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André Igwal est mort
Paru en 2000

Contexte de parution : L'André Igwal

Présentation :

Hommage à un vieil ami, André Igwal, publié dans un recueil d'hommages réalisé par Phil Casoar en 2000 : L'André Igwal








Alors André Igwal est mort. Et chaque fois qu’André Igwal meurt, je suppose que de très nombreuses personnes (plus nombreuses que ça encore) se rendent compte que - à sa manière inimitable (caustique, affectueuse, volubile, sans la moindre note pathétique) - il a accompagné un moment plus ou moins long de leurs vies, avec sa batterie invraisemblable de textes, revues, strips-photomatons, devinettes, mots croisés, contrepèteries, dessins. Et bien sûr tous les anagrammes dont il s’affublait : ce n’était plus un homme, c’était un cabaret à lui tout seul, doublé d’une guérilla. 

 

J’ai connu Igwal entre 1989 et 1992, approximativement. Avant je l’avais beaucoup lu, dans ses chroniques contre-culturelles avec Casoar et surtout dans La demi-lune que j’avais adoré, ses rock comptines, ses épitaphes, ses « vérité sur »… J’étais jeune et assez con et je ne me rendais pas compte (enfin, un petit peu, quand même) de la rareté de cet homme : sa douceur, sa générosité… Igwal ressemblait vraiment au corsaire-trappeur de ses rêves d’enfant. Il avait juste déplacé la fonction. On le sentait toujours en guerre : pas contre, mais pour. Avec ses disques des Rolling Stones en fond sonore, ses bouquets de canulars, et les évocations toujours merveilleuses qu’il faisait des gens qu’il aimait : Farid, Phil, José, Jean-Pierre, Marc, Filipandré… Igwal n’arrivait jamais chez vous ou à vous sans une rafale de cadeaux : livres, revues, disques, vidéos et photocopies d’articles qu’il puisait dans ses archives de bibliothécaire borgésien de l’humour et de la bande dessinée (l’autre gars dans ce genre, mais dans un autre genre, son genre, c’était Placid). Il constellait la conversation d’innombrables éclats de rire soprano et d’insultes affectueuses. « Ton père est un enculé de ta mère ! » Toutes ses enveloppes mail-artisées (qu’il faudra un jour réunir dans un gigantesque volume) étaient toujours des private-jokes hilarants et inattendus. Je crois que ce polyarthrite rhumatoïdien d’Igwal avait offert sa vie à l’humour. Il faut l’imaginer, passer d’opération en opération, de rhumatologue en radiologue, et revenir en faire des gags. Je me demande quelle épitaphe il s’est choisi. Ma préférée, que Mattt Konture (qu’il admirait et aimait énormément) avait illustrée, c’est celle-là : 

« Vivant qui passe 
« Pour qui trépasse 
« C’est dégueulasse
« Pourquoi moi ?
« Pourquoi pas toi ? »

Mais mon anecdote préférée c’est encore celle d’Igwal en Espagne. Il arrive à l’hôtel, fatigué, avec Annie, et le type derrière la réception lui demande son nom. André, peu habitué à l’espagnol, répond simplement « Es Igual. » Et le mec se marre à n'en plus finir. 

Il avait raison. Finalement peu importe comment il s’appelait, l’important c’est qu’il ait été celui pour qui c’était égal.