Pacome Thiellement.com

corpus_685_1spectre1001.jpg
Le Terrorisme est un humanisme
Paru en 1999

Contexte de parution : Spectre

Présentation :

Editorial du n°1 de Spectre (1999). Image de Scott Batty. 






 

Si vous pensez que l’art est mort ou une affaire de goût, c’est parce qu’il s’est étendu à l’infini des possibles et dans tous les champs sociaux. Depuis les publicités parodiant leurs parodies (les cocus de la contre-culture) aux colonnes de Buren (l’avant-garde sodomisée par sa propre chasteté) jusqu’à tous les journaux d’étudiants écrits par des flics en civil, l’intégration progressive de toutes les subversions dans un cadre qui leur crééent une utilité économique et sociale est l’évènement le plus macroscopique de notre époque. Ca a la couleur de l’art, mais ça n’en est que l’image. On plutôt : ça a l’apparence de l’art, mais ça n’en a pas la saveur. 

Je ne sais pas quand ce retournement est arrivé. 

A une époque, c’était simple. Nous avions l’art officiel d’un côté : pompier, grandiloquent, révérencieux, ridicule. De l’autre, nous avions l’Avant-Garde, quelque nom qu’elle portât (et même si elle refusait cette appellation) et l’Avant-Garde était le seul lieu où l’on pouvait respirer. 

A cette époque, nous avions l’Histoire… Nous l’avions jusqu’à très récemment, d’ailleurs. L’Histoire était messianique ; justes ou faux, les lendemains chanteraient. Ils avaient tort, nous avions raison. Ils étaient vieux, nous étions jeunes. Ils étaient névrosés, nous étions émancipés (ou, du moins, nous allions l’être). Tant de tabous, tant d’idées ridicules, chez eux ; tant de drôlerie et de générosité, chez nous. 

Mais quand il n’y a plus d’Histoire en tant que telle, plus de libération de forces, plus d’Histoire versée d’un sens messianique, quand il n’y a plus de « Demain », il n’y a plus d’Avant-Garde. Il n’y a plus d’Avant-Garde, parce que, dans cette surcharge d’informations, l’énervement des évènements, il n’y a plus de temps possible. 

C’est pourquoi, finalement, dans l’art contemporain, ça n’est pas l’art qui est mort, c’est le contemporain.        

La saveur de l’art c’est l’abîme qu’il provoque sur les sens et dans tous les sens. Cette émotion n’a pas de prix. Cette émotion ne peut même guère être anticipée par des professionnels. Cette émotion est la rencontre de l’humain avec l’humain, mais dans le non-humain. Cette émotion est la métamorphose de l’humain se rencontrant dans le minéral, le végétal, l’animal et le divin. Cette émotion est l’ouverture à la vérité libre du Temps, au grand jeu des métamorphoses du monde. Cette émotion est la meilleure au monde… 

On ne peut plus gifler le goût public comme Jarry, Malevitch, Picabia, Cravan ou Isou le pouvaient encore… La gifle fait maintenant plus que jamais partie du jeu. Dada est au Musée et à l’Académie. Les tabous des années 1950 sont levés et récupérés dans leur accroche publicitaire et marchande. L’horreur reste circonscrite, mais son énergie lui est ôtée. Ca a la couleur du Mal, mais ça n’en est que l’image. Ou plutôt : Ca a l’apparence du terrible, mais ça ne bouleverse plus personne. Ca ressemble au terrorisme, mais c’est un humanisme.

Cependant, il semble que, plus que jamais, pour vous et moi, l’urgence se fait sentir d’un allégement. Un allégement à quoi ? A cette consommation aux traits libérés et permissifs mais qui n’est que la forme achevée d’un contrôle parfait. 

Seulement, il n’est pas si évident d’être imprévisible. Pour piéger l’ordre, on pourrait se vouer au hasard, mais…

…………………………………………………………………………………………………..

Rien ne semble sortir de « nouveau » dans un monde où l’aléatoire a déjà une place. 

Heureusement nous ne proposons rien de « nouveau » : nous ne proposons que cette lumière qui tombe comme un effet de fin de jour sur la part d’« impossible » déjà présente. C’est-à-dire la puissance de fascination des formes extrêmes du délire (paranoïde, psychotique, schizoïde) en œuvre partout mais ici mis à la lumière blessante de la lucidité. Ces formes extrêmes sont maintenant notre monde même, et c’est pourquoi cet emportement de la réalité vers le délire, qui devrait (en apparence) couper court à toute pratique non-calculée du délire, ne touche pas l’art nomade du spectre : c’est-à-dire la dérobée aux classifications sociales et psychosociales. Par son rire. Par sa mise plus grande sur la table de l’Être. 

Il ne s’agit plus de faire table rase. Cela, la seule lucidité nous l’interdirait. Faire table rase, c’est chuter à nouveau dans la falsification et la banalité. Il faudrait retourner en-deça de la naissance. On ne peut pas repartir, on se retrouverait bloqué en stade terminal : dans la chambre d’hôpital où nous finissons tous par atterrir… Il faut au contraire accumuler et dépenser avec malice les données du savoir, détourner, remettre en jeu (c’est-à-dire faire revivre) les mots les plus vivants d’entre les morts. En ceci, Lautréamont est le Grand Présent, qui, le premier a détourné volontairement le langage pour le corriger. Nous, nous nous fichons de corriger quoi que ce soit dans le sens du Vrai ou du Bien, nous nous contentons de vérifier l’illusion générale grâce à la malléabilité de la parole. Cette illusion, loin d’être pathétique, a au contraire tous les traits d’un jeu d’enfant. L’enfant est cet indien ou ce vampire qu’il décide d’incarner. Nous sommes, dans nos enfantillages, ces Gentlemen Invisibles qui traversent les histoires et les géographies du Sens pour le détourner dans le sens du Revirement.