Texte publié dans le n°7 de Spectre (octobre 2001). Image de Scott Batty.
A la douceur du temps nouveau
Les bois feuillissent les oiseaux
Chantent chacun en son latin
Selon les vers du nouveau chant
Il est donc temps de se procurer
Ce que l’homme désire le plus
Guillaume d’Aquitaine
Une main s’approche de la vitre, trace dans la buée le signe de l’élection : un cercle brisé, semblable au cerceau que tenait la petite fille du rêve, avant qu’elle ne se remette à sauter à la corde. Elle m’avait dit : je dois sauter sans cesse, et mes chaussettes changent de couleur, jaune, bleu, mais c’est pour que la mort ne vienne pas. Quand j’ai quitté la scène du rêve, pendant l’espace de quelques secondes, j’ai pensé que ce rêve ne m’appartenait pas, mais était celui de Joanne, la serveuse du restaurant thaïlandais où nous allons dîner un soir par semaine, avec ma grand-mère et mes parents. Cela fait six mois que j’observe Joanne et que Joanne m’observe mais nous ne nous parlons pas. Joanne maintenant retire son visage de la vitre et me regarde furtivement avant de reprendre son travail. C’est bien le signe, mais je ne sais pas à quoi il fait allusion. Le cercle est brisé. Les chaussettes changent de couleur. Sauter à la corde peut vous éviter de mourir. Les choses ne s’expliquent pas ; elles arrivent. Inutile d’inquiéter qui que ce soit d’avantage, et encore moins mes parents. Je termine ma cuisse de poulet et reprends un peu de riz gluant.
Ma mère me demande comment se passe l’école. Bien avec les professeurs, mal avec les élèves. « Comme d’habitude, dit ma mère, tu es trop intelligent. Ils ne te comprennent pas. » « Et les quilles ? » demande mon père. « À mon âge, on ne sort pas avec les filles. D’ailleurs, à l’école, personne ne sort avec une fille. Et puis elles ne me plaisent pas, elles sont moches. » « À douze ans, on ne sort pas avec les quilles ? » répète mon père, étonné. « À l’école, personne ne sort avec les filles. » Mon père commande une autre bouteille de vin et une petite Badois pour moi. Je ne rêve pas, sur la bouteille que Joanne dépose en me regardant ostensiblement avant de reprendre son va-et-vient entre les tables, il y a encore le signe. Elle l’a tracée avec un bic bleu sur l’étiquette glacée. J’emprunte le plume de ma mère pour reproduire celui-ci sur la nappe. Mes parents me regardent avec des yeux ronds. J’esquive en prétextant un problème géométrique difficile à résoudre. Nous ne nous parlons plus jusqu’au café. Au retour, dans la voiture, j’observe les grands immeubles haussmaniens du VIIe arrondissement, et, sur l’avenue Rapp, un groupe d’hommes en gris qui se donnent rendez-vous devant la salle Adyar. Voici l’histoire d’une de mes multiples vies.
J’habite métro Bir Hakeim, dans le quinzième arrondissement, près d’un grand square vide à l’abandon. Mes parents et grands-parents du côté paternel habitent au quatorzième étage de l’immeuble, dans un seul grand appartement qui fait tout l’étage. Je m’ennuie beaucoup, énormément. Souvent, la nuit, je rêve que je suis sur une plage, devant la mer, dans une petite maison blanche et vide. Et autour, à l’infini, rien que la plage qui se confond avec la mer et la mer qui se confond avec le ciel. Il ne se passe absolument rien. C’est un très, très beau rêve.
Un matin, je suis réveillé par ma grand-mère qui m’annonce que mon grand-père est tombé dans le coma au Caire où il résidait pour affaires. Je bute contre le siège à bascule. « Hein ? » Il a succombé au cancer qu’il portait comme une légion d’honneur, et maintenant il nous faut prendre l’avion au plus vite pour le retrouver sur les bords de la vie avant qu’il ne traverse le fleuve et les sycomores tristes avec son Ka.
« Le Ka, dit le Dictionnaire de Civilisation Egyptienne, est une des notions spirituelles des Egyptiens les plus difficiles à cerner. Pour les premiers égyptologues, le ka exprime l’être, la personne, l’individualité ; Lepage-Renouf, le premier, a souligné les caractères divers de génie, dieu protecteur et double spirituel du ka. C’est cette dernière vue que Maspero a imposée avec autorité et sous laquelle on montre le ka comme une projection vivante et colorée de la figure humaine, un double qui reproduisait dans ses moindres détails l’image entière de l’objet ou de l’individu auquel il appartenait. Le signe du ka est deux bras dressés faisant le geste d’embrasser et de protéger, sur quoi on a pu démontrer que c’était là un de ses aspects de dieu protecteur : il protège le vivant, mais il le protège encore après la mort, mourir n’étant jamais que rejoindre son ka. »
Ma grand-mère et moi partons donc dans l’immédiat. Mais l’immédiat est chose interdite aux mortels, au Caire, et les embouteillages, de l’aéroport à l’hôtel où nous séjournons, le Bibi Hôtel, à la frontière du désert, sont plus longs qu’une phrase de romancier français que trois points refusent de finir… Ma grand-mère et moi passons presque toute l’après-midi dans un taxi libanais…
– Combien de temps le Ka acceptera-t-il d’attendre ?
C’est la question que pose alors ma grand-mère à la jeune japonaise dans la voiture coincée à côté de nous en lui faisant un clin d’œil excessivement langoureux. Immédiatement, elle rebondit sur ses dessins, car ma grand-mère est une dessinatrice spécialisée dans la métaphysique (et plus particulièrement la théogonie des druzes, qu’elle juge admirable). Ses soixante-dix ans se portent comme un charme, et elle peut en séduire beaucoup, malgré son visage ridé, son apparence un peu bourgeoise enquiquinante et ses vêtements usés. Mais le temps d’attente est tellement long que ma chère grand-mère s’ennuie déjà de sa nouvelle conquête. La japonaise soupire et ma grand-mère baille avec une lascivité à peine contenue. Le taxi libanais fait alors le commentaire suivant :
– On ne passe pas son permis de conduire, au Liban ou ici. On va dans une boutique, bien ; on paie, d’accord ; et puis on a un permis de conduire. C’est tout. De toutes façons, ça fait longtemps qu’on conduit comme ça chez nous : on rentre dans une voiture et on prend le volant. Qu’est-ce que c’est, des leçons de conduite, dis-moi ?
– Oui, répond alors ma grand-mère, zélée, de toutes manières, vous avez tout le temps d’apprendre pendant les embouteillages…
– Eh oui ! A un millimètre heure, surenchérit le taxi libanais en rigolant.
Au Bibi Hotel, avec Nabil Sebad à l’accueil derrière le comptoir, ajustant sa cravate avec une épingle en argent pendant qu’il reçoit les clients, pendant les longues heures d’attente et d’inquiétude, que faire d’autre que de lire attentivement les trois premiers numéros du Journal de Donald, revue de bande dessinée d’avant-garde, que je viens de dégoter par la professeur de sanscrit de ma mère. Elle s’appelle Delphine Disney et c’est la mère de l’auteur-éditeur de Donald, alors âgé de vingt-quatre ans. Le Journal de Donald me fait alors l’effet de découvrir quelque chose comme une Bible, une mouette qui s’est coincée l’aile sur mon balcon ou le prélude au sens de ma vie dans une pochette-surprise.
« Né le 5 décembre 1963 à Grenoble, écrit-on dans l’Encyclopédie de la bande dessinée d’avant-garde, Walter Archibald Disnouchette dit Disney est le fils unique d’Archibald Disnouchette, canadien, et de Delphine Leipzig, française originaire de Strasbourg (…) En 1980, il débarque avec sa mère à Paris et embauché, grâce à son frère Roy, dans une agence de publicité, il rencontre un autre jeune dessinateur de talent, Ub Iwerks, qui dès lors sera son plus proche collaborateur (…) En 1986, avec Iwerks, il crée un personnage de bandes dessinées propice aux métamorphoses animalières (mais le plus souvent figuré sous la forme d’un canard) baptisé Donatien. Donatien connaîtra l’année suivante la célébrité sous le nom de Donald. Les deux premières bandes dessinées réalisées, alors jugées trop audacieuses, ne sortiront qu’après la troisième. Dans la première, Bad ! Bad ! Bad !, le caneton, enthousiasmé par l’exploit de Lindbergh, qui traversa jadis l’Atlantique en avion, embarque Daisy et les animaux de la ferme dans une folle équipée aérienne qui dure près de cinq ans, animaux qu’il se voit obligé de tuer un à un et manger dans les larmes pour assurer sa subsistance. La deuxième, Aggagag, pastiche avec drôlerie l’Univers des textes de Lovecraft. Mais c’est avec la troisième, Resumate, que Disney réussit son coup de maître. »
Resumate est la bande dessinée que je lis alors au Caire, une des bandes dessinées les plus étranges du fils de Delphine Disney et que je n’appelle déjà plus que Walt. Dans Resumate, Donald n’est pas un canard (duck) mais une souris (mouse), une souris flic, Donald Mouse, en imperméable beige dans une autre ville très grise, et il doit impérativement enquêter sur un crime qu’il a commis auparavant. Et ce mort continue de le poursuivre, zombie, le long des villes grises. Le zombie, autrefois appelé Jean-Marie, est le propriétaire d’une collection de soixante mille fraises et qui pourrait servir à nourrir les enfants des prolétaires plutôt que de s’entasser stupidement dans la baraque inénarrable de Jean-Marie. Donald Mouse, justicier, l’a tué pour les donner aux petits enfants pauvres, et maintenant le zombie de Jean-Marie ne cesse de le hanter. Pas moyen de s’en défaire, et, fuyant vainement dans une Europe détruite par la guerre, Donald Mouse se fait arrêter par un autre flic suisse. Relativité de la justice : tout n’est que rêve, obscurité et magie, et nous hurlons comme des aveugles dans notre sommeil. Le long de murs très gris, à l’encre délavé, sur la pente raide, des aveugles sont maintenant assis les uns à la suite des autres, et l’un d’entre eux se détache, aveugle chauve, suit la route jusqu’à un bar où une serveuse cyclope refuse de lui servir son verre. Finalement, à la fin de l’histoire, excédée, elle lui poignarde la main. Dans la zone où les aveugles bifurquent, les borgnes sont reines, mais que leur sert cet œil unique ? Rien, puisqu’il n’y a rien à voir, et je suis progressivement en train de perdre ma pensée le long des limbes de cette ville… C’est mon père, je crois, qui m’a parlé de cette idée de corriger les chefs d’œuvre du monde entier histoire de virer toutes les conneries contenues à l’intérieur et d’en faire des romans moins longs, comme un tour de passe-passe de prestidigitateur. Celui que je connais, de prestidigitateur, fait des tours avec des petits enfants. Il s’appelle Antoine et il les transforme en ballons de couleur qui rebondissent sur la plage. Leurs parents d’abord pleurent, mais ensuite ils ramènent le ballon chez eux et jouent avec le dimanche quand il fait beau. Ma grand-mère l’admire beaucoup, Antoine. Elle me le dit régulièrement. Elle dit : « Enfin, un artiste, mon petit-fils, enfin un véritable artiste dans mon ennuyeuse vie mondaine faite de cocktails et de déceptions. »
Je me suis endormi, ça alors, en lisant les aventures de Donald Mouse, et qu’est-ce qui a bien pu se passer encore pendant mon sommeil ? La porte de la chambre d’hôtel est entrouverte, alors que je me réveille péniblement. Ma grand-mère est déjà debout, habillée et pomponnée en forme de deuil, c’est-à-dire en noir, et son visage est plein de larmes.
– Ca y est, me dit-elle en reniflant, ça y est : ton grand-père est mort...
C’est la seule journée pluvieuse que je me souvienne d’Egypte, mais je crois que la pluie, je l’ai rajoutée dans mes souvenirs, pour parfaire l’image de ma grand-mère et moi marchant dans les rues endeuillées, et allant, pour oublier, traîner nos guêtres assombries dans le musée du Caire tout trempés… Où est le ciel, où est la terre, enfant malheureux ? Je suis celui qui ouvre les portes car puissantes sont les formules lorsque je parle… Nous traversons le musée avec promptitude. Les statues sont magnifiques, mais, en l’occurrence, elles ne font qu’accentuer la distance entre mon grand-père et nous, médiatisant comme tout art sacré le monde sublunaire (le nôtre) du monde supra-lunaire (le sien) où les âmes des morts se transforment en étoiles musicales, résonnant comme un milliard de notes dans l’harmonie inaltérable des sphères. Le monde est né d’une grande note et de deux lumières, explosant dans des infinités d’ondes qui composèrent nos corps, donnèrent à nos matières charnelles une forme harmonieuse, faite de symétries et d’asymétries savamment dosées, les molécules faisant la navette et tissant et retissant nos corps, nos vrais corps, altérables et, telle la nature, corruptibles et périssables, mais dont la forme, donnée mat, participe d’un mouvement éternel. J’ai envie de vomir. J’ai envie de boire un verre de jus de mangue ou de jus de goyave. Nous passons en trombe devant des multitudes de scarabées. Je m’arrête un instant devant une statuette en bronze du trapu dieu Bès qui décoche une flèche invisible dans ma direction : c’est à lui que je compte ressembler, mais plus tard, avec sa grande barbe de réalisateur américain, son nombril arrogant et sa toute petite queue toujours en érection. Il ne lui manque que la casquette, mais les dieux pré-chrétiens portent des abats jours sur la tête, car c’était chic à l’époque. Et c’est alors que, devant un tombeau de pharaon un peu surfait dont nous nous amusons d’abord sincèrement, pris d’un élan de spiritualisme très soudain, ma grand-mère commence à me parler de son grand projet, celui qu’elle a soi-disant tu pendant toutes ces années, mais que la mort de mon grand-père l’a dorénavant convaincu de révéler au grand jour.
– Dans l’admirable Livre des Morts, dit-elle avec beaucoup de solennité, il y a des dessins de corps avec une colonne vertébrale droite, ceux du Ka, comme dans mes dessins, et c’est en les voyant que j’ai compris que la colonne vertébrale droite était la clé de l’immortalité. On remarque le plus souvent les deux bras dressés faisant le geste d’embrasser, mais ce qu’on oublie, c’est que cette colonne vertébrale droite, présente par son absence criant comme un sexe sur la figure, c’est l’admirable position zazen… C’est comme ça que les adeptes du zen obtiennent leur satori. J’ai demandé à mon amie Setsuko, dont je suis (entre parenthèses) très amoureuse (tu n’ignores pas, mon petit-fils, que j’ai épousé ton grand-père à une époque où je n’avais pas encore découvert la véritable nature de ma sexualité, et qui est le lesbianisme platonique avec des filles aux yeux bridés, maniaques de l’Asie comme on nous appelle parfois de façon assez nettement péjorative), admirable Setsuko qui est allée plein de fois dans les monastères et qui a un moine particulier et qui connaît tout ça très bien. Une fois, en position zazen, elle a eu l’impression de partir, mais ça n’a pas duré longtemps, elle était dans le ciel, comme ça, d’un coup, et son moine lui a dit : « Tu es le ciel, tu es le vent . » Ca, c’est le corps astral. J’y crois, moi, au corps astral. C’est une idée admirable. Pour faire l’expérience, quand tu dors, tu dois avoir la colonne vertébrale très, très droite, et le reste du corps presque engourdi, ankylosé, et alors tu pars, et tu es le ciel, tu es le vent. Quand les prêtres ont trouvé ça, ils l’ont gardé pour eux, et ils l’ont monnayé. Et seuls des gens très riches, comme les rois, ont pu se permettre de l’acheter. Il y a eu un complot, mon petit-fils, un complot de ces sépulcres blanchis, comme dit le Christ des prêtres, un complot pour cacher aux gens le corps astral… Eh bien, je veux qu’on rende le corps astral aux gens. Je désir le leur vendre, quand même, bien sûr, mais pas cher, pas cher du tout, c’est pourquoi je compte maintenant faire une secte qui durera juste le temps de vendre le corps astral au monde entier. Je désire le leur vendre pour vingt euros, vingt euros et ça y est, hop, ils pourront profiter de leur corps astral. Ils pourront être le ciel, être le vent. Le Livre des Morts, c’est un livre qui dit et explique en détail la vérité, c’est donc un livre admirable. C’est les égyptiens qui ont inventé la religion, et c’est très sérieux, cette histoire de religion et de réunir les gens entre eux pour former une communauté. C’est pour ça qu’il faut s’y remettre au plus vite, mais d’une façon démocratique : en vendant au monde entier ce putain de corps astral qu’on nous a fait miroiter pendant cinq mille ans. Après la mort, ça sera comme ils le disent dans le Livre des Morts, au sein duquel les chrétiens ont (entre parenthèses) beaucoup puisé pour inventer leurs notions de paradis et d’enfer, et encore d’immortalité de l’âme et encore toutes sortes de choses qu’il serait trop long ici d’expliquer, alors, c’est moi qui te le dis, mon petit-fils, tu as intérêt à connaître tout ça par cœur… Ton père dit qu’il n’a pas le temps de connaître tout ça par cœur, et guère même l’envie de lire ce livre qui est pourtant un livre monumental, décisif et définitif, ton père dit que le Livre des Morts ne l’intéresse pas beaucoup parce que c’est un livre froid, qu’il lit d’autres choses généralement, qu’on ne doit pas tous lire la même chose, et que, la colonne vertébrale droite, il n’aime pas ça, que c’est désagréable, que ça l’ennuie beaucoup, que moi-même je l’ennuie parfois beaucoup également, que je suis une donneuse de leçons, et que, les donneuses de leçon, ça ne l’intéresse pas beaucoup… Mais enfin, mon petit-fils, quand il va mourir, je te le dis, ton père - ignorant comme il l’est à l’égard du livre des morts égyptiens - je ne sais pas trop comment il s’en sortira…
Une fois sortis du musée du Caire, ma grand-mère et moi allons boire un verre de jus de mangue en nous prélassant paresseusement au bar le plus proche. Le bar s’appelle le Dodo Club et il est devenu, depuis peu de temps, très, très branché. Il y a des acteurs de cinéma et des top models un petit peu partout. Je peux surtout voir les allées et venues d’un espion fort célèbre, Eric Boboon, accroché à son téléphone portable et passant régulièrement la main dans ses cheveux pour recoller une mèche rebelle à sa savante gomina. Eric Boboon est un espion si célèbre qu’on le reconnaît maintenant sans cesse, ce qui l’empêche de faire correctement son travail. Surprise, Eric Boboon s’approche de notre table, et, intéressé par la conversation que ma grand-mère a amorcée avec moi sur l’immortalité, et les emprunts du christianisme à la plus vieille religion du monde, Boboon se joint alors à nous et nous nous mettons à charger de concert les prêtres de toutes les religions. C’est un peu facile, mais, de toutes façons, il faut bien tuer le temps, et l’anticléricalisme en est une.
Au bout d’un moment, un peu fatigué par cette conversation, Eric Boboon se retire. Séduit par son intelligence exceptionnelle, il laisse à ma grand-mère son numéro de téléphone portable. Dès le lendemain matin, elle le rappelle pour savoir s’il serait intéressé par l’achat de son corps astral (et ce, pour vingt euros seulement), mais Boboon décline alors son offre avec une excuse tout ce qu’il y a de plus pathétique et évasive.
Deux jours plus tard, nous rentrons à Paris.
L’année qui suit la mort de mon grand-père est un calvaire. J’entre en cinquième dans un lycée catholique de droite progressive et humaniste appelé le Collège Charles de Gaulle. Mon voisin est un mec très bizarre. Il s’appelle Benoît et passe toute son année plongé dans un seul livre, et ce simple fait, considéré le contenu de celui-ci (qu’on peut sans doute qualifier du contraire exact d’un chef d’œuvre), me donne des sueurs froides. Le livre se nomme : Comment faire des maquettes de bateau. Et il contient un explicatif détaillé de la méthode pour construire (je vous le donne en mille) des maquettes de bateau. Benoît est asthmatique etrespire très fort pendant les examens. Moi, je suis devenu un petit con salement hautain depuis que je fréquente Walt Disney, et comme je n’ai aucun système philosophique sérieux pour justifier un choix éthique aussi discutable, je me fais casser la figure régulièrement (avec des approfondissements successifs de ma matière charnelle) par les autres petits cons du Collège Charles de Gaulle.
Pour asseoir sa réputation de progressisme, le Collège Charles de Gaulle nous propose, chaque mercredi matin avant l’heure du déjeuner, un cours d’éducation sexuelle aux travaux pratiques assez particuliers. Sans aller jusqu’à la pénétration (qui sera réservée à nos prochaines années de collège) nous effectuons des cunnilingus assez poussés sur quelques pouffiasses sexy que l’école a employées à cet effet. Suivant la formule du docteur Lacan selon laquelle un hétérosexuel est quelqu’un qui aime les femmes, que celui-ci soit un homme ou une femme, garçons et filles sont conviés à la besogne de lécher goulûment ces grosses pouffiasses accoutrées de façon tout ce qu’il y a de plus indécent, leurs chaussures à talons hauts sur nos épaules, et à suivre, pendant l’heure, les variations de leurs contractions et gémissements. La mienne est une ancienne présentatrice de jeux télévisés appelée Natacha. Elle a les cheveux blonds longs et porte un pull rose avec un décolleté en forme de cœur, une minijupe grise et des bas noirs. Sa chatte blonde est des plus soyeuses et relativement agréable à caresser. Ses gémissements mélodiques me procurent alors mes plus longues et mes plus éprouvantes érections de jeunesse.
Pendant les pauses, elle me raconte pourquoi elle a quitté son job bien payé de présentatrice de jeux télévisés. Elle comptait alors se consacrer exclusivement aux échecs, jeu dans lequel elle est passée maître. Malheureusement les échecs ne suffisent pas à arrondir ses fins de mois, et elle emploie ainsi une heure par semaine à se faire lécher par la classe de cinquième de mon collège. Elle n’est d’ailleurs pas mécontente d’être tombée sur moi car je n’en profite pas pour la mordre ou la faire saigner d’aucune façon, à la différence de Samantha, une de ses amies que s’amuse à violenter Gabriel, assis à la table derrière moi, et sans le moindre égard, s’aidant parfois même pour cette besogne d’une épingle à nourrice rouillée. J’ai du respect pour Natacha, mais celui-ci est considérablement diminué par l’idée qu’elle compte prochainement jouer un rôle de standardiste branchée dans un sitcom.
Pour obtenir un peu d’argent de poche et m’acheter de quoi dessiner, comme Walt, des bandes dessinées d’avant-garde, j’essaie le week-end des appareils qui permettent d’entretenir artificiellement la ventilation pulmonaire des malades atteints de paralysie des muscles respiratoires. On appelle ces saloperies des poumons d’acier. Je me retrouve régulièrement à l’article de la mort, explorant les limites de ma claustrophilie, ma grand-mère tentant de me rassurer à mes côtés, agitant son mouchoir brodé rose. Et parfois même, la gentille Natacha, si elle passe par là, m’y accompagne un moment et me détend en se caressant lentement devant moi et en croisant et décroisant les jambes pour me laisser apercevoir sa chatte blonde. C’est Natacha qui me permet de comprendre que la pornographie est une manière de pitié, et qu’il n’y a rien de plus estimable que les personnes qui s’y consacrent de façon désintéressée. Sans Natacha, au sein de mon poumon d’acier, je mourrais probablement d’ennui. Grâce à elle, au sortir de cette épreuve, je suis si joyeux que je sors toute la nuit, cours les rues de Paris en dansant, m’arrête dans les tavernes encore ouvertes après deux heures du matin où je bois des chocolats chauds avec de la crème chantilly et me laisse enivrer par des musiques fabuleuses, enchanteresses, rêvées, des chants ensoleillés comme jamais. Bien sûr, Natacha, par pudeur, ne m’y accompagne pas, mais c’est ses sauts, ses visites surprises au centre d’essai de poumons d’acier qui permettent à mon esprit de ne pas s’assombrir définitivement dans mes obscurs projets de bandes dessinées et mes jobs du Samedi. Que ferais-je sans son sourire si plein d’indulgence ?
Le soir, quand j’arrive à dormir, je rêve toujours de longues plages où la frontière est niée entre le sable, la mer et le ciel. Mais un jour où une otite spécialement violente me coupe de toute capacité auditive et me fait subir le pire son de signal électrique imaginable, je disparais alors plus que parfaitement de la surface du globe et glisse même entre les mailles incertaines du réel pour vivre à l’intérieur du rêve. Par le biais d’un miroir de poche situé à mes côtés, j’inspecte mon autre visage : tout alors y est changé. J’ai vingt-cinq ans, je porte le monocle, une longue barbiche, un nœud papillon, un chapeau melon, un fume-cigarette encore éteint, une canne et une queue de pie. Je ne ressemble pas tellement au dieu Bès et ma queue n’est ni petite ni continûment en érection. Je sors alors avec lenteur de la petite maison blanche où je vis, et, observant posément l’espace qui se déploie à cet instant devant moi, j’entends une voix derrière moi, grave et douce, qui prononce mon nom.
Cette personne, c’est moi.
Ou plutôt, c’est quelqu’un qui me ressemble étrangement. Il ne ressemble pas à l’enfant que je suis, mais à ce jeune homme que le miroir m’a renvoyé comme mon reflet prospectif. Comme je ne suis pas habitué à ce nouveau visage, le voir porté par un autre ne m’effraie pas outre mesure mais m’indiffère. Je remarque juste que la personne qui me parle possède un visage semblable à celui que le miroir me reflète maintenant, mais ce n’est pas mon visage dans le miroir, et ce n’est pas moi qui me parle. Tout cela fait probablement partie des coutumes du lieu dans lequel j’ai émergé. Les seules choses auxquelles je suis capable de penser sont ces formes émouvantes des vibraphones et des glockenspiels, parmi les plus merveilleuses inventions des hommes, et le glass harmonica, organe de beauté cristalline. La mer produit alors toute la musique, et la musique est une suite de chants de sirènes inversés. L’homme et moi nous asseyons sur des fauteuils pivotants, qui tournent perpétuellement sur eux-mêmes, à moins que ce soit la plage confondue à la mer qui tourne et nous qui restions au même point. Tout ici est lent et infini, tout est beau et désert, de la délicatesse de la solitude lorsqu’elle est délibérément choisie. J’ai des paillettes en étoile plein les mains, elles tombent sur mon passage lorsque je longe la berge et tracent ainsi mon chemin sur les dunes de sable qui les recouvrent invariablement lorsque je me détourne de celui-ci. Je découvre alors les si sereines contrées que l’on peut situer aux confins de l’angoisse et de la souffrance. Car il n’y a nulle souffrance qui ne s’abolisse, passée une certaine limite, et ne se voit résorbée dans le calme et la sérénité blessée du savoir de la défaite de chaque fait.
Je reste là un temps indéfini, mais qui semble durer de nombreuses années. Puis, un après-midi où il fait spécialement chaud, le téléphone sonne dans ma maisonnette blanche. Alors, à l’autre bout du fil, alors que je répète machinalement « Oui ? Oui ? Oui ? », ce que je distingue comme une interlocutrice, d’une voix sourde hésitante, totalement inattendue dans ce contexte, se contente de murmurer : « … Vous avez oublié quelque chose… »
- Quoi donc ? C’est vous, Natacha ?
Je ressors comme ça, d’un rien, et laisse alors la plage et le double de mon autre visage pour diriger un journal de bandes dessinées, répondant à quelque projet cosmique élaboré peu avant sous l’influence de Walt, et que je nomme Le journal de Mima.
A la sortie du premier numéro, consacré pour beaucoup à des dessins relatifs à mon voyage en Egypte et à la mort de mon grand-père, toutes les personnes à qui je le confie toussent en m’en parlant, tentant par politesse de cacher le peu d’intérêt qu’ils portent à mon travail. Walt, cependant, fait montre d’un enthousiasme qui m’encourage énormément, et c’est à lui (et non à Natacha) que je réserve le récit de mon expérience récente, expérience déterminante en plus d’un point, et si prégnante que je n’ai d’autre but que de créer la passerelle qui me permettrait de relier notre monde à cet autre qui ne le connaît point.
Walt est intrigué par ce que je lui en raconte. Selon lui, ce lieu visité ouvrirait comme d’une serrure le sens de ma vie. Lui-même expérimente beaucoup dans ses rêves, rêves dans lesquels il apparaît sous les traits de Donald. Qu’est-ce que je peux bien maintenant faire d’autre sur terre que de tracer lentement la ligne qui me sépare de ce que j’ai vu ? Ou plutôt lentement l’abolir, faire se rejoindre ces deux morceaux de vie comme dans cet autre monde la frontière est abolie entre le sable, la mer et le ciel.
Ma grand-mère parle régulièrement du double pays, notion qu’elle a tiré de ses lectures du Livre des Morts. D’une certaine manière, c’est cela : pays de la mythomanie collective et pays de la mythomanie personnelle, et dans le cas de chacun le sens de la vie est l’abolition des frontières, et faire depuis la mort et dans la vie le seul pays de ces deux pièces séparées arbitrairement. Pour cela, je n’ai pas grand-chose : un rêve, une transformation, une double identité elle-même dédoublée, et c’est tout.
- La fin du monde, me dit ma grand-mère, est attendue de minute en minute. C’est moi-même qui d’emblée, a bravé ces conséquences, en arguant du caractère admirablement fatal de mon esprit. Que m’importe ce qu’on dit de moi puisque je ne sais pas qui parle. J’oublie, je parle de ce que j’ai déjà oublié. J’ai oublié systématiquement tout ce qui m’arrivait, sinon l’indifférent, l’admirable indifférent.
Mais alors que ma chère grand-mère, en robe de chambre à fleurs roses et divers colifichets d’intérieur, me tient cet éclairant discours, j’aperçois qu’il lui pousse, entre les jambes, pas moins de ce que j’identifierais plus tard à un sexe d’homme en pleine formation.
Je préviens immédiatement mes parents qui appellent à ce propos S.O.S. Docteurs. Mais le docteur qui vient constater l’appendice mutant est un individu borné et stupide qui ne se voit capable que de nous dire sur un ton emphatique et concerné : « Nous ne savons pas encore ce que c’est ; et nous ne pouvons pas dire si, oui ou non, il s’agit en effet d’un sexe d’homme en formation. » Cent vingt euros pour cette petite déclaration de scepticisme fastoche, c’est un peu fort de café (et pourtant dieu sait si j’aime le café). J’en suis alors parfaitement retourné et remonté.
Lentement, parfois, je retrouve dans mes rêves le chemin de la plage, et mon autre visage, et le même visage porté par l’autre homme. Mais cela ne dure jamais que quelques instants et rien de décisif ne s’y passe. Une fois, une fois seulement, l’homme a le temps de m’annoncer que, d’ici quelques semaines, une personne que je connaissais bien naguère et que j’ai oublié depuis, va enfin expliciter le rôle qui m’est attribué dans cette étrange histoire.
Nous sommes au Lycée Charles de Gaulle en pleine séance de travaux pratiques d’éducation sexuelle quand Joanne, la serveuse du restaurant thaïlandais, réapparaît, striée de lumière et d’ombre comme elle l’a toujours été, incroyablement belle et vite. Entre deux grosses pouffiasses léchées et torturées par mes plus répugnants camarades, je remarque sa forme dans l’ombre qui s’avance vers moi, ondulante, cheveux longs noirs, dans son costume d’or de serveuse thaï qu’elle ne quitte visiblement jamais, un revolver pendant à sa ceinture nouée autour de son corps. Elle me regarde, puis, de ses fines lèvres d’héroïne maligne et cruelle, me dit, sur un ton autoritaire, de la suivre sur le champ. Je m’exécute sans prononcer le moindre mot, laissant coite ma pauvre Natacha qui n’a plus alors qu’à rentrer chez elle sans avoir même atteint l’orgasme, mais non sans avoir, auparavant, pris mon cartable qui contient le brouillon d’une dissertation à venir sur lequel je compte travailler le soir même… C’est un devoir sur les conséquences du plan Marshall. Il y a également dans ce cartable un dossier (sujet libre) sur le granit, que j’ai appelé, un peu pompeusement je dois l’admettre, Granit & Temps.
Je suis Joanne le long de couloirs cachés au sein de mon lycée même et que je n’ai encore jamais vu auparavant, passe le long de souterrains de terre cuite aux inscriptions hiéroglyphiques qui me sont inconnus, stalactites de corail et stalagmites de cuivre, Joanne me précédant et frayant un chemin en taillant à la machette les lianes de métal chromé qui ont repris leurs droits sur les jungles d’acier traversées.
Parfois, Joanne se retourne pour me regarder sans mot dire ; puis elle reprend sa besogne et nous continuons à avancer. Nous marchons ainsi pendant près de deux heures. Mon désir pour Joanne ne fait que s’accroître pendant ce voyage, je suis inquiet des mouvements de ses bottines, et je lui ferais tout aussi bien l’amour, ici et maintenant, dans les jungles souterraines et territoires de calcaire et de cendres de volcans gravées en forme d’inscriptions millénaires ; signes répétant l’histoire, la légende, réversible et récupérable (Dame à la licorne, Clémence au pont, Alice au baldaquin), légende revenant infiniment par cycles dans lequel la lune et le soleil ont tout le champ du monde, exécutant leurs lentes danses dans les cieux auxquelles participent étoiles, nerfs et âmes des défunts (puisque c’est la même chose) ; mais cela est impossible, je veux dire lui faire l’amour, ou du moins peu probable, ayant douze ans, soit dix-huit de moins qu’elle, et étant toujours, et puceau, et tétanisé par les femmes. Nous finissons par atteindre une salle sculptée par des troglodytes à même la pierre et que Joanne doit, pour quelque raison connue d’elle seule, juger propice à la petite conversation que nous ne saurions manquer d’avoir maintenant. Je lis alors sur le mur, dans l’écriture hiératique en forme de wingdings ou webdings de la nuit des temps, la légende : celle de l’élu, et je la connais, clé, contre-clé, clé, choisi de toute éternité pour ressusciter les morts et faire la passerelle, la rampe entre les eaux des morts et la terre des vivants. Né d’une intuition pré-existentielle, il doit ensemencer le corps de ses plus vieux ancêtres, pour renaître en tant que ses propres père et mère ; être axiomatique par excellence, il porte le double vase où l’eau des morts coule et se mêle à la terre des vivants. Il a passé les pires épreuves, maintenant immarcescible, il se tient, doux, calme, serein et à la limite du sommeil, dans le ciel opaque de la nouvelle terre, le double pays (notion). Il ne peut plus fuir d’un seul ciel, lui étant et étant devenu indispensable au rythme du globe, à la succession des saisons, au temps à jamais sacré de l’agriculture et du commerce, présidant à chaque guerre, invoqué à chaque invention. Il a repris les droits sur le désert même, et le désert obéit à ses souhaits, du reste tous nécessaires, ses désirs qui ne sont que désirs de ce qui est, et, de toute façon, sera. Illimité dans ses possibilités, mais n’actualisant que ce qui est de l’ordre de la nécessité, il règne sur les vivants et les morts, maintenant une seule communauté, un seul monde que seuls les yeux peuvent encore dédoubler…
– Bien. Nous allons procéder point par point. Car cela risque d’être long, sinon.
Joanne cligne alors des yeux. La maîtrise parfaite de ses gestes contraste avec le miel de son sourire. Elle sort son revolver et le pose sur la table, ostensiblement tourné vers moi, comme pour me montrer qu’elle me fait confiance et qu’elle ne compte alors pas l'utiliser.
– Premier point : je ne suis pas seulement la serveuse d’un restaurant thaïlandais. Je suis également un membre des services secrets. Je m’appelle Joanne.
– J’avais compris ça…
– J’ai essayé de rentrer en contact avec toi, sans me faire remarquer par ta famille, en inscrivant un signe connu de toi seul sur une vitre et l’étiquette d’une bouteille de Badois, quand vous étiez au restaurant.
– J’avais compris ça aussi. Le cercle brisé. Je l’avais vu en rêve peu de temps auparavant. S’oppose-t-il à l’immémorial projet cosmique que les écritures qui nous entourent développent à nos yeux d’infidèles ?
– Pardon ?
– Euh… Oui, j’avais remarqué votre petit manège, Joanne. Vous permettez que je vous appelle Joanne ?
– Pardon, je te demande pardon ? Écoute, si tu avais compris cela, tu aurais pu venir faire cette démarche de ton propre chef, tu m’aurais épargné la vision de tes camarades de classe faisant des cunnilingus à de grosses pouffiasses, sans parler du risque que comporte cette expédition intra-scolaire. J’aurais pu y laisser ma vie, mais peut-être que celle-ci n’a pas la moindre importance pour toi…
– Je suis sincèrement désolé et ce n’est pas le cas du tout. Je tiens à vous, Joanne.
Joanne sourit, étonnée, mais elle reprend vite son visage austère et concentré et enchaîne sans plus tarder :
– N’exagère pas pour autant dans le sens inverse, espèce de séducteur. Tu comptes probablement m’amadouer. Mais mon entraînement psychique m’a rendue parfaitement insensible aux flatteries. Ma vie en l’occurrence conditionne des choses qu’il te serait nuisible d’ignorer, malgré ton flegme imperturbable d’adepte de religion révélée… J’arrive à mon deuxième point : la personne qui intéresse nos services n’est pas toi mais ta grand-mère.
– Je l’aurais parié.
– Ah oui ? Et pourquoi donc ?
Joanne rend alors son regard inquisiteur d’avantage.
– Parce que personne ne s’intéresse à mon triste sort. A l’inverse, ma bruyante grand-mère est pleine d’attraits pour le reste du monde. Il suffit qu’elle parle et toutes sortes de personnalités internationalement célèbres du monde du spectacle ou de l’espionnage même, s’approchent d’elles pour l’écouter avec attention…
– Éric Boboon, je sais, est venu s’asseoir à votre table, dit Joanne avec sécheresse, en me coupant sans vergogne dans ma litanie.
– Ah ? Vous le saviez ? dis-je alors que les larmes me montent lentement aux yeux.
– Éric est un excellent agent, mais maintenant il passe difficilement incognito, réplique Joanne.
– Certes… Ca ne doit pas vous arranger beaucoup, malgré l’excellente publicité qu’il fait à votre organisation…
Je souris. Joanne ne peut s’empêcher de sourire également. Puis elle reprend :
– Éric a prévenu nos services de ce que ta grand-mère lui a proposé, à savoir d’acheter pour vingt euros seulement la méthode qui consiste à devenir immortel, et nous avons immédiatement relié ça à une de nos affaires les plus pressantes. En réalité, ta grand-mère est désormais au cœur d’une conflit global pour la possession du corps astral, de l’immortalité. Tu n’ignores pas que le conflit pour la possession de la formule de l’immortalité est un des plus vieux qui soient, que déjà les Égyptiens, et les Mésopotamiens…
– Oh non, on ne va pas recommencer… J’ai soupé de ces histoires, vraiment. Si vous voulez savoir, Joanne, ma grand-mère n’est rien d’autre qu’une douce lesbienne, une maniaque des asiatiques, et qui ne veut pas vieillir : c’est tout…
– Eh bien, pas du tout, vois-tu, ta grand-mère est effectivement en possession de la méthode pour obtenir le corps astral : il s’agit de la colonne vertébrale droite ; et, si elle fait paraître son information à grand échelle, les religions du monde entier risquent de s’effondrer. Même les plus savants alchimistes n’ont pas réalisé une opération synthétique d’une telle envergure pour obtenir ici-bas ce qu’ils n’étaient voués qu’à mendier à travers leurs prières pathétiques adressées à l’au-delà. Tu vois maintenant l’importance ?
– Pour qui travaillez-vous exactement, Joanne ?
– Tu n’as pas besoin de le savoir. Mais sache que ce n’est ni contre toi ni contre ta grand-mère.
– … Je ne vous imagine pas tenir le discours inverse, même si c’était le cas…
– … Évidemment, évidemment... Cependant…
– Cependant ?
– Cependant, il serait du meilleur ton que ta grand-mère n’évente pas trop sa nouvelle si elle et toi tenez à rester en vie.
– Vous en venez déjà aux menaces, Joanne ? A l’intimidation maffieuse ?
– Non. Ce n’est pas de moi qu’il s’agit, imbécile. Moi aussi, je tiens à toi. Mais ta grand-mère et toi courrez de grands dangers si vous ne faites pas attention… A moins…
– A moins ?
Je remarquais que Joanne se mettait à penser vite entre chacune de ses phrases : elle imaginait un plan substantiellement différent que celui qu’elle m’avait ébauché précédemment à grands traits.
– A moins que tout le monde ne possède effectivement le corps astral, ce qui détruit en effet la possibilité que la mort de ta grand-mère intéresse encore les leaders des grandes religions faisant grand profit des dépossédés que nous sommes…
– Vous parlez en votre nom ou au nom de vos services, là ?
– A ton avis, andouille ?
Je ne trouve alors aucune réponse digne d’être formulée et me referme dans un mutisme de circonstance. Cela dit, il faut maintenant faire vite. Faisant fi du danger que cet acte présente, Joanne quitte dans la minute les services pour lesquels elle travaille et ce, sans même prendre la peine de les prévenir. Elle me conduit, dans sa voiture noire et bleue nuit, jusqu’au domicile familial, dans la tour près de Bir-Hakeim où nous arrivons vers trois heures de l’après-midi, ce qui est relativement tard pour un mercredi. Nous retrouvons ma grand-mère et l’informons de ce qui se trame derrière son dos. Tout cela est très sérieux et elle est en grand danger ! Joanne sort tous ses dossiers la concernant, et nous observons avec une crainte mêlée d’amusement les prix qu’ont proposés les leaders des différentes religions aux différents services secrets en échange de la tête de ma grand-mère. Joanne m’étonne alors par son dévouement et son efficacité. Cependant, fait étrange, ma grand-mère prend immédiatement en grippe la magnifique serveuse thaï et agent internationale maintenant notre alliée. Sur le moment, je crois que ma grand-mère cache quelque chose à son sujet. Après tout, nous sommes allés ensemble bien des fois au restaurant où Joanne servait. Ma grand-mère a dû, un soir où elle avait légèrement trop bu, lui faire des avances que Joanne a poliment, mais franchement, déclinées. Mais c’est un peu plus tard, après avoir (d’un commun accord de tous les membres de notre famille) décidé de loger Joanne chez nous le temps de régler cette affaire, lors du dîner familial, que je m’aperçois de mon erreur d’interprétation. En effet, toutes mes précédentes interprétations sont réduites à néant lorsque ma grand-mère se met à me faire ostensiblement et sans doute possible à ce sujet du pied sous la table.
Mon pied retiré, je vois avec surprise que ma grand-mère est extrêmement dépitée et elle me gratifie alors, pour ne rien laisser paraître de ce râteau, d’une moue des plus coquines et qui contraste nettement avec le comportement qu’elle avait jusque-là à mon égard. Gêné par tout cela, je me décide de lui parler alors d’un livre que j’ai lu il y a quelques jours avec intérêt. Il s’agit d’une grande aventure de Donald, et qui ne s’appelle pas autrement que Le double pays, notion. Le double pays, notion traite de sujets très similaires aux intérêts spiritualistes de ma grand-mère et j’espère ainsi la concerner tout autrement que dans ce jeu éprouvant de séduction qui ne nous mène absolument nulle part. Elle n’écoute cependant qu’à peine, et me dit alors d’un ton qu’elle doit supposer mystérieux, galvanisant et extrêmement signifiant : On n’est jamais loin du livre aux lèvres. Je fais mine de ne pas saisir l’allusion, et reprend la conversation. « De tous temps, l’homme… » : ma phrase commence avec la plus classique des introductions, en général bannies des dissertations scolaires, de même que les allusions personnelles ou les références à de précédentes dissertations. Que faire d’un élève qui ne cesse de renvoyer à ses précédents travaux, ajoutant au rabâchage classique de choses plus ou moins bien apprises des enchâssements de notes et de renvois aux examens qu’il passât préalablement, une bibliographie exhaustive de ses travaux, voire même des références aux dissertations de ses camarades, éventuellement enclin à la polémique quant aux interprétations hâtives que tirèrent ceux-ci des cours suivis ensemble ?
– De tous temps, l’homme refusa la mort, désira vivre toujours, ce qui était 1) impossible, 2) nuisible pour des questions de place. La gérontologie dont les occidentaux sont si friands pose de graves problèmes démographiques, et pourtant : le désir est là, c’est un fait, de se survivre à soi-même et ne pas s’écraser comme une merde quelque part sur la terre. Le désir de se survivre créa les dieux et les anges, à moins que ce ne soit eux qui créèrent l’homme pour qu’il porte en lui des désirs qui chez eux étaient accomplis avant même de naître. Immortalité, ô immortalité, ta grande pérennité ! C’était elle l’étalon monétaire, la monnaie ultime : elle sur qui même le plus riche monarque dépensait sa fortune sans certitude de l’obtenir. L’immortalité était encore plus désirée que l’amour, et coûtait encore plus cher. Ce fut le fond de commerce des hommes les plus sombres de cette terre, pliant les puissants à leurs désirs, faisant courber la nuque de tous les peuples, faisant tolérer les pires supplices en vue de ce grand projet : Ne Mourir Jamais… Mais si ma grand-mère a vraiment découvert la clé du dernier mystère, et si elle est en possession du remède miracle, de la pierre philosophale que tous désirèrent et que nul n’obtint, alors… Alors, je propose de porter un toast à cette fin d’un monde qui n’a que trop duré, et au début d’une ère nouvelle où les hommes seront frères et où tous seront égaux sous le soleil éclatant de la mort vaincue pour toujours.
Mes parents portent alors leur verre, ainsi que Joanne, qui rit joyeusement de cette étrange idée, et, après bien des chichis, ma grand-mère, rouge de gène et de fierté, nous rejoint dans un gigantesque rire de joie. Et nous trinquons, les plus heureux des hommes, à l’aube de la meilleure humanité, puis nous vidons ensemble nos longs verres de Gewurztraminerà la couleur et au goût d’acier trempé de bravoure. Joanne ajoute alors que, bien qu’encore étrangère à nos mœurs et nouvelle dans le cercle de fleurs et de fruits de notre famille, elle se joint à nous dans notre grande joie et l’inquiétude qui malgré tout pèse quant aux répercussions à court terme de cette découverte. Elle nous promet une fidélité sans faille et une aide irréprochable. Elle dit apprécier notre honnêteté et notre simplicité de ton (qu’elle salue, plus exactement) et félicite et mon père de son seyant collier de barbe et ma mère de ses boucles noires et boucles d’oreille en forme de roues de vélo. Elle ajoute qu’elle veillera particulièrement à ma grand-mère et enfin prononce mon prénom avec une tendresse sans équivoque pour me remercier de la confiance que j’ai eu naturellement dans ses plus profondes motivations… Je vois alors au regard de ma grand-mère qu’elle est prise d’une jalousie instantanée et qu’elle se voit incapable de maîtriser. Elle me remercie à son tour, prononçant également mon prénom, mais au ton qu’elle emploie, à la manière dont elle martèle les syllabes comme une machine déréglée, je sens un soudain empressement qui rend le climat de cette soirée finissante parfaitement insupportable. Et immédiatement elle s’approche de moi, et devant et mes parents et Joanne qui n’y comprend goutte, elle essaie tout bonnement de me rouler une pelle. Je me retire en vitesse. Ma grand-mère, l’air vaguement offensée, me traite de « petite canaille » et de « séduisante coquette ». Je demande à mes parents la permission de quitter la table pour travailler sur mon devoir sur les conséquences du plan Marshall. Exceptionnellement et compte tenu du caractère éprouvant de la situation, ils se voient contraints d’accepter.
Toute la nuit, je subis les effets d’une migraine épouvantable. Au réveil, je vois que Joanne s’est faite à sa nouvelle vie. Elle donne même un coup de main à ma mère pour la cuisine et le ménage. Plus généralement, elle passe des coups de téléphone aux agents de différents services, compulse des cartes d’état-major qu’elle a déposées sur les tables du salon et de la salle à manger, médite régulièrement sur la situation et prépare un plan d'attaque. J’observe avec fascination cette femme maintenant entrée dans notre vie faire des allers-retours entre les pièces, simultanément gracieuse et autoritaire, j’observe sa silhouette toujours dans son costume de serveuse, et suis avec précaution le parcours de ses bottines noires sur notre moquette blanc cassé.
– Joanne, vous savez, lui dit ma mère, vous pouvez peut-être retirer votre costume. Après tout, vous ne travaillez plus dans un restaurant. Mettez-vous à l’aise…
Mais ces paroles n’ont aucun effet sur Joanne. Je comprends alors que son costume fait comme partie d’elle-même, et qu’elle ne se sent pas plus le quitter hors de son lieu de travail qu’elle ne marcherait pieds nus dans la rue, par exemple, ou qu’elle ne se teindrait en blonde afin de prendre des vacances.
Dans l’après-midi, je décide de prendre mon courage à deux mains et d’aller parler à ma mère de l’incident de la veille. Elle m’avoue alors s’être souvent inquiétée au sujet de son excentrique et brillante belle-mère, mais jamais autant qu’hier soir, et mon père non plus, qui a eu, à cet instant, le désir irrépressible et soudain de la gifler.
– Ne t’inquiète pas, me dit alors ma mère, car ta grand-mère n’a jamais vraiment fait les choses comme les autres, et tu n’es, comme on dit, qu’une lubie qui lui passera plus vite qu’elle ne me reviendra… Dieu sait si ton grand-père a souffert de la passion qu’elle portait aux jeunes femmes d’Asie ! Je dis passion et non poisson, le poisson étant une tout autre chose. Elle avait toujours besoin de dire le plus grand bien d’une chinoise ou d’une coréenne qu’elle venait de rencontrer : celle-ci était d’une intelligence surprenante, celle-là avait des dons de chanteuse à tomber raide, et cette autre encore faisait des tableaux qui rivalisaient en qualité avec les toiles des grands maîtres ! Elle en parlait à vrai dire surtout à moi, car elle savait que ton grand-père souffrait de ses « amitiés sexuelles » et ton père voyait en général tout cela d’un très mauvais œil ! Mais cela fait quelques jours qu’elle ne parle plus que de toi… De son projet de secte et toi… Elle est certainement un peu troublée à cause de ce qui lui pousse au milieu des jambes… Cette… chose…
– Maman, ce n’est pas une chose. C’est un sexe d’homme.
– Assez sur ce sujet, mon fils. Le docteur a dit qu’on ne pouvait pas savoir si c’est un sexe d’homme ou non. Enfin, vraiment il n’y a pas lieu pour toi ni pour nous de s’inquiéter, car elle est tellement préoccupée par le marché potentiel de son corps astral que tu n’as pas trop à craindre au sujet du tien…
Nous éclatons alors de rire. Cependant, le soir même, je décide de retourner sur la plage où le double de mon autre visage m’attend, me regardant alors avec une intensité que je n’avais pas remarquée auparavant.
– Que dois-je faire ? lui demandes-je.
– Tu es l’élu…. Si le monde ne connaît pas de centre, me dit-il avec force, alors il n’a pas à proprement parler de hiérarchie : et l’Histoire n’est que le mauvais rêve des partisans d’une vision réductrice du réel qui orientent toujours leurs discours vers un but, une fin qui leurs sont propres. Il faut en réalité courber l’arc du projet pour le retourner en spirale et atteindre, non plus un but, mais un état de la conscience qui soit au-delà des concepts ou, pour le dire plus simplement, une manière d’être. J’appellerai le cœur du cœur ce centre de la spirale où la sensation de notre être temporel ouvre à une autre dimension psychique prenant nécessairement la mort en compte pour pénétrer dans la toute présence du cœur qu’est le cœur du cœur.
– Certes, mais enfin…
– Écoute-moi bien, reprend alors l’homme : Le monde est un hologramme. Le temps est circulaire. Le fait que le temps soit circulaire signifie que tout arrive toujours en même temps. Jusqu’ici le monde a été soit interprété, soit transformé. Il s’agit maintenant de courber son cours de telle manière qu’il ne se projette plus vers un quelconque but dont l’Histoire serait le chemin mais, en s’auto-sodomisant lui-même le faire sortir de sa torpeur pour qu’il arrête de dilapider les énergies vers des fins partisanes et les réinjecte toutes dans nos corps et cœurs et, ainsi, dans le cœur du cœur qui est le cœur de tous les cœurs…
– Je…
– Écoute encore : tu es l’élu… Deux chemins s’ouvrent désormais devant toi. Cela est très important : deux chemins, et un seul est celui que tu dois prendre. Ecoute quels sont ces deux chemins… L’un d’eux est de l’ordre de la facilité et tu le découvriras bientôt ; il ne sous-tend que l’idéal cher aux médiocres : celui de voyager, de vivre de liberté, d’amour et de poésie. L’autre est un idéal spirituel : il s’agit de se laisser féconder par son ancêtre en vue de devenir soi-même ses propres père et mère. Me suis-tu ?…
– Certes, lui dis-je en mentant délibérément, car je ne vois alors dans ses propos qu’un monticule pénible de charabia.
– Eh bien, voilà qui est bien, reprend-il. Car ces deux chemins ne vont pas tarder à se présenter à toi : l’un, c’est la facilité ; l’autre, le dissolvant universel. M’as-tu compris ?
– Oui, oui… Ca va, ça va…
Je me réveille énervé, et, incapable de me rendormir, passe le reste de la nuit à méditer tout cela. L’homme du rêve, le double de mon deuxième visage, s’est fait le publiciste et même l’apologue de mes craintes concernant ma grand-mère. A l’aube, après la longue réflexion entreprise sur le sujet, je comprends alors que celles-ci sont fondées. Bientôt, il n’est plus chez elle question ni de corps astral ni d’immortalité, ni même de colonne vertébrale droite. Il n’est plus question que de me baiser.
Cela est bien triste à dire, mais je ne peux mentir à ce sujet : assez vite, l’unique objectif de la vieillesse de ma grand-mère est de me mettre cet appendice mutant qui a tout d’un sexe d’homme en formation bien profond dans mon rectum. Cela peut passer pour flatteur, je l’admets volontiers, mais cet empressement soudain est assez vite éprouvant, et devoir sans cesse dire non à sa grand-mère n’est pas une tâche agréable ou facile, surtout quand on aime sa grand-mère autant que moi. Souvent, je dois partir en week-end pour éviter de trop longues périodes en sa présence, et en profite pour découvrir, avec tente et sac à dos d’aventurier, quelques bois dans les alentours de Paris que je juge fort beaux et même, pour parler comme elle, admirables.
Pendant ces week-ends, ma grand-mère est en proie à de fortes crises de dépression : elle n’a plus goût à rien, refuse de se nourrir, et accable de sarcasmes la pauvre Joanne qui pourtant fait tout pour empêcher les tueurs à gage de retrouver notre trace. Elle lui propose même des possibilités de commercialisation en masse, les plus rapides possibles, de sa formule pour obtenir le corps astral, histoire de détruire ses ennemis, mais ma grand-mère prétend toujours avoir besoin d’y réfléchir seule préalablement à toute action et n’en fait, en fait, rien. Joanne s’en agace violemment. Mais son dévouement pour nous et sans bornes, et, lorsqu’elle est trop énervée pour passer ses coups de téléphone et élaborer ses stratégies guerrières, elle donne un coup de main à ma mère en repassant le linge ou en donnant un petit coup d’aspirateur dans la maison.
La passion que ma grand-mère éprouve pour moi en vient à lui faire oublier parfaitement et la formule de l’immortalité et sa relation avec la colonne vertébrale. Mais ce qui la rend plus que jamais inoffensive aux yeux des religions du monde entier ôte également toute justification au fait que Joanne continue à rester dans notre appartement. Mes parents commencent à soupçonner quelque autre raison, moins catholique celle-ci, à sa présence. Au bout de quelques mois, Joanne comprend qu’il est temps pour elle de partir.
Une fois sa valise préparée, portant toujours son costume de serveuse thaï, elle frappe doucement à la porte de ma chambre. Je lui ouvre et, alors que nous nous disons au revoir, Joanne éclate spontanément en sanglots. Nous réalisons alors que, depuis tout ce temps et sans jamais en parler, nous tombions lentement amoureux…
– Pars avec moi, me dit Joanne, je t’en supplie : je ne peux pas vivre sans toi et tu ne peux pas vivre sans moi. Je te ferais rentrer dans les services secrets. Un monde d’aventures extraordinaires s’ouvre devant nous. Pour toi, la vie commence à peine. Il est temps, c’est le moment. Partons ensemble.
– Joanne, je n’ai que douze ans…
– Que me chantes-tu là ? Cela fait maintenant trois ans que je vis chez tes parents. Tu avais douze ans quand je t’ai rencontré. Tu en as donc quinze maintenant.
– C’est vrai ? Tout est passé si vite… Mais cela ne change rien, Joanne : que fais-tu de mes études, de mon activité d’éditeur, de mes amis, de mes parents…
– Mima n’a pas sorti de nouveau numéro depuis un an, tu ne vas presque jamais en cours, et, à part Walt, tu n’as aucun ami. Ce sont là des excuses, aurais-tu peur de me suivre ?
– Mais les autres ? L’autre, tu sais…
– Qui ça ?
– Celui que je vois dans mes rêves, sur la plage, qui porte le même visage que mon autre visage : lui me dit de ne pas te suivre et de me laisser auto-féconder par ma grand-mère pour devenir à moi-même mes propres pères et mères… Il me traite d’élu et suppose des causes mystiques à ma présence sur terre.
– Tu écoutes les fantômes et les morts maintenant ?
– Oui, bien sûr, pourquoi ?
– On ne devrait jamais écouter les morts, tu sais. Nul ne ment d’avantage que celui qui sait déjà que l’au-delà n’est pas, que celui qui n’existe pas et qui remplit cependant le silence de paroles absurdes et blessantes. Il est trop tard pour eux mais encore tôt pour toi. Ne comprends-tu pas que ta grand-mère est une menteuse elle aussi ? Que, par elle, la mort parle ? Les morts attaquent par derrière… Si souvent j’ai essayé de te dire mais tu me faisais taire d’un regard, avec douceur. Tu te souviens d’un coup de téléphone, dans la pièce de pierre blanche ?
– C’était toi ? Je croyais que c’était Natacha…
– Non. Mais je voulais que cesse tout ce cinéma. La menteuse était derrière tout ça et elle stupéfiait l’auditoire. Toi, pendant ce temps, tu te laissais séduire par les tricheurs de l’au-delà…
– Je suis désolé, Joanne, je ne savais pas. Je croyais, je croyais…
– Maintenant tu sais… Embrasse-moi.
Et c’est alors que je quittais Bir Hakeim et partais avec Joanne, l’amour de ma vie, dans un monde si comblé de mystères et de merveilles que depuis j’ai tout oublié à son sujet.