats scolaires et l’accusent d’être le « chouchou des professeurs », déclaration péremptoire et que son caractère taciturne ne justifie en rien. Plus tard, il évoquera cette époque de sa vie avec rage, et une colère inentamée : « Ma principale objection contre la réincarnation tient tout entier dans une phrase : Je ne veux pas retourner au lycée. » Son affection, il la trouve d’abord dans sa jeune sœur, Agnès, de trois ans sa cadette, mais bientôt Agnès s’éloigne, préfère la compagnie de ses copines d’école. Jean-Alphonse se réfugie provisoirement dans ses études et dans une ferveur religieuse croissante. « Si les saintes et les mystiques ont trouvé en Dieu un amant qui ne soit pas susceptible de les décevoir, écrira encore Renart, j’ai, quant à moi, cherché un ami. Semble-t-il en vain… »

Il lit également beaucoup, comme tous les enfants solitaires. Des romans d’aventure, des énigmes, des nouvelles policières. Il éprouve ses premiers émois érotiques avec le personnage de Fantômette, et nourrit une passion inentamable pour les rats d’hôtel, ce qui expliquera sa fascination durable pour le fétichisme, et ses collections de photos de Betty Page par Bunny Yeager (auquel il hésitera un instant à consacrer un ouvrage critique, hélas jamais vraiment mis en chantier). À mesure que son mysticisme grandit, il découvre également les écrivains chrétiens, et se plonge à corps perdu dans les œuvres de Léon Bloy pour qui, même au plus fort de son athéisme ou de ce qu’il serait plus juste d’appeler son antithéisme ou antimonothéisme, il gardera une admiration évidente et une immense tendresse. Ainsi, lorsqu’il rédigera son monumental Combat contre Jarry, il relira de façon détaillée et extrêmement précise les œuvres et la vie de Bloy, mais il attribuera à celles-ci de toutes autres valeurs, des valeurs renversées qui se résorberont dans l’expérience extrême de Jarry contre lui-même et son voyage de l’autre côté de la mort : « Alfred Jarry, par son insistance à naviguer à travers les miroirs et les masques, et par sa puissance particulière d’intellection, poussant – du talon de son corps électrique – jusqu’à ses derniers retranchements les nuances séparant l’absurde et le monumental, alors même qu’il ouvre d’une main le XXe siècle dans ce qu’il présente de plus problématique (les avant-gardes et leur déclin, le post-modernisme, le néo-primitivisme, le kitsch du néo-symbolisme suranné, le plagiat, le mirliton), de l’autre, nous entraîne inévitablement à une lecture plus approfondie des tendances les plus minoritaires du XIXe siècle, et tout particulièrement le catholicisme gallican, dont la figure capitale est Léon Bloy. »

On se souvient de la demande de Jarry à faire parvenir à Bloy le contenu de ses visions astrales, par l’intermédiaire d’Alfred Valette. C’est à Bloy que Renart se réfère toujours lorsqu’il évoque le christianisme et le condamne, comme s’il était à la fois le levier de son mysticisme et la cause irrévocable de son antithéisme : « Paradoxalement, c’est en lisant le drame de Léon Bloy dans ce qu’il a à la fois de sublime et de dérisoire, de symbolique et d’insignifiant, de malheureux et d’incommensurable, que l’on peut déceler la preuve ultime de l’inexistence de Dieu, ou plutôt celle de son ineffable bêtise et de son irréductible méchanceté. » Peut-on y voir une analogie avec le parcours de Raymond Queneau, qui dira « C’est Léon Bloy qui m’a éloigné de la foi catholique » ? Il ne semble pas que Renart, notoirement généreux en citations glanées dans ses lectures, ait eu connaissance de ce grandiose prédécesseur. À cet égard, sa focalisation que d’aucuns trouveraient fort malsaine sur l’apparition controversée de la Sainte Vierge à la Salette est symptomatique. C’est quand le christianisme déclinant touche à des valeurs qui s’apparentent à celles de l’underground que Renart se retrouve, enfin, chez lui : « L’apparition de la Sainte Vierge à deux enfants sur la montagne de la Salette (Isère) marque, en 1846, la naissance officielle du christianisme « à rebours », écrit Renart dans le même ouvrage, l’apparition terrifiante d’un christianisme devenu minoritairepulp et de mauvais goût, à partir du moment où, décollation du roi oblige, la France, fille aînée de l’Église et créatrice des Cathédrales, dans le même mouvement, répudiait son héritage et la forçait à revenir en zombie, en vampire, en spectre. Ce n’est plus la conquête du Globe, mais la guerre contre les vivants, que mène désormais une ancienne souveraine traquée, et rendue d’autant plus attirante qu’elle réapparaît comme une vierge maudite de roman noir. Tel un hologramme mystique (Maximim décrit également en détail les disjonctions audiophoniques de son apparition), Celle qui pleure annonce à ses deux petits bergers une étonnante collection de mauvais sorts, qui s’apparentent davantage au modus operandi des sorcières ou des envoûteurs qu’à celui, attendu, de la Reine conciliatrice dont l’image vivante est l’Église. Cela confirme l’hypothèse classique que c’est au moment de son déclin qu’un phénomène révèle sa véritable identité : Dieu et le Diable, la Vierge et la Sorcière, Marie et Lilith, le Christ et l’Antéchrist confondent leurs visages dans une danse tourbillonnante, épuisante, symbolisant la noyade définitive de l’« île catholique » et de la tradition ésotérique dont elle est, presque malgré elle, la dépositaire et l’exécutrice. »

Jusqu’à l’âge de 13 ans, Renart oscille entre la dépression et l’exaltation, passe d’un état de désespoir à un autre de joie hystérique et quasi maniaque. Lorsque ses parents meurent brutalement, dans un accident de voiture, il est confié – ainsi que sa sœur Agnès, qui ne va pas tarder à se transformer en très belle jeune fille… – à sa grand-mère, dans la ville de Pantin, et malgré l’amour qu’il porte à cette charmante vieille femme, il songe quotidiennement au suicide, et fait deux tentatives très sérieuses pendant l’été. Sa grand-mère, inquiète, le confie à une psychologue pour enfants, Mme Saulnier. Mais Renart la déteste souverainement, et lui ment si bien qu’il se dérobe totalement à ses lumières éventuelles. Il étudie les mécanismes de la névrose, et les méthodes thérapeutiques afférentes, afin de lui dire tout ce qu’elle désire entendre et accélérer le processus de perlaboration qui mène à la fin de sa psychothérapie. Il sort ainsi des doigts boudinés de la petite Mme Saulnier en moins de deux mois. Il est probable que, sans la rencontre d’un ami, Renart serait devenu parfaitement fou, et aurait fini entre les quatre murs de la plus classique hypothèse clinique. Mais il y eut cet ami…

 

Cet ami, c’est en septembre 1990 qu’il le rencontre, sur les bancs du Lycée de Pantin, alors qu’il entre, sans grand enthousiasme, en classe de seconde. La veille, selon la légende, il fait un rêve très particulier, qu’il qualifiera de prémonitoire et qu’il inclura dans une note abondante située au bas de la page 246 de son Autobiographie : « J’entrais dans une pièce qui se trouvait au fond du couloir de l’appartement de ma grand-mère à Pantin, à la différence que celui-ci – dans la vie diurne la plus ordinaire, dans tous les cas – mène droit à une impasse. Celle-ci, beige et noire, était précédée d’une statue dont l’extérieur était en plâtre, mais dont on m’avait averti que l’intérieur était de chair saignante, constitué à partir du corps d’une très jeune femme qui y aurait été sacrifiée ; et la statue tournait, lentement, sur elle-même. Et les tours de la statue faisaient varier les courants lumineux, et les emportait vers une certaine couleur mauveque j’ai toujours associée, suite à une lecture déterminante, au Mercure ou à la mort. Il y avait une inscription gravée dans la statue, à même la chair, et on m’intimait de la briser et de la lire. Cette inscription était la phrase : J’apporte la Guerre. À cet instant, je vis sur une petite table voisine, non une hache, mais une petite flèche, et dont le bout était taillé dans l’os d’un taureau. »

À l’instar de Renart, l’ami ainsi annoncé a toujours vécu en banlieue, et il fut toujours un solitaire. Il est de taille légèrement plus petite que son camarade mais ne teint pas encore ses cheveux en blond platine, ou sa moustache en vert comme il le fera par la suite... Il n’utilise pas encore non plus le pseudonyme, à la fois comique et légèrement inquiétant, avec lequel il signera l’intégralité de ses textes. Mais il a déjà ce caractère de pile électrique, fourmillante d’énergie, intense, parfois explosive, que tous apprécieront chez lui ; et il commence déjà à se déguiser, voire à se travestir de façon exemplaire, pour fomenter les canulars les plus élaborés, auxquels il attribue des vertus intellectuelles inattendues de dévoilement de la vérité d’autrui. Il aime passionnément mettre les autres (et lui-même) en danger : moins par perversité, que pour savoir et apprendre ce qui se cache derrière un visage. « Prêcher le faux pour savoir le vrai », voilà ce qu’il enseignera à Renart, jusqu’alors d’une naïveté et d’une fragilité désarmante. Leur rencontre, Jean-Alphonse Renart la narrera à la fin de sa courte vie dans l’Autobiographie, et nul doute que c’est elle qui déterminera l’essentiel de sa vie et de sa future carrière : « C’est d’abord une silhouette qui se dégage du préau, discrètement, presque imperceptiblement, et fait, malgré lui, de l’ombre au soleil. Puis c’est un visage taillé à la serpe, des petits yeux inquiétants mais terriblement séduisants, un costume sombre et sobre tellement ordinaire qu’il en devient mystérieux, des cheveux très courts et pourtant d’un désordre invraisemblable… Des cigarettes fumées en cachette, des sourires alternativement ironiques et indulgents, des ricanements qui se transforment en fou-rires et se tiennent au bord de la démence, des imitations vocales troublantes comme des basculements d’identité, des moments de rare violence interprétative et de passion pour la vérité qui conditionnent un type très particulier d’amitié, d’une passion qui se confond parfois avec l’amour, pleine d’exigences, de récriminations et de craintes (car un homme qui n’aime pas facilement aime toujours trop…). Enfin, c’est un nom, ou plutôt un surnom, qui deviendra un nom de plume et dont la composition dit tout de l’ambivalence du caractère, et de sa polarité sexuelle et spirituelle : Kiki Landru… »

C’est en effet une amitié passionnée qui se noue en quelques années entre les deux adolescents. Pendant trois ans, Jean-Alphonse et Kiki s’entendent comme larrons en foire. Tout ce que Renart aime, Kiki s’y intéresse, et tout ce que Kiki dit, Renart le fait. C’est grâce aux encouragements de son nouvel ami que Jean-Alphonse Renart suit un régime difficile lors de ses dix-sept ans, et perd vingt kilos, ce qui accroît sa confiance en lui et lui permet de rattraper son retard affectif en vivant simultanément trois passions amoureuses et charnelles (nous n’en connaissons que les prénoms : Alexia, Blandine et Corinne). Kiki le suit également momentanément dans ses restes de ferveur mystique, ou ses retours de mysticisme, mais tous deux s’en désintéressent finalement assez vite. Au christianisme, Renart et Landru préfèrent la science-fiction, le fantastique et l’étrange. Parmi les passions des deux amis, la série Twin Peaks diffusée à la télévision française en 1991, mais aussi les anciens numéros de Métal Hurlant, qu’ils collectent sur les quais de la Seine les week-ends, les nouvelles de Borges, les romans de Philip K. Dick… Et l’aventure du Grand Jeu, qui leur semble en tous points la plus belle aventure littéraire du XXe siècle, à laquelle ils s’identifient, naïvement, et dont ils ne quitteront jamais le cousinage, quelles que soient les formes que prendront leurs recherches par la suite. 

La crête de leur amitié est sans doute lors de leur dernière année d’école, alors que Jean et Kiki subissent les brimades d’un épouvantable professeur d’Histoire, à deux années de la retraite, nommé Isidore Adam, et sur lequel les témoignages concordent pour en faire un personnage des plus déplaisants : féru de brimades, quand il ne s’agit pas de vexations et de molestations, voire d’attouchements – surtout en ce qui concerne le pauvre Jean-Alphonse, dont le régime a révélé un jeune homme d’une grande beauté, et qui supporte assez mal les gestes caressants d’Isidore… Mais même les « esprits forts » ont leur point faible, et le redoutable Isidore a, en permanence, sur son bureau, un bonzaï qu’il taille, nourrit et chérit particulièrement. Le 6 mars 1993, Kiki décide Jean à se joindre à lui pour pénétrer le Lycée une fois la nuit tombée dans l’objectif de saccager le petit arbre : « Tout était préparé dans les moindres détails, nos costumes de conspirateurs de feuilleton populaire inclus. Kiki avait un passe (l’absence de Dieu seule sait où il l’avait dégotté…) et le Lycée était alors sans gardien, ce dernier étant malade. Nous sommes entrés à Minuit sonnante, l’heure du crime, et Kiki était devant moi et comptait dans un ordre décroissant le nombre de pas qui nous séparaient du bureau d’Isidore Adam. Une fois entré dans celui-ci, nous avons rageusement, passionnément, amoureusement bousillé le petit bonzaï, comme si l’arbre devait payer les souffrances que nous faisait subir l’homme. Kiki était hystérique, et commençait à rire nerveusement, de joie ou d’angoisse je n’en savais rien. Une fois la besogne finie, alors que nous retournions sur nos pas, un phénomène étrange se produisit : nous étions incapables de sortir du bureau d’Isidore. La porte était ouverte, pourtant, mais c’était comme si une deuxième porte, invisible celle-ci, nous interdisait de quitter les lieux du crime. Nous passâmes la nuit dans le bureau d’Isidore, visités de cauchemars, comme si nous étions les jouets d’une expérience qui nous dépassait, et lorsque l’aube parut, Kiki se munit de l’éponge du tableau noir. À l’entrée d’Isidore, Kiki le surprit en l’attaquant avec l’éponge, et les résidus de craie blanche l’aveuglèrent. Nous partîmes en courant, et l’indigne M. Adam ne devina, semble-t-il, jamais l’identité de ses deux agresseurs. »

Renart et Landru passent ensemble le baccalauréat en 1993, dans la filière littéraire A1 (comprenant les mathématiques). Après celui-ci, qu’ils obtiennent haut la main, ils choisissent deux filières estudiantines très différentes. Renart décide de s’inscrire en philosophie à Jussieu, et Landru en sociologie à Vincennes. Alors que Kiki suit en parallèle les cours de cinéma de Serge Grumberg et de Stephen Sarrazin et se forme à l’hyper-modernité, avec des lectures comme celles de Burroughs et de Baudrillard, Renart préfère se pencher sur les « études traditionnelles » et lorgne du côté de René Guénon et d’Henry Corbin. Tous deux ont bien sûr un amour intact pour l’aventure du Grand Jeu, mais, le rejouant à leur manière, ils se retrouvent vite face à face avec leurs différences et leurs différends. Si Landru aime inconditionnellement la poésie de Roger Gilbert-Lecomte, tout pousse Jean Renart vers la prose de René Daumal. Poésie noire ou poésie blanche ? Androgyne, bisexuel, séducteur, Kiki Landru accumule les conquêtes. Jean, lui, aime alors en secret une jeune femme, Cécile, qui lui rappelle sa sœur Agnès, mais, éloigné de son ami et de ses encouragements incessants, il n’a plus la force de déclarer sa flamme. Cependant, Renart et Landru se fréquentent encore, et continuent à partager leur passion pour le rock (ils sont tous deux fans de Mr. Bungle et du nouveau groupe de Trey Spruance, Secret Chiefs 3). Ensemble, ils se rendent au cinéma voir Lost Highway de leur cher David Lynch – qui ne tardera pas, cependant, à les décevoir. Ils sentent cependant bien que leur relation se distend, leur amitié s’estompe, et très bientôt, les deux amis vont se retrouver séparés plus fortement encore. Cette séparation, Renart la commentera ainsi : « Ce fut surtout une blessure, un brisement, mais comme les vases brisées de la mystique hébraïque, je ne savais pas que cet éclat était nécessaire et devait, au contraire, nous permettre par la suite de mieux nous réaliser ensemble. Il aurait fallu pour cela que je sache lire entre les lignes de ce qui prit, pour Kiki, ma place, et – en effet – dans un phénomène de réversibilité des contraires et d’équivalence authentiquement spirituelle (Cf. César Antéchrist), elle l’avait d’évidence et de toute autorité : la revue Spectre… »

 

La revue SPECTRE, Kiki Landru rencontre ses futurs membres dans un café près de Canal Saint-Martin dans le cours de l’été 1998. C’est un choc, un coup de foudre. C’est au bar à concerts « L’Atmosphère » où Scott Batty croisa pour la première fois Lucas Falchero et où les futurs animateurs de la revue donnent la majeure partie de leurs rendez-vous, copieusement arrosés de bières (plus tard, ils déplaceront leur « Q.G. » à la brasserie « La Gueuze », rue Soufflot). Pendant quatre années riches en événements et en rebondissements, Kiki s’investit corps et âme dans le destin de cette petite revue d’art et de littérature populaire dans laquelle il fonde les plus grands espoirs. Devant un Kiki ébloui, Lucas Falchero, Philippe-Antoine Lambert et Pacôme Thiellement, qui se font alors appeler les « Gentlemen Invisibles », déploient les premières articulations de ce qu’ils nomment la Théorie de l’Invisibilité et qui s’inscrit dans le sillage de Thomas Pynchon et de N. Senada, le « maître obscur » du groupe de pop music The Residents. 

Ainsi Pacôme raconte la Geste de Caméo Mephen-Little et Terry Zgeg-Gueiro, deux étudiants construisant en quelques années une nouvelle méthode de guérilla pour attaquer, par des moyens ésotériques, le monde moderne. Ainsi Philippe-Antoine assimile la société actuelle au monde de l’Hyper-réel, soit, dans une vision où les intuitions de Heidegger et de Debord se croisent, un monde qui n’est plus composé que par les conceptions que les hommes se font de lui et d’où a disparu tout mystère dans son impératif d’ « autoreprésentation » calculée. Ainsi Lucas, quant à lui, commence un travail récapitulatif sur un sorcier de Thiers, Jacques Valorce, ayant fait échouer sa précédente revue, Vies Contemporaines, travail qu’il abandonne en fin de compte au mystérieux Mr ***. Pour Kiki, c’est une révélation, le début d’une ère nouvelle. Modestement, pour leur n°0, il se contente d’écrire un article consacré à Marilyn Manson. Mais il ne s’arrêtera pas en si bon chemin…

Comme il l’explique lui-même dans son autobiographie, Jean-Alphonse Renart ne suit pas Kiki dans son intérêt pour les membres de la revue Spectre. En effet, ceux-ci lui apparaissent surtout comme de bien mauvais plaisants, des apprentis sorciers très « occidentaux », quand ce ne sont pas des magiciens noirs, fort éloignés de sa démarche prudente de sa réappropriation d’un savoir traditionnel, « oriental », resté caché. Il préfère se rendre, quotidiennement, à la Bibliothèque nationale pour parfaire ses recherches concernant l’Indouisme, l’Islam chiite ésotérique ou la spiritualité cathare. Au bout de trois ans, dans le courant de l’an 2000, il abandonne même l’Université et mène seul sa quête. Et, chose troublante, celle-ci se déploie, aux côtés de celle de son ami Kiki, sur des lignes qui finiront par, mystérieusement, magiquement, se croiser.

Lucas et Philippe-Antoine quittent la revue Spectre dès la sortie du n°0, et Pacôme se retrouve obligé de reconstruire un comité de lecture avec les membres les plus saillants de la revue : Scott Batty, Luc Fafournoux et Fabrice Petitjean. D’autres personnalités importantes disparaissent très tôt, en particulier ce fameux Monsieur ***, dont ils oublieront, dans leur grande jeunesse, jusqu’au visage mais auquel Kiki Landru s’est déjà, secrètement, attaché… 

Ancien élève d’un institut pour orphelins surdoués ayant officié entre 1975 et 1985 et nommé l’Institut de Métempneumase Internationale, Monsieur *** a quitté la revue pour échapper à un mauvais sort qu’il sent poindre sur lui : un mauvais œil qui s’associe dans la tête du jeune homme aux conséquences d’une découverte effrayante, liée à ses anciennes années d’étude.

Kiki visite Monsieur *** plusieurs fois par semaine pendant les quatre années de l’existence de la revue, dans l’appartement où celui-ci se cloître, rue du Caire, près de l’ancienne Cour des Miracles. Il lui apporte de la nourriture et les dernières publications de son groupe et tous deux parlent longuement de l’affaire qui importe tant à Monsieur *** et qui semble constituer l’enjeu central de la revue Spectre ; mais un enjeu qui serait secret à ses membres mêmes.

Selon Monsieur ***, deux autres anciens élèves de son Institut, Caméo Mephen-Little et Terry Zgeg-Gueiro (ceux précisément que Pacôme Thiellement présente dans le texte fondateur de la revue comme les pères de la Théorie de l’Invisibilité), président, par voie occulte, aux décisions du comité directeur de SPECTREFondé en 1975 par Blaise de Pâques et Francis McKay, l’Institut de Métempneumase International – tel un MK-Ultra francophone, un Orphelinat de Duplessis parisien – aurait travaillé au développement du pouvoir de suggestion des enfants comme à leur influence sur la matière des événements. Il aurait étudié et amplifié, selon les mots mêmes de McKay, leur « capacité de faire plier le réel à leur caprice ». Caméo et Terry auraient été ensuite cooptés par la C.S.I. (Congrégation des Supérieurs Inconnus) dès la fin de leurs études et utiliseraient la revue comme un terrain d’expérimentation sur les psychés de jeunes littérateurs. Pour eux, comme pour tous les individus « vivant cent coudées au-dessus des hommes » (j’utilise ici volontairement l’expression de Jean-Alphonse Renart, dans sa lettre à Agnès Dubos), l’humanité ne serait rien d’autre qu’un champ d’expérimentation sur les possibilités de manifestation occulte. Apprenant l’horrible révélation de la bouche d’un informateur au-dessus de tout soupçon, Kiki tente de faire réaliser à ses collègues la manipulation dont ils font, depuis la création de leur petite société, l’objet. Dès le n°1, il impose à la rédaction un dossier intitulé Le Caprice et dans lequel il fait autoritairement le point sur les forces qui déterminent le destin de ses collègues. On peut parler ici d’un véritable tour de force de la part du jeune Landru, dont l’objectif est au plus haut point salutaire et où s’y révèle une authentique compassion, et ce, même si son travail n’est, évidemment, pas du goût de tout le monde ! 

Peu importe : Kiki persiste et signe. Mieux, il prend carrément les rênes de la revue (que Pacôme Thiellement, alors alité, lui abandonne volontiers) et dirige à lui seul le second numéro, Le Caprice, dans lequel il fait travailler tous les membres principaux de l’équipe, alors conquis au combat de leur chevaleresque collègue. Malheureusement, le contenu exceptionnel de cet opus effrayera de concert les jeunes littérateurs qui décideront de le pilonner dès sa sortie et attribueront l’ensemble de leurs contributions au seul Kiki. Cela était, certes, exagéré et même calomniateur, mais on peut admettre une influence déterminante de celui-ci sur le niveau exceptionnel de leurs travaux. Plus important dans une de ses contributions intitulée Une page d’Histoire, Kiki fait la généalogie de l’Institut de Métempneumase, et met à jour les implicites ésotériques qui peuvent a posteriori expliquer l’élection de deux élèves de celui-ci par la mystérieuse C.S.I.

Fondée par le Roi Asoka à l’aube de l’Ère de la déesse Kali, et déplacée partiellement en Europe depuis l’an Mil par l’intermédiaire de Gerbert d’Aurillac, la C.S.I. est un des domaines d’investigation principaux de Jean-Alphonse Renart, domaine à laquelle il aboutit logiquement en parfaisant son initiation à la doctrine de l’hindouisme. Nous sommes en octobre 2000 et Renart vient de perdre sa pauvre et chère grand-mère, qui lui léguera un héritage conséquent lui épargnant la charge de chercher un travail. Si la figure du Roi Asoka n’impressionne pas particulière Jean-Alphonse Renart (j’y reviendrais), il le croise nécessairement dans ses recherches concernant l’aube de l’Ère de la Déesse Kali et le déplacement du centre initiatique principal dans un lieu éloigné des hommes. Ainsi, il se plonge dans l’hypothèse de l’Agarttha, centre initiatique mystérieux évoqué tant par Saint-Yves d’Alveydre (Mission de l’Inde) que par Louis Jacolliot (Les Fils de Dieu ; Le Spiritisme dans le Monde), Ferdinand Ossendowsski (Bêtes, Hommes et Dieux) et même René Guénon (Le Roi du Monde), et qui suppose un monde souterrain étendant ses ramifications partout, sous les continents et même sous les océans, et par lequel s’établissent d’invisibles communications entre toutes les régions de la terre. C’est dans l’Agarttha, où auraient jadis vécu les Bohémiens, que les décisions fondamentales concernant notre cycle cosmique sont et ont toujours été prises. Où se trouve réellement l’Agarttha et comment entrer en communication avec lui ? est la question fondamentale du « premier Renart », celui de ses deux premiers ouvrages, René Again et Arcane Deux, qui se référeront abondamment à ses recherches réalisées pendant les tribulations de son ami d’enfance au sein de la revue Spectre « Au Roi de l’Agarrtha s’oppose de toute évidence les Supérieurs Inconnus de la Congrégation, écrit Renart, comme la lumière s’oppose à l’ombre, ou plutôt comme le pouvoir temporel des Kshatriyas, et leur révolte impudente, sous couvert de l’imposition d’un Bouddhisme dévoyé (Hînayâna ou « Petit Véhicule ») s’émancipe de l’autorité spirituelle des Brahmanes jusqu’à dégénérer en tyrannie et en contre-initiation. » On voit encore ici se développer l’hypothèse d’un combat, mené depuis le début de l’humanité, entre les forces ascendantes et traditionnelles (conservées dans l’Agarttha) et les formes déclinantes ou modernes (encouragées par la C.S.I., spécialistes de la guerre psychologique et des méthodes de manipulation mentale). Si c’est par un autre biais, plus expérimental, plus inductif, que Kiki acquiert cette connaissance, ses conclusions rejoignent indubitablement celle de Jean-Alphonse Renart. 

Comme l’écrit sobrement Delphine Maza dans sa notule introductive publiée dans le n°8 et accompagnant la publication du dernier texte signé de la plume de l’ami de Jean-Alphone Renart : « Le 28 Mars 2002 à 18h40, alertée par une odeur asphyxiante qu’elle identifia à de la fumée, Mme Myriam-Alexina Valenciennes, concierge de l’immeuble situé au croisement de la Voie de la Déportation et de la rue du Bois à Pantin, s’introduisit dans le domicile de Kiki Landru. Elle ne retrouva malheureusement dans celui-ci qu’un monticule de cendres au centre du salon (…) » La mort de Kiki Landru signe peu ou prou la fin de l’histoire de la revue. En mai 2003, alors qu’ils se rendent à un festival littéraire en Autriche, les membres de la revue décident de la dissolution du projet en commettant l’autodafé de leur dernier numéro dans la forêt d’Innsbruck. 

La mort de Kiki Landru est, pour tous ses amis, un drame dont ils ne se relèveront pas. Jean-Alphonse Renart ne fait pas exception. Cet ultime deuil, il le vit même particulièrement mal. Déjà orphelin, il perd alors sa dernière attache affective dans le monde des vivants. Certes, cela faisait longtemps que les deux amis n’avaient plus que des relations épisodiques. Et Jean-Alphonse n’avait pas même lu un seul des textes écrits par Kiki pour sa revue fétiche ! Cependant, tous ces éléments ne font qu’accroître un sentiment de culpabilité presque insoutenable pour Renart. Dans un état de choc, il décide de quitter momentanément la banlieue parisienne – ce sera la seule et unique fois ! – et s’exile dans le vieil Andelys. 

Dans cette ville à l’ambiance gothique, funèbre et froide, Jean-Alphonse subit les effets d’une dépression nerveuse d’une année entière (2002-2003) qui sera suivie d’une période d’activité intellectuelle intense, aboutissant à la rédaction de ses quatre ouvrages récapitulatifs successifs : René Again (2004), Arcane Deux (2004), Le Combat contre Jarry (2005) et Autobiographie (sous-titrée « Vers les Terres Interdites », 2005). On ne connaît pas bien la vie de Renart durant ces quelques années, mais on la devine fort austère, retranché définitivement du monde comme il l’a voulu. On parle d’une ultime girlfriend dont il aurait tenu à garder l’identité secrète mais rien n’est moins sûr… Jean-Alphonse sort peu, ou alors simplement pour manger une pizza arrosée de verres de Limoncello. Ses seuls contacts sont ceux de ses nombreux correspondants internet. Pour son premier livre, il regroupe l’ensemble de ses recherches concernant René Guénon et les doctrines traditionnelles de l’Inde. On l’a déjà dit : son objectif est de démontrer le caractère profondément enfantin et joyeux des penseurs de la Tradition. Ainsi, la méthode d’obtention du salut est un jeu, un simple jeu (on pense à Daumal et à Gilbert-Lecomte), et les individus « réalisés » sont simplement des enfants accomplis, ayant regagné l’innocence et la fantaisie primordiale : « La véritable fantaisie est celle qui se prend suprêmement au sérieux, mais au sérieux comme fantaisie. Dans le jeu, la réalité et la fiction s’échangent, s’inversent, et tout n’est plus que rêve, illusion absolue et réalité intégrale. » L’ouvrage se clôt, étonnamment, par un panégyrique enflammé du comique américain Andy Kaufman, dans lequel Jean-Alphonse Renart décrète voir une personnification moderne de la réalisation spirituelle : « Andy Kaufman, malgré une fort mauvaise initiation sous les auspices du Maharashi Mahesh Yogi, a, de par sa puissance exceptionnelle d’intellection et sa compréhension intime de l’absence de moi, déployé – dans le pire contexte médiatique – le passage du manifesté au non-manifesté, par lequel s’opère le retour à l’immutabilité éternelle du Principe suprême, hors de laquelle rien ne saurait d’ailleurs exister qu’en mode illusoire. »

Dans son deuxième livre, cependant, soit Arcane Deux, la marque de Kiki apparaît à chaque page, puisqu’il s’agit maintenant de déterminer et de localiser la présence des Supérieurs Inconnus, dont nous sommes les instruments, d’identifier leur caractère et de comprendre leurs motivations. 

Ici, il est nécessaire de faire une digression terminologique, d’autant plus qu’elle suppose, pour la bonne compréhension des forces évoquées, une discrimination rigoureuse des champs de connaissance parcourus. L’appellation même de Supérieurs Inconnus est problématique, puisqu’elle remonte, en français, au martinisme, et donc à la branche ésotérique chrétienne de la Franc-Maçonnerie, dont fit partie (entre autres) le penseur contre-révolutionnaire Joseph de Maistre et à un grade que l’initié Guénon fut en mesure d’atteindre dès l’âge de 22 ans… Mais Guénon, qui s’éloigna de cette forme passablement corrompue d’initiation, a lui-même montré que Joseph de Maistre, comme la majeure partie des maçons, n’avait qu’une connaissance très relative de la réalité de ces Supérieurs Inconnus : « Les individualités, ici, revêtent un caractère essentiellement symbolique ; elles ne sont rien par elles-mêmes, en dehors de ce qu’elles représentent, et cela à tel point qu’elles n’ont pas même une physionomie qui leur appartienne en propre. (…) Personne ne connaît les noms de ces hommes, et personne ne songe à se les demander, parce que tout le monde sait fort bien qu’ils sont affranchis des limitations extérieures du nom et de la forme, ces deux éléments constitutifs de l’individualité vulgaire. (…) Il est fâcheux, lorsqu’on veut pénétrer la nature des mystérieux « Supérieurs Inconnus », de paraître ignorer tout autant qu’un simple occultiste, la théorie de la multiplicité des états de l’Être et de leur simultanéité. »

Cette idée de « Supérieurs Inconnus », fort prisée dans le domaine ésotérique, prit des formes très différentes, parfois contradictoires : on rencontre des Mahâtmâs dans le courant théosophique de Mme Blavatsky, et des Chefs Secrets à la tête de la Golden Dawn. Sur toutes ces formes ou manifestations, Jean-Alphonse Renart ne prononce pas la moindre parole tout le long de son ouvrage. Et pour cause : il se réfère exclusivement à ceux qui furent discriminés par Kiki Landru au sein de son expérience dans la revue Spectre, à savoir la C.S.I. (congrégation, on s’en souvient, au sein de laquelle les anciens enfants de l’Institut, Mephen-Little et Zgeg-Gueiro, furent cooptés à la sortie de leurs études). Mais même à leur sujet, Renart se confronte à un dilemme qu’il est nécessaire de préciser ici. 

La C.S.I., donc, remonte à l’aube de la déesse Kali et fut fondée par le Roi Asoka. Vice-roi d’Ujjain et de Taxila, fils et successeur de Bindurasa, de la caste des Kshatriya, Asoka avait fait froidement exécuter ses sœurs et son grand frère pour obtenir le pouvoir. À la tête d’une armée de 600000 fantassins, 30000 cavaliers et 9000 éléphants, il étendit son empire en annexant le Khotan, le Népal et Mysore et en mettant Ceylan en semi-protectorat. Ecoeuré par la conquête de Kalinga (aujourd’hui Orissa) qui le confronta à un chiffre de 100000 soldats tués et 150000 déportés, il se convertit au bouddhisme, devint végétarien, abolit la peine de mort et ouvrit des hôpitaux pour les animaux malades. Un corps de hauts fonctionnaires fut chargé de réparer les injustices commises. Il instaura des piliers surmontés d’un lion et ornés de la roue du Dharma-Chakra et déclara son adhésion au principe de la non-violence. C’est dans cette optique qu’il aurait créé la C.S.I., dont le but serait de « ne pas laisser tomber entre les mains profanes les moyens de destruction et de poursuivre des recherches bénéfiques ». Ces hommes se renouvelleraient par cooptation afin de garder les secrets techniques du lointain passé. Chacun des Neuf Inconnus serait en possession d’un ouvrage constamment réécrit (la mort de l’un signifiant la reprise du livre par un autre) contenant l’exposé de plus en plus détaillé d’une science. Le premier livre était consacré aux techniques de propagande et de guerre psychologique, le second à la physiologie, le troisième à la microbiologie, le quatrième à la transmutation des métaux, le cinquième à l’étude de tous les moyens de communication, le sixième aux secrets de la gravitation, le septième à la cosmogonie, le huitième à la lumière et le neuvième à la sociologie. 

Le dilemme de Renart est le suivant : « Y a-t-il eu n’y a-t-il pas eu une forme authentiquement spirituelle de la C.S.I. ? Asoka fut-il ou ne fut-il pas un imposteur ? La perfection dans la nocivité à laquelle celle-ci est arrivée de nos jours laisse planer un doute qui ne peut s’effacer dans mon esprit : car ses membres sont fort puissants, fort mauvais et fort bien informés. En tout cas, ce qui ne présente pas le moins de doute, c’est que celle-ci avait déjà atteint la forme dévoyée dans laquelle elle perdure lorsqu’elle coopta l’infâme Gerbert… »

Né en 945, Gerbert d’Aurillac devint le premier pape français en 999 (revers du chiffre de la Bête) sous le nom de Sylvestre II. Personnalité charismatique et « esprit fort », il introduisit en Europe les chiffres arabes qu’il avait découvert lors de ses études en Espagne. Avant lui, les Occidentaux s’en tenaient aux chiffres romains, très peu pratiques du point de vue du calcul. Or, les Arabes, à la suite des conquêtes de l’islam, avaient emprunté aux Persans une numérotation qu’eux-mêmes avaient découvert en Inde. Cette numérotation d’un principe radicalement nouveau était infiniment mieux adaptée au développement des mathématiques. Elle se caractérisait par l’usage du zéro (déformation de l’arabe as-sifr) et de 9 signes distincts (des chiffres) qui désignaient les premiers nombres. Les nombres ultérieurs s’écrivaient par addition de colonnes supplémentaires (dizaines, centaines). C’est cette graphie dite arabe que le pape Sylvestre II a introduite en Europe et qui règne encore aujourd’hui dans l’ensemble du monde industrialisé. Après un séjour en Espagne et avant son départ pour Rome, il avait fait un voyage aux Indes où il avait été contacté par la C.S.I. en vue de remplacer l’un des Neuf. Preuve de son génie techno-cybernétique primitif, Sylvestre II fabriqua une tête de bronze (automate au procédé correspondant au « calcul à deux chiffres » dont Sylvestre est un des précurseurs) répondant par Oui ou par Non aux questions qu’il lui posait sur la politique et la situation générale de la chrétienté. « C’est par l’alliance entre spiritualité et pouvoir, dans son goût de l’intrigue, sa complaisance à l’égard de l’empereur Othon et ses fils, que l’on peut distinguer l’équivocité démoniaque de Gerbert, écrit Renart. On reconnaîtra toujours la marque d’une faillibilité spirituelle par l’emploi concerté des moyens politiques et techniques : mais depuis les commencements du monothéisme et l’instauration du pouvoir pastoral, toute métaphysique authentique a déserté l’Occident. »

Après cet ouvrage fort court et d’une difficulté appréciable, Renart rédige ce qui restera sans doute comme son chef d’œuvre, l’imposant Combat contre Jarry. L’ouvrage participe de la plus forte intuition de l’auteur : à savoir la nécessité, pour chaque homme, de reprendre le combat de Jarry contre lui-même, comme étape nécessaire à l’appropriation de la puissance et prélude au voyage dans les Terres Interdites. L’ouvrage, est de la part de Renart, une véritable déclaration d’anarchisme métaphysique, qui ne surprendra que ceux qui ne comprirent pas les subtilités dialectiques de son usage de la pensée traditionnelle, et ses fins cosmiques. En outre, c’est à cette époque que commence les « voyages » de Jean-Alphonse Renart, voyages qui l’emportent jusqu’aux confins des mondes du rêve, où Renart combat, avec son corps électrique, contre les forces conjuguées du Bien et du Mal (les deux noms d’un même principe). Dans ce périple mystique, Renart réintègre le savoir de Jarry et son combat contre lui-même (a.k.a. Jarry écrit en italiques, comme pour différencier l’unité psychique de son identité formelle) dans l’acquisition d’une force (la pataphysique) s’exprimant dans la forme hiératique, terrifiante, du masque ou de la marionnette simulant son envers (Ubu). Jarry n’est plus Jarry pour Jean-Alphonse Renart, mais un concept et presque un slogan : Jarry devient la porte dont chaque homme est la clé, et qu’il faut forcer pour pénétrer dans les arcanes de la ForceJarry devient l’Homme, plus simplement, dans toute la conscience de son inutilité en tant que tel, et dont Jarry aurait, pour nous, définitivement, dénoncé les limites intrinsèques (comme le recours à la conscience de soi pour les évaluer). Déclaration de guerre, Le Combat contre Jarry l’est tout autant contre la conscience, cet « organe né tardivement », cette « police du cerveau » travaillant toujours « pour quelqu’un d’autre que nous ». Et l’on voit Renart reprendre à son compte les intuitions de Nietzsche et de Julian Jaynes, et les symboliser toutes, dans ce qu’elles ont d’insuffisantes pour se libérer soi-même de soi-même, à travers ce simple mot : Jarry

 « Qu’est-ce que Dada ? écrit Renart, c’est Jarry. Qu’est-ce que le surréalisme ? C’est Jarry. Qu’est-ce que le Grand Jeu ? C’est Jarry. Qu’est-ce que l’Internationale Situationniste, Minou Drouet, Louis Pauwels, Sri Aurobindo, Krishnamurti, l’Existentialisme, Saint-Germain-des-Près, Mai 68, Ionesco, De Gaulle, l’O.R.T.F., Mitterrand, Thatcher, Reagan, Christopher Reeves, le Yi-King et Lionel Jospin ? C’est Jarry. Qu’est-ce que Marilyn Manson, Jean Seberg, le Tueur du Zodiaque, South Park, Michael Jackson, saint Jean de la Croix, Soleil Moon Frye et Miltos Manetas ? C’est Jarry. (…) Et qu’est-ce que Jarry ? Ce qu’il a identifié lui-même comme la limite, la statue, la porte et la clé, le miroir et l’obstacle, soit n’importe quelle limite humaine, n’importe quelle résistance à la littérature absolue – ou « exagérée » – qu’il faut briser, tordre, détruire, démolir et dévaster pour atteindre la prochaine époque de l’Être, le Prochain niveau du Jeu. Jarry a détruit Jarry et nous n’avons cessé de recomposer un monticule avec les ruines de son édifice comme s’il s’agissait d’un puzzle. Même SPECTRE était Jarry (pourtant SPECTRE aurait pu être autre chose) »

Cette dernière référence peut étonner de la part de Jean-Alphonse Renart, jadis si hostile aux amis de Kiki Landru et à leur emprise étouffante sur ce dernier. Mais, au cours de la dernière période de sa vie, suite certainement au décès de son ami et à la dissolution de la revue, on voit Jean-Alphonse Renart réviser nettement son jugement, jadis défavorable, sur SPECTRE et même commencer une lecture systématique et annotée des différents numéros. Il hésite à entrer en contact avec les anciens membres, mais finalement s’abstient, alors que même il opère une synthèse des principaux textes de la revue, une édition révisée qu’il intitule TEMPLE, et continue les recherches de Kiki dans son modeste logement des Andelys, avant d’aller se fixer à Montreuil. TEMPLE est un des projets les plus étranges de Jean-Alphonse Renart. Relisant, à l’aune de la mort de son ami et de ses intuitions comme de ses interprétations, l’entièreté des publications du groupe (plus de 1400 pages rédigées et publiées en seulement quatre ans), il estime avoir à faire « à une des manifestations les plus éclatantes de la survie et du travestissement de l’esprit ésotérique traditionnel à travers la modernité. (…) C’est un exercice de salubrité privée que de rendre compte, plus nettement encore que les auteurs de cette Somme des profondeurs et des abysses de vérité qu’ils n’arrivaient pas à situer à la juste mesure. » Dans cette anthologie révisée, il exclue non seulement tous les textes qui ne participent pas directement à l’expérience directe de celle-ci et s’apparentent davantage à des écrits d’auteurs, développant leurs propres projets, mais également tout ce qui concerne la partie dite « imaginative » de l’aventure de SPECTRE, trop nettement « fictionnelle ». En quelques semaines de travail intense, il aboutit alors à un corpus extrêmement bref, dont la cohérence n’est pas toujours évidente, mais les visées immédiates très explicites : l’essentiel tourne bien sûr autour de l’Institut de Métempneumase Internationale, et Jean-Alphonse Renart y prend fait et cause pour le combat de son ancien ami : « Il n’y a pas de doute dans mon espritL’Institut de Métempneumase a été un évident lieu de recrutement pour la C.S.I., et peut-être même le produit de leur imagination démoniaque. Les amitiés de Stéphane Saint-Pol sont obscures : on parle même d’un séjour à Ingolstadt, haut-lieu du martinisme. D’autre part, je ne vois pas pour quelle raison, si la C.S.I. a effectivement nourri ses formations les plus récentes à partir des meilleurs élèves de cet établissement, elle n’aurait pas, dès les balbutiements de cette « nouvelle science », contribué aux conditions favorables à son développement, comme à son occultation (le décès de Blaise de Pâques par rupture d’anévrisme, comme le suicide de Francis McKay, font penser à des pratiques peu recommandables bien connues des « magiciens noirs »). »

C’est d’ailleurs à cette période du « retour » (le retour à sa chère banlieue parisienne), que date une rencontre décisive pour Renart : celle d’un couple mystérieux, qu’il évoquera sous les seules initiales A. et M. sans vraiment qu’on sache s’il s’agit d’un homme et d’une femme ou de deux androgynes. Il reconnut immédiatement le caractère inéluctable de leur intercession par la longue corne d’antilope accrochée à la ceinture de M. et le calame taillé en pierre d’aérolithe à la main de A. Ceux-ci le convainquirent de la nécessité de son combat, et de son « départ prochain » pour les « Terres Interdites » où l’attendait son « véritable travail ». Ils lui recommandèrent, en outre, l’usage d’une certaine formule, tirée de l’alphabet énochien, et que n’ignoraient point ni Mr.*** ni son vieil ami Kiki…

 

J’en étais à ce point de mon texte quand le facteur m’apporta une lettre qui me fit bien plaisir. Après six mois de « snobisme » tout à fait déplacé, Pacôme Thiellement, l’ex-directeur de la revue SPECTRE daignait enfin répondre à première lettre et prise de contact ! 

Je n’ai pas gardé de copie de mon envoi initial, cependant, à partir de sa réponse, je consignai l’intégralité de notre correspondance, que j’offre, en guise d’épilogue, à l’aimable lecteur qui aura suivi mon récit jusqu’à ce point. 

 

 

Paris, le 15 octobre 2006

 

Chère Madame Anne Cromwell,

Je n’ai pas connu Jean Renard, et le regrette fort. Kiki avait mentionné plusieurs fois cet homme à l’époque de notre amitié, et avec la plus grande tendresse. J’ai cru comprendre qu’il s’était passionné pour l’œuvre de René Guénon, auquel j’attache la plus grande importance, et qu’il avait tenté une continuation des recherches de son ami défunt entre 2003 et 2005, année de son tragique décès. Ses écrits n’ayant pas – à ma connaissance – pour vocation immédiate la publication, je n’en sais hélas pas davantage et en éprouve une tristesse que je crois fondée. Je ne peux malheureusement vous aider dans vos recherches le concernant, mais ne manquerais pas de vous faire signe si vous avez l’amabilité de me faire parvenir les résultats de vos (j’espère fructueuses) inquisitions

Parlez-moi un peu de vous. Qui êtes-vous ? Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à un sujet aussi austère pour une jeune fille que Renard ? Êtes-vous brune ou blonde ? Si vous désirez que nous prenions rendez-vous pour boire un petit verre d’alcool à la terrasse d’un café du IXe arrondissement, je n’y verrais – de toute évidence – pas le moindre inconvénient. 

Bien à vous,

Pacôme

 

 

Juvisy, le 16 octobre 2006

 

Cher Monsieur Thiellement,

Je vous remercie de votre aimable missive, et je vous prie de croire à mon dévouement. Je ne me rends que rarement sur la capitale dans l’objectif de boire un verre, et la dernière fois que cela m’est arrivé, je l’ai lourdement regretté. Je ne mets pas en doute votre disponibilité intellectuelle, mais parfois celle-ci est utilisée à mauvais escient, même par des gens très bien. 

Jean-Alphonse Renart et moi sommes entrés en contact par l’intermédiaire d’une mailing-list dans le courant de l’année 2005, à l’époque où il mettait la dernière main à son Autobiographie. Cela risque de vous paraître étrange, il ne s’agissait pas alors d’ésotérisme ou de littérature. Renart avait une passion inavouable et qui semble détonner de la part d’une personnalité aussi notoirement austère que la sienne : la pop music. Il cherchait une interprétation satisfaisante des thématiques traversées dans le disque Jazz du groupe Queen, rempli de ritournelles concernant les vélos ou les filles au gros-cul qui débarquent en ville et viennent vous/nous chercher. Mon explication lui ayant plu, nous avons immédiatement enchaîné sur les sources zoroastriennes de la poétique de l’iranien Mercury (cela pourrait intéresser votre collègue Patricia Rousseau, si je ne m’abuse). A commencé alors une amitié émouvante et impersonnelle – comme celles que l’on peut obtenir de la fréquentation du net. Ce furent de longues conversations sur MSN, des mails réguliers, l’envoi des manuscrits de ses ouvrages qu’ils corrigeaient et recorrigeaient alors même qu’il les avait déjà achevés et qu’il passait à autre chose. Quelques rares confidences sous le sceau du secret et de fortes et régulières démonstrations de sympathie intellectuelle. Puis il me prévint qu’il n’allait pas tarder à quitter ce monde, et tint à me confier son « legs ». Je m’engageai à chercher un éditeur pour ses livres et à continuer sa lutte contre les puissances obscures dont il avait réussi à détecter la présence et le champ d’influence. À propos de legs, je suis actuellement en possession d’un dossier fort étrange et qui devrait vous intéresser, vous et vos (anciens ?) amis : en effet, si Jean-Alphonse Renart eut par le passé une attitude pour le moins méfiante envers vos publications et leur orientation – jugée par lui très « occidentale » (ce qui signifie « moderne » dans le vocable propre à tout lecteur de Guénon, comme vous devez bien le savoir), il a rectifié son jugement les dernières années de sa vie et produit dans la foulée ce qu’il appelait une « synthèse pratique » de votre aventure. Si cela peut vous intéresser, cette « petite bombe » est à votre disposition. Faites-moi un signe…

Ah oui, j’oubliais. J’aimerais également clarifier pour vous un point qui semble encore obscur à vos lumières : je ne suis pas une femme, mais un homme. Je ne sais pas si je mérite cette appellation, du moins dans son acception courante – avec sa traditionnelle batterie de composantes classiques ou d’atouts : virilité, fierté, franc-parler, sens de l’honneur, sens de la parole donnée, goût immodéré pour la boisson, brutalité naturelle tempérée par une espèce de tendresse bourrue, amour des chiens, des manifestations, des émeutes, des bagarres et de toutes les choses qui se font dans la rue – mais, dans tous les cas, et quand bien même je ne serais pas vraiment un « homme », je ne suis pas une femme non plus (a.k.a. : Bas les pattes !).

Considérez-moi bien votre

Anne Cromwell

 

 

Paris, le 24 Octobre 2006

 

Cher Monsieur Cromwell, 

Tout d’abord excusez-moi pour ma « bourde ». J’espère que vous aurez la mansuétude de la considérer comme humaine. 

Je suis en effet particulièrement intéressé par la « synthèse pratique » dont vous parlez : Projet fort curieux ! Mon ami Scott Batty et moi-même sommes en ce moment-même en train de refondre un certain nombre de thèmes et d’inspirations de notre défunte revue en un nouvel ouvrage aux tonalités plus « religieuses » dirons-nous, et un document de ce type s’avérerait pour nous fort utile… Nous nous réservons cependant le droit de re-rédiger ce qui a été re-rédigé par l’étrange Renart… Un juste retour des choses : Après tout, ne sommes-nous pas les auteurs de ces textes ?

Cordialement

Je suis votre

Pacôme Thiellement

 

 

Juvisy, le 26 Octobre 2006

 

Monsieur Thiellement !

Sachez que c’est pour moi une joie de vous faire parvenir la « synthèse pratique » de votre revue par Jean-Alphonse Renart. Il n’est cependant pas aussi étrange que vous semblez l’imaginer, juste très singulier… Vous ne vous imaginez pas à quelle point la réserve que vous faites redouble paradoxalement ma joie : En effet, vous êtes bien les auteurs de ces textes. Il semble désormais loin, l’époque où, par prudence (supposé-je) vous les attribuiez à un tiers !

À propos, et si le sujet ne vous agace pas trop, j’aimerais aborder un point qui reste pour moi relativement énigmatique : à savoir ce que vos anciens amis et vous appelez la « mort incomplète » de Kiki Landru (je crois que c’est le terme employé par le journaliste Laroussini lors du compte-rendu de son enquête dans la revue Le Nouveau Vertige n°1, été 2006). Et bien sûr il y a le mystère abyssal de la voix-off de certains films attribuée à feu Kiki (celui-ci parlant depuis sa mort ???), et tant d’autres éléments qui me troublent depuis fort longtemps… 

Il me faut ajouter le fait suivant : Je suis en possession d’un tapuscrit de l’Autobiographie de Jean-Alphonse Renart, que j’espère un jour prochain voir publié en grandes pompes chez un gros éditeur genre Gallimard et dont je rédige actuellement ce qui s’apparente à une préface. Dans celle-ci, Renart raconte une rencontre avec Kiki Landru qui se serait déroulée plusieurs années après sa mort officielle. Celle-ci aurait eu lieu dans la ville gothique des Andelys, où Renart séjournait à l’époque. Pensez-vous qu’il s’agit là d’un événement réel ou d’une pure licence poétique de son auteur ? Sachant le lien qui unissait Renart et Landru, je ne pourrais croire à un petit jeu de sa part. Et puis pour moi son honnêteté intellectuelle est absolument incontestable. 

Figurez-moi complètement votre

Anne Cromwell

P.S. : L’Autobiographie est sans doute un des ouvrages les plus importants de notre triste époque. Son sixième et dernier chapitre, Il ne se passera rien, presque uniquement consacré à la description du texte testamentaire éponyme de Kiki Landru, et en révélant le caractère allégorique quant à l’entreprise SPECTRE, vous intéresserait sûrement et apporterait un parfait complètement à cette « synthèse pratique » que je vous ai évoquée précédemment et dont il forme comme l’élément-miroir. 

 

 

Paris, le 6 Novembre 2006

 

Cher Monsieur Cromwell

Je vois bien où vous désirez en venir... Kiki est-il mort ou non ? Je ne suis pas la personne la mieux placée pour y répondre, mais – si je dois vous donner mon avis – je pencherai pour la négative. Kiki nous a en effet fait parvenir plusieurs éléments depuis son « décès apparent » ; et en particulier certaines bandes-son pour films que je réalise avec mon ami Thomas Bertay (une en particulier, dans laquelle il est fait deux fois mentions d’un Renar (t ou d) enterrant sa grand-mère dans un buisson de houx – peut-être une allusion à ce cher Jean-Alphonse et à ce fameux héritage qui lui permit d’approfondir ses investigations en toute quiétude financière ?) ; mais la « forme » dans laquelle celui-ci se manifeste m’est pour tout vous dire inconnue. Cette « voix » nous est venue – étrange, n’est-ce pas ? – des Andelys… J’aimerais ajouter pour votre gouverne que la phrase qui clôt le film La Conspiration des Danseuses a tout d’abord été publié dans le n°0 de Spectre dans le texte de mon ami Grégory Gutierez consacré à la Golden Dawn. Il s’agit de Ol sonuf vaorsag goho iad balt, lonsh calz vonpho. Sobra Z-ol ror I ta nazps. C’est de l’énochien, langage fort prisé par le savant John Dee. Comme le dit sobrement l’admirable Jacques Bergier (cité par G.Gutierez, ibid) : « Il paraît que si on prononce correctement le rituel, on est entouré par un ellipsoïde d’invisibilité à une distance moyenne de 45 centimètres du corps. Je n’y vois pas d’objection. » Quelque chose me dit que cette phrase énochienne devrait également apparaître dans les toutes dernières pages de l’Autobiographie de Jean-Alphonse Renart… 

Détrompez-moi si je m’avance imprudemment sur un terrain glissant, mais une idée m’est venue récemment – une idée qui va vous paraître sans doute curieuse et vous fera peut-être même bondir ! C’est l’idée que, peut-être, Kiki Landru et Jean-Alphonse Renart ne faisaient qu’un. Deux possibilités : Après sa disparition, Kiki a réintégré momentanément son identité officielle, le temps de mettre par écrit le savoir qu’il avait obtenu dans sa précédente manifestation. Ou alors a-t-il complètement inventé une nouvelle identité, pourvue du passé adéquat, et pour des raisons que j’imagine analogues. Depuis le 6 novembre 2005, il a dû trouver une troisième forme pour continuer son combat, ce combat immémorial, inlassable et incessant contre la Congrégation des Supérieurs Inconnus, ce combat que – malgré tout, il le sait – nous avons toujours à Spectre admis, défendu, et parfois même cautionné… Ce combat qui nous a épuisé mais dans lequel je m’accorde maintenant à reconnaître peut-être l’unique justification de toutes nos palinodies intellectuelles ainsi que ces revirements qui paraîtront aux lecteurs de l’avenir si hautement condamnables mais auxquels on doit bien reconnaître notre très humaine faiblesse, ce combat, enfin, que nous avons fini par assumer pleinement et porter à la lumière, une fois la revue morte et enterrée, dans l’ouvrage que vous tiendrez j’espère un jour entre les mainsCe combat qu’il a continué sous sa véritable (?) identité pendant les trois années qui suivirent cette fin déplorable, et qui l’ont mené – je n’en doute pas – aux confins des Terres Interdites. 

Où est Kiki maintenant ?

Je suis toujours vôtre

P.Thiellement

 

 

Juvisy, le 8 Novembre 2006

 

Monsieur Thiellement,

Blablabla…

- Devinez !

Votre : Anne Cromwell