Article sur le roman La Balade de l'impossible d'Haruki Murakami publié dans la revue littéraire Calamar en mai 1999.
Alors qu’il débarque à l’aéroport de Hambourg, Watanabe entend Norwegian Wood des Beatles. Il se souvient alors de ses années d’étude (1968-1970), du suicide de son meilleur ami, Kizuki, et de son aventure amoureuse, par la suite, avec la petite amie de celui-ci, Naoko. Autour des personnages principaux, de constantes révoltes estudiantines troublent le pays mais elles semblent presque irréelles, incompréhensibles en tous cas pour Watanabe hanté comme il l’est par la mort et la passion amoureuse. Watanabe est un pacifiste conventionnel, qui dit « Peace » et pose une affiche de Miles Davis dans sa chambre. Il ne s’intéresse pas aux groupes d’étudiants de son université. Il lit, il boit, il écoute des disques, il travaille, il étudie la tragédie grecque, il sort le soir faire l’amour avec des filles, il se blesse la main, laisse échapper une luciole et tombe amoureux de Naoko.
Haruki Murakami danse sur du vide. On reconnaît une de ses phrases à cinq méridiens de distance : cette naïveté roublarde de celui qui vous tient la main pour vous amener jusqu’au gouffre… Il démarre toujours bien tranquillement, par des remarques badines comme « Il y a quelque chose de bizarre pour une femme à être en même temps jeune, jolie et grosse. Quand je me trouve en compagnie d’une femme jeune, jolie et grosse, je suis toujours troublé » (La Fin des temps) ou « Si on lit les romans de Faulkner ou de Philip K. Dick quand on est fatigué nerveusement, on comprend très bien de quoi ça parle. Quand je suis dans un de ces moments je choisis invariablement un de ces deux auteurs. Je ne les lis jamais à d’autres moments » (Danse Danse Danse). Et puis il creuse jusqu’au point de non-retour et c’est quand la chute se retourne en un salut par le vide que le roman s’arrête. Murakami aurait fait un excellent thérapeute.
Même si La Fin des temps le dépasse en richesse baroque et Danse Danse Danse en impact émotionnel, La Balade de l’impossible est à bien des égards le plus abouti à ce jour des romans de l’Ulysse quinquagénaire de Kobé. Le flot de références (livres, disques, films) qui généralement sature les romans de cet érudit jazzophile ne pose ici aucune entrave à l’immédiateté de son intrigue et de son art romanesque, emporté comme le roman l’est par une tension permanente, une enfoncée irrémédiable vers les contrées de l’amour et de la mort.
Watanabe tente de se réveiller de l’hypnose permanente dans laquelle vivent les hommes : « Réveille-toi, essaie de comprendre. C’est pour cela que j’écris ces lignes. Car je suis le type même de l’homme incapable de comprendre les choses tant qu’il n’a pas essayé de les mettre en mots. » Mais surtout : « Quand j’y songe maintenant, je m’aperçois que j’ai alors vécu des jours bien étranges. En pleine vie, tout tournait autour de la mort. ».
L’héroïne principale, Naoko, est atteinte d’un mal mystérieux. Après avoir toujours « soulagé » son petit ami Kizuki avec ses mains et sa bouche, elle se laisse pénétrer une première fois le soir de ses vingt ans par Watanabe (et émet « le cri le plus déchirant qu’il me fut donné d’entendre au moment de l’orgasme »), avant de partir dans une maison de repos, le Foyer des Amis, où elle se lie d’amitié avec Reiko, une petite femme ridée qui fume comme un pompier et joue Bach et les Beatles à la guitare. De quoi est atteinte Naoko ? De la perfection, peut-être. Naoko a beau se dire inachevée ; le soir, au Foyer des Amis, lorsqu’elle se déshabille devant Watanabe, c’est la perfection de son corps qu’il remarque ; c’est peut-être la perfection de leur relation, leur symbiose, qui a empêché Naoko de s’ouvrir à Kizuki pendant leur idylle d’enfance. Cette perfection provoque une angoisse infinie. Naoko le dit : « Je sais bien que je me sentirais plus légère si je relâchais la tension de mes épaules. Mais, si je le faisais maintenant, je me retrouverais en morceaux ».
Nous ne savons pas de quoi sont atteints les patients du Foyer des Amis, mais nous pouvons nous demander si ce n’est pas l’horreur de cette tension permanente vers la perfection, dont leur lucidité empêche une réalisation satisfaisante : devenir des animaux mécaniques. Et cette tension vers la perfection, l’autonomie, qui est le symptôme de notre horizon aujourd’hui, est le facteur de nos deux grandes maladies principales : le stress et la dépression. Déjà, en 1942, Georges Bataille se demandait comment chaque homme faisait pour calmer sa hantise de n’être pas tout, d’être inachevé, et si cette hantise n’était pas toujours en sommeil dans chacun d’entre nous. 1969 semble une éternité, mais Naoko et Reiko seraient considérées comme dépressives aujourd’hui ; peut-être justement parce que leur tension vers la perfection ne saurait engendrer que le stress et, butant contre le mur de leur lucidité personnelle, se retourne en dépression. Même le repos de Naoko n’en est pas un : elle continue de se lever le soir, tendue vers la lune, comme un animal affamé. Elle se perfectionne dans son exil ; elle devient, à nouveau, cette femme close, sur-tendue qu’elle était, jeune, et qu’elle n’a pas été le soir de ses vingt ans, dans son accès de désespoir, ses coulées de larmes sur la « Waltz for Debby » de Bill Evans et sa nuit d’amour avec Watanabe.
« Seuls les frigides réussissent » disait Warhol. Mais ils ne réussissent que s’ils n’ont pas cette lucidité, qui transforme leur frigidité en désespoir, en blessure supplémentaire. Nagasawa, l’ami de Watanabe, par exemple, à qui baiser ne fait rien, qui a couché avec plus de 80 filles, peut tranquillement « réussir ». Nagasawa est indifférent alors que Watanabe ressent sans cesse sa différence. Watanabe, à qui baiser ne fait pas rien, ne s’achemine pas tranquillement vers sa tâche sociale. Il pénètre, au contraire, dans un monde ouvert par l’amour. Sa blessure ne cesse de s’ouvrir. Quand ils couchent ensemble, Naoko et Watanabe pensent à Kizuki. Dans le sexe comme dans la littérature, les morts parlent. L’amour, c’est toujours la mort de quelqu’un.
Les morts meurent deux fois. Une première fois, ils meurent. Une deuxième, ils disparaissent du souvenir de leurs proches, parce que les proches changent, vieillissent, et ceux qu’ils étaient lorsque les morts étaient encore vivants meurent également. « Je vais avoir vingt ans, dit Watanabe en parlant de Kizuki, et ce que nous avions en commun quand il en avait seize et moi dix-sept a déjà disparu. Et l’on peut toujours crier, cela ne reviendra pas. » Watanabe aimerait être quelqu’un d’autre entre Naoko et Kizuki. Il aimerait repartir en arrière mais « seuls les morts ont toujours dix-sept ans. »Il aime désespérément Naoko : « En la serrant dans mes bras, je pouvais sentir les aspérités d’un corps étranger n’arrivant pas à s’apprivoiser. C’était cela qui m’avait rendu amoureux et qui avait provoqué mon érection. » Mais Naoko, à la différence de Watanabe, ne change pas et c’est pour ça qu’elle va mourir : les morts qui lui parlent sont toujours les mêmes. Naoko est belle et intelligente et brillante mais, justement, ce qui en elle resplendit a l’éclat même de ce qui n’a qu’un temps et dont le temps est déjà passé. La mort est circonscrite en elle : tout ce qui brille est mort.
Le narrateur n’attend guère de la mort qu’un « néant lumineux ». D’ailleurs les écrivains que ne cesse de lire l’auteur de La Balade de l’Impossible, Fitzgerald et Salinger, sont des écrivains présentant une expérience occidentale du vide. Leur recherche romanesque n’est aucunement descriptible comme psychologique, sociologique, métaphysique. Elle est davantage tournée vers le mystère de l’existence humaine, toute entière vouée à l’inutilité sociale, le désir de l’impossible, l’errance provoquée par l’amour, l’amitié et la mort. Si le monde n’est qu’un jeu vide de sens, alors un regard tourné vers le vide est plus courageux qu’une vaine agitation. Ce qui n’empêche nullement la danse des phénomènes : couleurs, odeurs, nourriture, femmes, livres. Un art aussi fou et délicat qu’une course au mouton sauvage.
Et il y a les chansons des Beatles… Les chansons des Beatles représentent l’horizon du sacré dans lequel se meut le roman de Murakami. Non seulement elles permettent le flux de la mémoire involontaire, mais elles reviennent dans les plages les plus méditatives du livre. Les Beatles retiennent la sensation poétique du réel. Non en ce que le poétique s’exprime nécessairement comme poème. Le sacré s’exprime comme transgression de la flèche du temps. Si le temps ne s’écoule pas médiatement identique, alors le sacré apparaît. Le sacré est le jeu du réel et de l’irréel, du visible et de l’invisible. Alors s’ouvre un temps qui n’est ni projeté en avant, ni retournant en arrière. Au contraire, le temps s’y tient dans sa plénitude : le vide. À travers une chanson des Beatles, quand elle est traversée, il n’y a rien. Elle peut être écoutée indéfiniment. « Ces gens-là, dit Reiko en parlant de George Harrison, John Lennon et Paul MacCartney, en connaissent un bout sur les joies et les peines de la vie ».
D’ailleurs la seule qui s’en tire dans cette histoire, finalement, c’est Reiko. Derrière les rides et la fumée, elle endure. Elle accepte de ne pas comprendre. Si le monde peut être sauvé par l’amour, c’est en acceptant du monde son caractère énigmatique. Reiko se fait aux ténèbres de l’existence, comme s’il n’y avait rien d’autre à faire, et que, peut-être, ça n’était pas si grave : « Si l’on est plongé dans l’obscurité, il suffit d’attendre patiemment que les yeux s’y habituent ».
Les romans de Murakami fonctionnent comme substituts à une expérience de pensée, de poésie. La Balade de l’impossible, comme les quelques romans qui peuvent compter dans l’histoire d’une vie humaine, est un livre des morts.Et la blessure ressentie par la lecture et le deuil de celui-ci, analogue à celle d’un amour fou, n’est pas près d’être cicatrisée.