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Le Pont
Paru en 2002

Contexte de parution :

Présentation :

Texte écrit en 2002, imaginé (plus ou moins) pour un Spectre n°9 qui n'a jamais eu lieu, et resté inédit. Comme La Contre-Clé, publié dans le n°7, était une réécriture surréaliste et sexuelle de mon enfance, Le Pont aurait été une réinvention fantasmatique de l'année de mes 17 ans, à Clermont-Ferrand. 






  


Ceux qui, autrefois, faisaient profession d’aimer

Méritaient qu’on les appelât courtois,

Vaillants, généreux et honorables.
Mais à présent Amour est matière à fiction,

Parce que ceux qui n’en ressentent rien

Disent qu’ils aiment, mais ils mentent.

Chrétien de Troyes, Le chevalier au lion

 

 

 

Je crois que ce qui m’a le plus marqué quand je suis rentré dans l’établissement Dora-Isis Ducèse qui abritait les locaux de l’Institut Angélique, c’est le pont qui reliait les deux bâtiments principaux. Il était situé à quinze mètres du sol et faisait vingt mètres de long. Tous les apprentis y apprenaient surtout à lutter contre le vertige qui fait les philosophes ou les mystiques, car il était entendu, dès le passage du porche d’entrée, que nous ne devions devenir ni l’un ni l’autre. Pour commencer, toutes les méthodes pour détruire nos restes de crainte étaient bonnes ; ensuite, les travaux se corseraient. Pour accroître la peur, le directeur de l’Institut avait placé de chaque côté du pont un bouledogue auvergnat très, très méchant. La seule solution pour éviter ses crocs était de l’enjamber vaillamment. Pendant les premières semaines, plusieurs de mes condisciples en sont morts : soit des morsures empoisonnées d’un des chiens, soit d’une mauvaise chute. 

L’Institut Angélique était situé dans une petite ville d’Auvergne appelée Caminarou. L’établissement Dora-Isis Ducèse avait autrefois abrité un sanatorium construit par un médecin excentrique, Auguste Sereine. Autour de la petite ville (qui comprenait tout de même un square magnifique, un magasin de disques, un supermarché, un magasin de chaussures, une bibliothèque municipale, plusieurs bars, deux restaurants et un opéra), il n’y avait que la forêt, à perte de vue, une forêt de conifères de grande splendeur, flamboyants mélèzes et sycomores tristes. Les apprentis, filles ou garçons, avaient tous, pour la plupart, quitté père et mère pour venir. L’Institut Angélique proposait un programme d’un an, à la fois permissif et dangereux. Les professeurs n’y avaient pas beaucoup d’autorité. L’autorité de l’Institut Angélique, c’était les dangers auxquels nous étions quotidiennement confrontés et les énigmes qui y présidaient. Selon le directeur, une attitude comme celle-ci favorisait simultanément l’initiative et l’attention. Après tout, nous ne savions pas encore ce que nous ferions en sortant, mais ce qui était sûr, c’est que nous serions capables de le faire, que ce soit espion, agent de police, militaire, informaticien, professeur, avocat, artiste, journaliste... Chaque semaine, les qualités requises des apprentis différaient, et nous ne savions pas exactement jusqu’où iraient les exercices. En général, le directeur parlait de ses anciens élèves comme des lumineux. L’enseignement dispensé devait nous indiquer quelques clés pour cette « route sombre où nous devons aller pour atteindre ce que nous désirons obtenir ». Cette phrase, ainsi que l’élégance (bleu et argent) du dépliant publicitaire de l’Institut, avait suffi à me convaincre d’y entrer.

 

Je remarquais Cécile dès le premier jour. Il faut dire que les eurasiennes blondes naturelles sont extrêmement rares, et les yeux bridés couleur émeraude ont un je ne sais quoi qui dérange nos habitudes et met instantanément dans un état de rare énervement sexuel. Elle était avec une copine à elle, grande perche aux cheveux châtains trop maquillée appelée Magali Monk. Je défaillis en croisant la première fois son regard, mais un apprenti retint ma chute. Nous devînmes amis : il s’appelait Thierry de Saint-Ange et comptait, à ses dires, devenir détective privé. Je m’appelais Robert Dulac et je ne savais pas quoi faire de ma vie. 

Nous avions tous dix-sept ans ici. Au moins pour une année entière

 

L’Institut Angélique nous libérait de l’apprentissage dès le vendredi midi. Deux jours et demi n’étaient pas de trop pour nous remettre des émotions qui nous avaient parcourus le long de la semaine.

 

À la sortie, je recroisais Cécile dans le magasin de disques au rayon des chants de requins. Elle était avec une autre copine à elle, la pauvre petite Jeanne Thulé. Elle s’est approchée de moi en opinant de la tête et en demandant : « Ouiiiiii ? » Je ne comprenais pas bien l’allusion. 

- J’avais l’impression que tu voulais me dire quelque chose, me dit-elle en fronçant les sourcils, quelque chose étrange… Comme si quelque chose étrange était sur le point d’arriver…

- Oui ? demandai-je un peu bêtement.

- Quelque chose dans l’air… ajouta-t-elle. 

Puis elle enfonça les ongles de ses doigts bagués dans mes dix kilos de trop. Je frémis et reculai de trois pas. 

- Oui ? répondis-je. Quelque chose est en train de se passer, n’est-ce pas Mademoiselle Thulé ?

Mais la pauvre petite Jeanne Thulé s’était prudemment retirée.                                         

- Bizarre, dit alors Cécile avec une connotation nettement péjorative, je ne t’imaginais pas, mais alors pas du tout, aussi in-hi-bé… 

Je pris cette phrase pour une invite et tentais de l’embrasser. Je ne repartis pour autant qu’avec une joue rougie et irritée. On appelle ça la gifle de sa vie, ou alors plus prosaïquement une gaffe. 

 

La pluie tombait pendant le chemin du retour vers ma petite chambre d’étudiant. Pourquoi m’étais-je inscrit à l’Institut Angélique ? Toute ma vie était enveloppée du signe ambigu du duel. Dans ce monde comme dans les autres, des individualités s’affrontent, défendent une sensibilité, une forme. Sauf les vieux chinois aux lunettes noires en écailles de tortue, qui, eux, ne défendent rien, n’attaquent personne, sages, silencieux, pacifiques. Un jour, peut-être, rejoindrais-je leur rang, mais alors, sans blague, comme le plus mauvais. 

                                                                                   

Comme tous les soirs, j’étais visité par le spectre de ma tante Viviane Viande. Elle chevauchait mon lit à barreaux comme si la nef des fous l’avait accueilli en son sein et lui avait confié son propre commandement. Féline, depuis sa mort deux ans auparavant, elle oscillait invisiblement entre la chatte et la panthère. Viviane était la plus belle vieille fille que j’eus connue. Ses cheveux blonds cendrés se perdaient dans un vent violent et ses pommettes saillaient d’un rosé provençal. Je ne parvenais pas à contenir son apparition qui férocement hurlait : 

- Tu es sous la coupe franche des cerises immaculées !

Mais que voulait-elle bien me dire ? Je ne savais pas dissocier mes impressions alors, si pleines de vent et de pluie, de boue et de Grâce, de la noirceur des vieilles pierres, de la violence et de la musicalité de la voix de mon effrayante et belle tante Viviane. Étais-je au moins sur la voie qui me permettrait de comprendre ce qui faisait écho entre elles ?        

 

Le lendemain matin à l’établissement Dora-Isis Ducèse, je décidai de prendre note, et bonne note, de tout ce qui pouvait bien se passer. Je devenais attentif, ce qui était la première étape dans l’Apprentissage de la Lumière qui nous était alors dispensé. 

Notre professeur principal, Gustave Four, était hésitant et efféminé. Pire : il bégayait. Ce fut, dans les premières semaines, un véritable calvaire, mais, lorsqu’on s’y habitua, beaucoup de, beaucoup de, beaucoup de cho-cho-choses s’éclairèrent à la lant, à la lanterne de ses bébébégaiements. Premier exercice : nous devions voter pour le prochain président. Je choisis Francis Vincent Zappa III, et Thierry, éventuellement, James Marshall Hendrix. C’était nos politiciens préférés. Un garçon véhément et rougeaud, petit aux cheveux courts et que nous n’avions jusqu’alors pas encore remarqué, décida de voter pour nous, car il disait se souvenir de paysages oniriques traversés ensemble. Quel fou, nous n’étions pas politiciens pourtant ! Il s’appelait Jacques Pousselumière et, de surprise comme d’amitié, je lui offrais ma casquette pour toujours.

De joie, il dansa avec dans la cour en disant : « Avec vous, les amis, si je voulais, je pourrais conquérir le monde. Le seul problème, c’est que je ne saurais pas trop quoi en faire. »

Jacques Pousselumière parla de la vieille dame sans corps dans la cour. Il disait nourrir sa tête seule, abandonnée comme au cœur de nulle part, une tête sans corps de vieille dame seule, obscure et affamée comme un fantôme de théâtre japonais. 

- Vous connaissez les hungry ghosts ? nous demanda Jacques Pousselumière.

- Oui, je les connais, répondit Thierry, mais je n’en parle pas.

- Il y a des cho-cho-choses… Il y a des cho-choses dont on ne… dont on ne… pa-parle pas… ajoutai-je comme un refrain en imitant Monsieur Four. 

Nous riions, mais, par une sorte de crainte non fondée, je reculais en vue de m’asseoir sur un petit banc vert bouteille. Cécile s’assit alors avec moi, dans une robe très très courte couleur prune presque transparente à travers laquelle je pouvais voir tout ce que je n’aurais pas osé imaginer. Elle était métissée thaïlandaise, avec un regard de gaucho qui ne veut pas se compromettre, mais sa mère était si blonde, si marilyniennement blonde, si infiniment claire et splendidement marilynienne, que ça n’avait pas influé sur ses cheveux. Elle en était du reste très fière. Elle me rappela alors un proverbe malgache qui disait : « La fille ne doit pas avoir les cheveux de son père, ou elle perdra la lune qu’on lui a offert. »

Mon cœur battait à soixante à l’heure. Mes doigts pressaient invisiblement mes lèvres en vue de faire silence, silence sur l’essentiel. Après m’avoir quittée, Cécile passa le pont qui sépare les deux bâtiments et faillit alors tomber dans le vide pour éviter les crocs du chien. Je fus pris d’une syncope et Thierry m’accompagna à l’infirmerie. Ne reverrais-je jamais Cécile ? 

- Mais si, andouille, elle est dans le même staff d’apprentis que nous, répondit-il atterré. 

Il s’étonnait de mes travers tragico-burlesques, mais ne s’en offusquait pas. Il me distrait en m’expliquant le contenu des sept sceaux de l’Apocalypse et en me contant par le menu L’Épopée de Gilgamesh

- Tu t’identifies à Enkidou ou au héros ? me demanda Thierry.

- Je ne m’identifie à aucun ! répondis-je. 

- Trrrrrrrrrrrrrès bien, reprit Thierry en imitant le ton suave et autoritaire du directeur de l’Institut, deuxième étape dans l’apprentissage de la lumière : cesser toute identification possible avec des héros, en mal commmmme en bien !

- Une minute, intervint Jacques Pousselumière : Aristote prétend que l’imitation est nécessaire pour le bien : qu’elle est inévitable, que seule la volonté qui motive les habitudes que nous prenons dans notre mimesis est un domaine sur lequel nous devons intervenir. 

- Il n’est pas question de devenir des philosophes, Jacques Pouselumière ! dit sèchement Thierry. 

- Il n’en est papapa… Il n’en est papapa… Pap-papapa ques… ques… ajoutai-je, imitant à nouveau Monsieur Four. 

Je n’aurais pu rêver deux plus étonnants amis pour atténuer le cours du temps. La vie avec les autres est tellement difficile. 

Au contact de Jacques Pousselumière et surtout de Thierry de Saint-Ange, je devins un gentleman, et presque un clergyman. J’aurais pu être plus, mais pas aussi vite. A tous la vie donne tout, mais comment ne pas devoir l’ignorer, sous peine de tomber dans le chaos et l’indifférencié ? 

 

Le soir, avant de m’endormir, visité par ma tante Viviane Viande, je pensais tout de même à Cécile et lui en parlais. C’était du désir sexuel inassouvi, comme pour d’autres filles avant elle, mais alors spiritualisé et rendu sensible au cœur.Je pleurais en pensant à elle. 

 « Bon puceau était saint Robert Dulac, de beau corps et d’âme plus belle encore… » 

Le franchissement de la seconde étape n’était pas encore complet puisque, dans la transe amoureuse, que j’irais jusqu’à qualifier d’hystérique, je m’identifiais encore à sainte Eulalie. Émue, Viviane m’entoura d’une couronne de roses à la manière d’une jeune communiante et je caressais doucement les seins de son spectre en souriant. Elle n’était pas seulement ma tante, mais ma marraine aussi, et je pouvais me confier à elle sans souci. Les filles sont si différentes, elles ne peuvent s’empêcher de provoquer en nous des émotions nouvelles, autres, et la bêtise est que nous voulions tout classifier. Il y a plus de choses en elle que de cœurs en nous. Cependant, au-delà du désir fou et infini qui me portait vers le con de Cécile, je sentais une tristesse en elle que j’aurais aimé comprendre, et, s’il m’était possible, si je pouvais du moins me le permettre, atténuer.

J’aurais alors aimé que, au moment où je pensais à elle, elle soit, chez elle, heureuse. 

 

 

 

Le mois suivant, je remarquai dans la cour de l’établissement une grande statue de fée bleue et jaune dont le visage rappelait immanquablement les traits de ma chère tante Viviane. Je m’approchais d’elle, dessinais le contour de son visage et me sentais blessé d’un souci quand je rencontrai un autre condisciple et d’ailleurs futur ami d’avantage, nommé Billy Boybott. Il avait les dents de Fernandel et, quand je lui demandais ce qu’il comptait faire de son apprentissage à l’Institut Angélique, il répondit :

- Commissaire de police, pour arrêter des ordures comme toi ! Et toi ?

- Avocat, pour défendre des ordures comme toi !

Je ne mentais qu’à moitié. Par moment, je croyais vraiment vouloir faire avocat. 

- Que fais-tu devant cette statue ? me demanda Billy.

- Elle me rappelle ma tante Viviane. Mais… 

- Mais ?

- Mais au fond… Mais au fond, c’est stupide. C’est ma conscience imparfaite qui créé des analogies arbitraires entre éléments différents, des synthèses réductrices, par crainte du chaos et de l’indifférencié. Au fond, ma tante Viviane Viande et cette statue ne possèdent que d’imparfaites ressemblances… Elles diffèrent entre elles d’avantage qu’elles ne correspondent. 

- Biiiiiiiiiiiien ! dit une voix derrière moi qui ressemblait à celle du directeur de l’Institut. 

Je me retournais en croyant à Thierry ou à Jacques Pousselumière dans une de leurs sempiternelles imitations, mais me trouvait bel et bien en face de Monsieur Arthur-Eugénie Saltman, neveu par alliance du fameux linguiste Alexandre Parker-Saltman, et arborant fièrement les plus belles bacchantes que j’eu pues voir ces cinq dernières années. Ce plastronnant individu ajouta alors :

- Môssieur Dulac, vous franchissez, lentement mais sûrement, la deuxième étape, une des plus corsées : celle de l’Identification, et de la simplification par rapprochements arbitraires de réalités nécessairement différentes. Le jour où vous serez incapable de parler de la même manière de deux bouchons de bouteilles de cidre et serez plus attentif aux différences dans leurs motifs que dans leurs ressemblances évidentes, pas de doute : vous serez un presque-lumineux. Vuuuuu ?  

 

J’allai fièrement en parler à Thierry de Saint-Ange, mais il me reçut par un franc éclat de rire. Il avait déjà passé cette étape et se concentrait sur la suivante : étudier, en dehors de toute simplification par analogies, les correspondances inapparentes entre éléments disjoints, tout en les plaçant systématiquement sur un autre plan, celui-là diagonal. Arriver à cerner la nature symbolique de chaque chose, sans passer par un système de synthèse réducteur, était la troisième étape, celle-là vraiment, vraiment difficile de l’apprentissage. On l’appelait la Numineuse. 

 

En fin de journée, Cécile qui, par bonheur, n’était toujours pas morte en chutant du pont, m’accompagna au cinéma. Je ne réussis pas à me concentrer sur les images du film qui passait (un film anglais nommé Passing the Time qui était une aventure d’Alice où elle babysittait un bébé qui se transformait en courge de chair indifférenciée) tant j’étais troublé par ses croisements de jambe et l’impression d’énervement, voire d’inassouvissement, qui se dégageait d’elle. Un moment elle passa ses doigts bagués contre ma braguette et caressais mon sexe recouvert. Inutile de le préciser (bien que je le fasse quand même) j’en vacillais d’excitation. Je croyais qu’elle attendait que je l’embrasse et me jette sur elle, mais quand je le fis, je compris que : non. Elle ne mit pas longtemps à partir après m’avoir gratifié de ma deuxième gifle de la semaine. Décidément, je ne comprendrais jamais rien aux femmes. 

 

En sortant du cinéma et maintenant seul, passant devant la bibliothèque René Guénon qui faisait l’angle, je remarquais une étrange fille blonde aux cheveux longs ; elle fermait ostensiblement les yeux un livre ouvert face à elle. Elle ne dormait pas. Elle semblait lire le livre les yeux fermés. Elle marmonnait même quelques mots, comme une incantation improvisée, ou une oraison interne. Soudain, la fenêtre de la bibliothèque s’ouvrit sur un courant d’air, et elle se leva, comme si elle avait attendu ce signe pour partir. 

Il pleuvait encore fort dehors. Je lui proposais mon parapluie au motif de comètes blessant le ciel incarnat (« voudrais-je être une comète ? » peut-être) et nous fîmes un bout de chemin ensemble. J’étais son ange, je me chargeais de sa vie, l’accompagnant dans les rues aux murs de briques rouges et la protégeant de la pluie. Nous nous arrêtâmes devant une affiche de cinéma où on pouvait la voir en photo. 

Elle s’appelait Clémence et était comédienne. J’écarquillais grands mes yeux. Je me mis à penser que c’était peut-être elle, qui jouait Alice dans Passing the time. Sa notoriété, sa trop grande beauté me rappelaient quelqu’un. Mais j’avais peur de perdre ce que j’avais gagné sur la deuxième étape de mon apprentissage et je cessais de penser en analogies et en correspondances. J’étais presque sûr qu’elle connaissait Jacques Pousselumière mais son nom ne lui disait rien. En revanche, elle me parla de Thierry. Pour quelque raison, quelque chose d’étrange était réellement en train d’arriver, mais ça ne semblait pas lié à Cécile et je ne sais dans quelle mesure c’était encore lié à moi. 

Un instant, elle se laissa chuter et je dus la ramasser, étendue dans le caniveau. Je lui caressais l’épaule pour la rassurer. Son air hagard me fit peur. Elle se mit alors à courir dans la direction opposée et je ne réussis pas à la rattraper, terminant ma course dans une impasse de brique rouge où avait été inscrite une large spirale de couleur noire. 

Elle avait oublié son sac dans sa fuite. Je l’ouvris. 

 

À l’intérieur, il y avait sept petites étoiles découpées dans du carton argenté. 

 

Cette vision ne me rendit pas plus calme, bien au contraire. 

 

Je retournai voir trois fois Passing the time qui devint progressivement mon film préféré. En tous cas, c’était le film le plus étrange que j’aie jamais vu, et la présence de plus en plus certaine de Clémence dans ce film à mesure que je le revoyais ne faisait que renforcer mon inquiétude à son égard. Le film lui-même était-il une épreuve de l’Institut, placé là délibérément pour moi, testant ainsi mes résistances au passage de la deuxième épreuve, ou m’abandonnai-je à la plus parfaite paranoïa ?

 

Ma tante Viviane Viande était inquiète lorsqu’elle me visitait et ses nombreux baisers aux lèvres mouillées de miel et parfumées de myrrhe ne m’apaisèrent pas. Bon puceau était Robert Dulac, mais la névrose transpirait par tous ses pores, présidant aux associations irrationnelles, sensibles, de son trop jeune esprit… C’est vrai : beaucoup trop de choses étaient floues dans mon esprit. Beaucoup de sentiments se confondaient, se pénétraient. Mais je savais qu’au-delà du temps, de l’espace et de la raison, ils rayonnaient en faisceau autour d’une lumière commune, dans laquelle les contradictions spirituelles s’abolissaient.

Coincidentia oppositurum : était-ce le nom d’une maladie ou d’un mystère ? C’était à la lumière de cette seule bougie que je pouvais comprendre le sens de mon existence. Rêves et visions se renvoyaient la balle de mon incertitude mais m’aidaient à avancer, parmi les ombres, sur cette « route sombre où nous devons aller pour atteindre ce que nous désirons obtenir » comme disait le petit dépliant publicitaire argent et bleu…

 

La semaine suivante, une nouvelle enseignante se présenta, avec un certain charme ; en tous cas suffisamment masculine et froide pour moi. Elle s’appelait Mademoiselle Sainte-Marie et Jacques Pousselumière en tomba immédiatement amoureux. Il lui proposa une barrette d’afghan en fin de journée, qu’elle déclina poliment, mais sans réelle conviction. Je dis à Jacques énergiquement que l’herbe était une excuse pour ne rien faire du tout, et que je préférais les brocolis et les pois chiches, ce qui était faux. J’ajoutais en substance qu’il n’y avait que quinze personnes sur terre et que dix d’entre elles étaient des pans bagnats, phrase tirée du discours inaugural d’un politicien célèbre au collège de France où il occupait alors une chaire de stratégie oblique. Je pensais alors m’attirer les faveurs de Mademoiselle Sainte-Marie qui m’excitait beaucoup avec sa minijupe noire et ses longues jambes gainées de blanc (je ne parle pas de son étrange broche en forme d’épée accrochée à son châle fuschia qui rayonnait comme deux cierges allumés dans toute la pièce) mais c’était sans compter sa préférence pour Cécile qui sortait à cet instant. Je compris que Mademoiselle Sainte-Marie était lesbienne, et, belle comme elle était, elle risquait d’être une adversaire coriace dans mes projets de séduction de la brûlante eurasienne. 

- Et que sont les cinq autres ? Des sachets de sauce roquefort ? me demanda Jacques Pousselumière qui ne comprit pas que la plaisanterie était déjà finie. Satané ami incapable de se fondre au rythme des circonstances ! Mais j’aimais l’établissement Dora-Isis Ducèse où tous étaient si différents. Je l’aimais vraiment, même si je ne comprenais pas encore le sens de leur apprentissage. Après tout, nous restions des heures et des heures sans rien faire. Les enseignants nous posaient des questions qui ressemblaient surtout à des énigmes. Le pire cours de Mademoiselle Sainte-Marie était celui où elle nous demanda si le néant était un mot signifiant qui signifiait une réalité insignifiante ou un mot insignifiant. Le pire cours de Gustave Four était celui où il bégaya tellement que le début de ses phrases ne coïncidait même plus avec leur fin.                  

 

Un soir, Jacques Pousselumière et Thierry de Saint-Ange, sur notre route vers chez nous, me demandèrent si j’étais amoureux de Cécile. Avec arrogance, je répondis que l’amour était une manière incorrecte de voir les choses. Mais c’était typique des conneries qu’un cœur de pierre d’artichaut comme moi pouvait sortir pour qu’on laisse en paix sa sensibilité... Je ne connaissais pas vraiment les filles alors. En tous cas, je ne les comprenais pas du tout.

J’avais peur. Mais la peur était contraire à l’attention que je comptais acquérir, et c’était la peur qui créait le système de synthèses réducteur qui encombrait ma conscience imparfaite. Je compris alors que les épreuves de l’Institut n’étaient pas successives mais simultanées. Il se pouvait très bien que j’en passe la deuxième sans avoir pour autant passé la première, mais si je n’en avais pas passé la troisième, je n’en connaissais pas la quatrième. Il y avait également de forts risques que, considérant la nature anti-synthétique de la seconde épreuve, chaque épreuve soit précédée comme suivie d’une myriade de micro-épreuves, comptant pour des épreuves intermédiaires, de nature et de fonction inconnue. Décidément, je n’étais pas au bout de mes peines à l’établissement Dora-Isis Ducèse. 

 

Dans le chien-et-loup du moment, je pensai aux longs cheveux de miel de Cécile, et j’avais du mal à retenir un sanglot alors que je remontais les escaliers jusque chez moi. J’étais sûr qu’elle était belle ce soir, au moment même où je pensais à elle, je n’en doutai pas. 

                                                           

Le dernier jour d’Octobre, il neigeait sur le bâtiment Dora-Isis Ducène. Je me déplaçais avec agilité sur le pont lorsque je rencontrais Jacques Pousselumière et lui demandais des nouvelles de Cécile que je n’avais pas vue pendant plusieurs jours. Mais elle était en apprentissage avec nous toute cette semaine, me dit-il. C’était étrange que je ne l’aie pas vu, nous n’étions pas si nombreux. Mon attention me faisait-elle encore défaut ? En cours avec Mademoiselle Sainte-Marie, les lumières s’éteignaient, sauf un spot sur le tableau noir et elle qui dansait. Comme sortie d’un songe de chagrin idiot, Clémence venait m’embrasser sur la joue et me caressait le visage. Mais c’était bel et bien un morceau de songe, une miette d’inconscient égaré, et elle disparut à la même rapidité qu’elle était apparue et c’était comme si elle n’était jamais venue lorsque la lumière revint sur Mademoiselle Sainte-Marie qui dansait. 

Avant de sortir, je croisais la pauvre petite Jeanne Thulé qui me hurlait des mots inintelligibles et Gustave Four qui nous dirigeait vers d’autres bâtiments. 

- Quelque chose est en train de se passer, n’est-ce pas Mademoiselle Thulé ? lui hurlai-je à mon tour, sans espoir de réponse. Quelque chose est en train de se passer…

Au loin, je voyais la pauvre petite Jeanne Thulé fermer simplement les paupières en guise de réponse. Aveugle… Oh non… Que cherchait-elle à me dire ? Cécile ?

Je croisais Jacques à nouveau et lui disais que j’avais perdu mon amie, mon autre amie, Clémence. Il ne pouvait pas m’aider. 

Thierry en revanche me prit le bras et m’accompagna jusqu’à l’infirmerie. Mais qu’est-ce qui pouvait bien arriver ? Étais-je amoureux ? Étais-je fou ? 

L’infirmière avait été remplacée par Magali Monk, l’autre amie de Cécile. 

- Que veux-tu, me demanda-t-elle ? Si c’est pour me caresser les seins, ça ne me dit trop rien, tu sais…

- Mais non, mais pourquoi, pourquoi dis-tu ça toi aussi ? Je… Je… Où est Cécile ?

Mais je perdais toute prise sur ma propre perception et m’endormais lamentablement… Décidément, j’avais encore bien des choses à apprendre pour devenir un lumineux

 

 

 

 

Nous étions en novembre et la vie à Caminarou continuait. Dans un moment d’égarement, je fis un certain nombre de glossolalies pendant le cours de Mademoiselle Sainte-Marie qui me rendirent alors très populaire. J’ai souvent dû refaire ces glossolalies, c’était ainsi qu’on m’aimait, j’étais un bouffon, comme au Moyen Âge, je faisais rire et on me payait en bocks et en filles. On m’entretenait, c’était bien lamentable. Mais la vie est vanité. Pauvre chéri ! Moi, ma vie n’était pas assez pressante, je ne prenais aucune initiative pour justifier mon existence : trop d’indifférence à tout ce qui n’était pas à trouver, trop d’absences ! J’avais été damné par l’amour courtois.

Un jour, le 6 d’ailleurs je crois, ou le trois, je déjeunais un sandwich sur le banc du jardin face à la statue de fée lorsque j’eus, pour la première fois, l’intuition du cours suivant. C’était la prochaine étape de notre apprentissage, la quatrième (et je crois j’étais déjà en retard sur la troisième, mais la quatrième n’était qu’une variation sur la première) : la Cérémonie. Gustave Four se transformait en metteur en scène imaginaire dans un film sans pellicule, le Jeu, où l’ensemble du staffd’apprentis jouerait un rôle : Cécile, Magali Monk, la pauvre petite Jeanne Thulé, Jacques Pousselumière, Thierry de Saint-Ange, Billy Boybott, moi... 

Seule Clémence n’était pas engagée dans ce film, mais elle n’était pas à l’école, ni ailleurs d’ailleurs ; elle n’était nulle part, vous comprenez : nulle part. 

 

Le premier jour de répétition, Gustave Four avait surtout l’air d’avoir peur. Mais il ne faut pas avoir peur. La peur, comme l’orgueil, ouvre les mauvaises portes. C’était une faute indubitable pour un lumineux. Commencions-nous à dépasser nos propres maîtres ? L’initiation devait-elle en passer par là ? Par la compréhension de plus en plus accrue de l’insuffisance de toute maîtrise ? L’organisation logique de ma conscience commençait à défaillir, mon courant de pensée se faisait plus vif, plus intense, plus rapide, puissant et silencieux. Je pensais au fait que, en tant que l’ange auto-commandité de Clémence, je lui avait donné une caresse après l’avoir ramassée : et c’était là le premier pas pour commencer à aimer vraiment les autres, sans nécessairement m’encombrer de désir sexuel inassouvi à leur égard, et même aimer mes ennemis. Le parc où trônait la statue de fée qui me rappelait sans l’être ma tante Viviane était important car les sapins sont porteurs d’une indéniable énergie et que celle-ci se diffusait sur le plan diagonal dont m’avait parlé Thierry. La sensualité des cerises était spiritualisée par leur nature immaculée. En tout cela, ma tante Viviane me ressemblait assez bien : dans la fleur africaine qui était la semence de son âme. Fleur africaine ? Cœur de christ en fleur ? 

 

Je ne revoyais toujours pas Cécile. Ou alors si vite que je ne savais pas si c’était elle ou non. C’était vraiment la merde. Ses amies par contre m’aimaient bien et nous fréquentaient, Thierry, Billy et moi (mais pas Jacques Pousselumière qui leur faisaient peur). Magali Monk et la pauvre petite Jeanne Thulé, lors d’une conversation au café avec Billy et moi, me demandèrent si j’étais sentimental. Je répondis que « sentimental » me convenait approximativement, comme anarchiste, ou utopiste pragmatique. Billy dit que, lui, par contre, pas du tout, les sentimentaux étant des gens faibles.

- Faibles ? Ça veut dire quoi, faibles ? Faibles en Maths ? demanda joliment Magali Monk qui me fit éclater de rire.

Mais ce qui provoquait le plus de fous rires, à Thierry comme à moi, était la répétition du mot « hypophyse » dans les enseignements sur le corps humain donnés – on ne sait pourquoi – par Gustave Four. En revanche, les apories décelées dans le concept du fossé des générations par Mademoiselle Sainte-Marie m’embêtaient considérablement. Au bout d’un moment, parfaitement excédé, Thierry prit la parole pour dire, tout de go, que si la religion était l’opium du peuple, la politique était sa cocaïne. J’acquiesçai en silence, mais Jacques Pousselumière lui demanda, alors qu’il semblait bander comme un âne, si elle aimerait que ses parents la voient en train de faire l’amour ou si elle aimerait faire l’amour dans la rue, éventuellement avec lui et puis quelques potes. Mademoiselle Sainte-Marie, heureusement, ne s’en formalisa pas d’avantage et se contenta de lui donner quatre heures de colle. Magali Monk, plus châtain que jamais, se tourna vers lui, et, en montrant un index tordu, lui demanda : 

- Tu as un problème avec ton zizi ? 

Jacques resta bouche bée. Le pauvre, elle ne le comprenait pas. Moi, encore une fois, j’acquiesçai en silence. Jacques lui expliqua que faire l’amour était un acte cosmique. Cos-mi-que ! Billy s’en mêla et lui demanda quel rapport il pouvait bien y avoir entre le sexe et l’organisation du monde. Un point pour lui. Jacques répondit que même les bacs à sable étaient cosmiques. 

- Et ta mère ? demanda Billy Boybott.

- Ah non, pas ma mère, répondit Jacques : elle n’est vraiment pas cosmique, elle ! T’es con, ou quoi ?

Magali, excédée, poussa Jacques d’un mouvement du petit doigt contre le plexus solaire et notre ami se trouva projeté contre le mur du fond de la salle. Mademoiselle Sainte-Marie éclata de rire et baissa sa minijupe d’un mouvement sec. C’était déjà l’heure de la sortie et je ne trouvais toujours pas Cécile… 

 

Quelques jours plus tard, en voyage dans une voiture conduite par le spectre de ma tante Viviane, je m’arrêtai dans un restoroute et revis Clémence comme une très belle et triste jeune fille blonde qui me souriait. J’ai répondu à son sourire. Je ne la reverrai jamais.

En sortant du restoroute, je trouvais sur le sol une clé de fer rouillée.

 

Le lendemain, dans l’établissement Dora-Isis Ducèse, Cécile était là, de nouveau là, comme par miracle. En revanche la pauvre petite Jeanne Thulé était tombée du pont qui menait entre les deux bâtiments et, morte, nous devions aller à son enterrement. Je ne la connaissais pas très bien. A vrai dire, c’était surtout pour moi une grande amie de Cécile. Le directeur de l’Institut Angélique fit un petit speech sur notre chère disparue et que sa mort serait un avertissement et une leçon pour tous, et, au rythme des mouvements des branches portées par le vent et la brise légère qui sifflait contre nos oreilles, nous pleurions amèrement, soit pour elle, soit en pensant aux dangers qui nous entouraient alors quotidiennement. Cécile s’approcha de moi et posa sa tête sur mon épaule en sanglotant doucement. Puis, elle me proposa d’aller au cinéma avec elle. Parfois, pensai-je sur le moment, parfois j’ai l’impression d’avoir alternativement trop et pas assez de quelque chose.

 

À la fin de la semaine, Cécile et moi nous étions donc retrouvés devant la bibliothèque René Guénon en vue d’aller voir un film nommé Ma torture favorite. Mais le film n’était plus à l’affiche et nous partîmes alors, errant, dans les rues, et discutant bar après bar en buvant une sorte de cocktail alcoolisé assez doux appelé BohémienneElle me révéla qu’elle n’était pas vraiment toujours là ces derniers temps, ce que j’avais plus ou moins senti, et ce, parce qu’elle passait beaucoup de temps libre avec Mademoiselle Sainte-Marie. Pourquoi ? 

- Quelque chose…

Je compris immédiatement et elle finit par me le dire : elle et Mademoiselle Sainte-Marie sortaient ensemble. Elle me dit alors en être très amoureuse et, pour ne pas être de reste, je lui dis être très amoureux du professeur Gustave Four (ce qui était tout de même un vrai gag). Elle prit alors ma main et mordilla doucement chacun de mes doigts. Je ne pus m’empêcher de passer ma main sur son genou et de commencer à la caresser. Elle gémit un peu puis changea de regard, me gifla à nouveau et repartit en courant jusque chez elle. Je commençais à avoir l’habitude, cela dit. 

Dans les rues, je croisais Thierry qui venait, me dit-il, de croiser une amie à lui. Je ne mis pas longtemps à comprendre qu’il s’agissait de Clémence, puisqu’elle le connaissait également et m’en avait parlé. Mais, au bout d’un quart d’heure, nous nous rendîmes compte que nous ne la connaissions vraiment pas et ne faisions que régulièrement la croiser. Nous décidâmes alors de parler d’autre chose, du film par exemple, du moins des répétitions du film sans pellicule que nous dispensait l’Institut Angélique. Il trouvait que le scénario était jusqu’à présent assez conventionnel, voire caricatural, mais qu’il s’attendait à ce que des éléments mystérieux prennent bientôt le dessus. J’acquiesçais, mais, au fond, je n’en savais rien. 

Nous retrouvâmes Jacques Pousselumière dans un bar sur la route. Il en était à sa douzième Bohémienne. Il nous interpella par ces mots : « Alors, est-ce que vous connaissez les hungry ghosts ? » Et Thierry, du tac au tac, répondit en hurlant : « OUI MAIS JE N’EN PARLE PAS ! » Quant à moi, j’oubliai ma réplique. Jacques était vraiment ivre et d’ailleurs un rien enquiquinant. Il nous raconta qu’il avait croisé la veille dans un bouge Mademoiselle Sainte-Marie avec Cécile, toutes deux sapées très sexy et dans des états d’excitation saphique considérables. Je rougis. Il continua :

- Elles se sont assises près de moi et ont commandés des Bohémiennes. Elles ont dit que les Bohémiennes les enivraient et que cette phrase avait plusieurs sens. Lesquels ? ai-je demandé et Cécile s’est approchée du visage de Mademoiselle Sainte-Marie et l’a embrassé goulûment. Un long palot de chez palot ! Tu entends, Robert ? Robert ? Et à cet instant, j’ai eu l’impression que les visages de Cécile et de Mademoiselle Sainte-Marie se mêlaient en un visage et que chacune hantait les rêves de l’autre… 

Je lui demandais de cesser. Il se mit à rire bruyamment.

- T’inquiète pas, Robert ! Robert, on les baisera ! On les baisera, je te dis ! 

- Je n’ai jamais… Jacques, tu sais, jamais encore… b… 

Mais je ne pus finir ma phrase car à cet instant il se mit à trembler, des spasmes parcoururent son corps, et il commença à baver. Jacques était pris d’une crise d’épilepsie. Elle ne dura pas longtemps : à peine une demi-heure. Mais elle nous préoccupa tout de même, l’air de rien. 

 

Je quittai Jacques et Thierry vers sept heures du soir, rentrai chez moi, me fit à manger. Et je pensai que je voudrais suivre Cécile jusqu’au bout du monde, mais, telle que je la connaissait, elle claquerait la porte de la première maison venue sur mon nez ; et me tirerait la langue par la fenêtre.                                                                

Je pensais à elle ; ça ne voulait pas dire que je la pensais. 

Je lui écrivais une lettre d’inspiration chinoise que je ne lui envoyai pas : 

 

La mer entoure la montagne

Calme, l’eau est la grande victorieuse

La belle morte sans merci me l’a susurré

Même un pion peut attraper les reines

Si les fous ne les désignent

La belle morte sans merci me l’a susurré

Sereinement assise sur mon grand sofa bleuté

Porte le lait du petit-déjeuner

La peur de ton ombre s’essouffle

Nos rencontres courtoises entre les sept cieux

Ne varient pas mes sentiments

Clémence au pont

Souris-moi

Souris-moi maintenant

 

Une fois la lettre finie et non-postée, j’allumai la télévision et observai une jeune fille qui ressemblait fort à Clémence dans un film où elle partait pour Florence. Regardant la caméra fixement lorsqu’elle prononça cette information, je crus qu’elle m’était adressée et partit dans la nuit noire jusqu’à la gare de Caminarou dans le but de prendre un train pour Florence. Il n’y avait plus de train pour Florence et même plus de départs du tout. C’était Minuit passé. Tout était gris et noir. J’errai dans la gare en pleurant et m’endormis contre un distributeur de barres chocolatées. Un sommeil profond. Sans rêves. J’évitais ainsi l’heure suicidaire de quatre heures quarante-huit, si nocive pour les dépressifs. 

C’est le spectre de Viviane qui vint me chercher à l’aube et me ramena au bâtiment Dora-Isis Ducèse à l’heure du premier cours de la journée. 

Que ne serais-je aller m’enfoncer dans le coin le plus retranché d’un terrain vague ?

Observant les canards sur le lac alors que les jours passent, tous semblables, tous lents et silencieux ? 

 

 

 

C’était déjà la fin de l’année, du moins le mois de décembre, et qu’avais-je fait de ma vie ? Rien. Je passais le plus clair de mon temps libre dans le parc situé à deux pas de l’établissement Dora-Isis Ducèse, à observer les canards (ou coin-coins, comme aurait dit ma défunte grand-mère).                                                                                    

Un jour tout de même, au disquaire où j’achetais des disques de chants de requins, je trouvais les concerts d’une chanteuse gecko, qui rendait un son d’un chagrin aigre et subtil comme le goût de la fleur d’oranger dans le thé à la menthe. Les geckos, dans leurs chants, ont conservés quelque chose du désert. Ce quelque chose, c’est le goût

Je découvrais les édifiants discours d’une politicienne noire américaine révolutionnaire du temps passé : Eleonora Fagan Gough. Je commençais à acquérir un inconscient politique, c’est-à-dire une intuition qui dépassait en puissance toute forme de bonne conscience, synthétique, réductrice et hypocrite et touchait juste quand tout semblait sédimenté. La deuxième étape de notre apprentissage, et la troisième (qui n’était au fond que le revers de la même carte, son dessin et dessein secret, alternativement figure et preuve, l’inverse de son obvers) commençaient à s’actualiser dans ma pratique. J’étais plus sérieux, plus réfléchi. Je lisais d’avantage, consignais les événements de chaque journée dans un cahier chinois noir et rouge. Je me couchais tôt, ne buvais presque pas. 

Je passais tout de même des bons moments en compagnie de Thierry de Saint-Ange et de Jacques Pousselumière. On se disait bien des choses sur la manière dont il faudrait gérer nos impulsions : on se disait qu’il ne fallait pas céder aux sentiments grotesques, accepter les infortunes, savoir écouter les cœurs, prendre soin de nos entourages, apprendre la discrétion, fournir un travail régulier, ne jamais s’énerver. 

Cécile, elle, se mettait brusquement à m’éviter énormément. Je ne comprenais pas. Je ne la comprenais pas. Elle ne disparaissait plus, mais se rendait intouchable. Autour de ses cheveux de miel s’organisait un réseau dense de pièges et chicanes subtiles dont je souffrais tous les jours d’avantage. Elle utilisait parfois même le langage à des fins défensives : rendant mes paroles absconses lorsqu’elles étaient claires, me confondant chaque fois en excuses maladroites. J’étais un débutant sur le chemin de l’amour et nul ne se chargeait de ma vie ! Quant à Billy Boybott, il choisit la pire d’entre toutes pour lâcher sa gourme avec vaillance : une mégère prétentieuse qui faisait de la lèche à Gustave Four et s’appelait Marie-Claude. O les vilaines nattes ! O son nez d’ambitieuse ! O ses affreux collants de laine grise ! Il était sorti avec elle lors d’un concert de hamsters clarinettistes. Il ne fallait vraiment pas savoir quoi faire de son temps. 

 

Un soir, à l’opéra, où nous allions, Thierry et moi, écouter un concert déchirant de musique gecko, je rencontrai et sympathisai avec les deux filles de Monsieur Four au cœur de Christ africain, de la douleur du Christ africain. Mes propos ne voulaient pas dire grand chose : en fait j’expérimentais sur elle la troisième épreuve, et, pour ce faire, je laissais aller mon courant de pensée à vitesse infinie. Je passais plutôt bien l’épreuve, ce que me confirma plus ou moins Monsieur Four ce soir-là, bien que sa phrase à ce propos fut si longue qu’encore une fois la fin ne coïncidait pas avec le début. 

- Est-ce que nos sorties personnelles ou aventures extérieures à l’Institut dans la ville de Caminarou font aussi partie de l’apprentissage ? lui demanda Thierry, qui commençait, comme nous tous, à se méfier de chaque moment.

- Je… je… je n’ai papapa… Je n’ai papapa… leheu droit… de ne pas rérérévéler ceheula,  c’est héhé une chanchanchance pour vous !… Maimaimais jeheu jeheu doit le rérérévéler obscu obscu obscurément : enhen nénéné nigme ! Véc’est héhé c’est héhé poupourquoi je vouvous répondrrrrrai : les fronfrontières de l’Ininsti Ininstitut ne sonhon papapa plus dédédéfinies que cececelles du corrrrrrrrrrrrps !

- Merci, Monsieur Four, je m’en rappellerai, répondit Thierry, poli comme un salaryman japonais, et sans l’amour je ne suis rien.

Tu parles, pensais-je, qu’est-ce que ce charabia voulait bien dire ? Les frontières du corps, mal définies ? Quel rapport avec l’amour ? Etait-ce encore une épreuve à la mord-moi-l’nœud ? Ou quelque coutume du lieu que j’ignorais encore ?

- Je sais où tout cela va nous mener, dis-je alors à mon admirable ami : c’est bien simple : tout droit dans une maison de repos ! Cet institut ne sert qu’à faire des fous, foutus fous dont je sais bien qu’ils ne sont pas plus fous que toi et moi, tout droit dans une petite maison en Suisse, quelque part sur une montagne neigeuse, où nous pourrons tranquillement nous occuper, je ne sais pas, moi, à nourrir des colombes par exemple, et pourquoi pas : observer leurs mouvements, les interpréter, leur donner, comme Jacques Pousselumière, un sens cosmique !

- Oui, dit Thierry, après tout, les colombes ne sont pas notre mère. 

- Cela est irréfutable, mon ami, les colombes ne peuvent pas être notre mère. Du moins, pas toutes les deux et pas dans la même vie.

À cet instant précis, je vis Cécile qui nous croisa et s’éloigna sans mot dire. Mais qu’est-ce qui lui arrivait, à cette maudite de chez maudite ? Je ne pouvais m’empêcher de penser encore à elle jusqu’au petit matin. J’aurais volontiers bu une Bohémienne ou un petit verre de crème de cassis, afin de penser à toute autre chose, mais j’avais décidé de restreindre mes consommations d’alcool. 

 

Un soir, dans une boite de jazz, j’invitai à danser Clémence, l’actrice fuyante, qui était seule au bar à penser à je ne sais quoi. Elle était toujours aussi polie, une gentille fille, et avenante avec ça. Nous dansions sur des chants de requins pendant des heures et des heures, une demi-lune dans le ciel. Nous sentions sur nos corps une chaleur un peu humide et dansions très, très, très lentement, nous regardant et attendant l’aube. Un instant, elle me proposa de vivre avec elle dans un grand appartement transparent et avec neuf chats. Mais je savais qu’elle ne savait pas ce qu’elle disait, j’étais même parfaitement sûr qu’elle était vierge, voire veuve d’un jeune garçon suicidé pour elle (ou quelque chose dans ce genre) et nous sommes repartis chacun de notre côté, sans prendre note, garder contact ou même rancune. Je décidais juste d’arrêter non seulement les Bohémiennes, mais également le café, le thé, le chocolat et les jus de fruit, afin de déstresser d’avantage et de tremper ma volonté d’acier une bonne fois pour toutes. 

 

Les événements ne tardèrent pas à me dépasser. J'étais bloqué entre la première et la cinquième épreuve, qui devait finalement consister en une acceptation de nos faiblesses, une manière de se construire avec nos faiblesses, de construire notre vie à partir de ce que nous ne comprenions pas, de l'orienter même vers cette direction. Jacques Pousselumière l'avait compris. Il écrivait poème sur poème au sujet de Mademoiselle Sainte-Marie alors qu'il savait qu'elle était lesbienne et pourtant il décidait de l'aimer quand même. Voilà qui nous rapprochait. Lui aussi avait été damné par l'amour courtois, et l'initiation amoureuse était une des formes que pouvait prendre notre apprentissage. Pour cela, il fallait désirer l'impossible jusqu'à devenir une de ses émanations. À mon tour, je renforçai ma volonté dans cette direction désespérée et écrivis pour Cécile la lettre suivante : 

 

Si tu ne sors pas d’un rêve, alors qui suis-je ?

Moi qui me meus dans l’ignorance, toujours tu diriges ma barque

Nageuse Clémence

Clémence au pont

Mais sans effort, comme indifférente à son cours

Tu es partie

Tu reviendras

Tu étais loin

Tu es revenue près de moi

Ce que je vis, je l’ai déjà vécu

Mais là où c’était, j’ai lâché prise

Ce que je vis, c’est toi qui l’as vécu

La toute première fois avant moi

Nous étions à la croisée, dans cet affreux jardin trempé de fleurs

Un souci d’argent & une églantine d’or

Nous échangions nos destins

Nous nous étions déjà rencontrés

Nous avons oublié

Mais ce que nous avons oublié, quelqu’un s’en souvient

Ce n’est ni toi ni moi

Alors qui ?

Clémence au baldaquin

Souris-moi cette fois

 

Je la lui confiais un matin en entrant en cours, alors que mes cheveux avaient été tout électrisés par une crise de somnambulisme et me donnaient l’allure impayable du punk attardé. C’était une leçon sur les systèmes aporétiques à intensités variables de Mademoiselle Sainte-Marie (un de ceux qui nous décrochaient la mâchoire) et Cécile en profita pour me faire un drame devant tout le monde. Elle déchira la lettre que je venais de lui donner et, en faisant des confettis qu’elle balançait impitoyablement par la fenêtre, déclara que mes avances roublardes comme mes réparties de faux jésuite la mettaient hors d’elle, que, fondamentalement, elle me détestait et puis d’abord qui était cette Clémence au baldaquin ? Marie-Claude fut la première confidente de ses mécontentements. Cela ne pouvait rien arranger, vu que sa méchanceté était analogue à la longueur disproportionnée de ses nattes et que Cécile était une fille invraisemblablement influençable : une vraie suiveuse doublée de la touriste de la mort. Pauvre idiote ! Elle pouvait s’enorgueillir de cet événement : maintenant, tout le monde à Dora-Isis Ducèse savait que nous étions allés plusieurs fois au cinéma ensemble. Elle leur parla même des différents baisers que j’avais tenté de lui voler. Mademoiselle Sainte-Marie décida alors de la garder un quart d’heure après le cours et je ne pouvais qu’imaginer ce qu’elles étaient en train de se dire… Tout le monde réagit à sa manière, Billy en me taquinant gentiment, d’autres en disant qu’ils étaient de mon côté et que Cécile était une allumeuse et une froussarde. Je ne pouvais qu’acquiescer puisqu’ils disaient l’évidence. Seul Thierry se tenait à une distance volontaire, et se fichait de tout ça. Mais il avait d’autres problèmes, alors. Je pensais au premier rôle qu’il tenait dans le film imaginaire, un rôle de détective privé, assez curieusement, mais ça pouvait tout aussi bien être une histoire de cœur bien à lui. 

Cécile était arrivée dans ma vie comme un OVNI mais elle n’avait pas fait disparaître ma misère. Elle s’était contentée de me révéler à quel point ma vie était ennuyeuse, triste, austère, grise, creuse, vide de toute implication avec le réel. 

 

Nous étions déjà le 31 décembre et on était, logiquement, au beau milieu de l’année, à l’épicentre du supplice, dirais-je même. Arrivais-je à passer la cinquième épreuve ? Ou celle-ci était-elle, finalement, optionnelle, voire nuisible ? L’Institut et ma vie étaient maintenant indissociables. L’Institut se dissociait-il de quoi que ce soit ? Et qu’est-ce que le corps humain pouvait bien avoir à fiche avec toute cette salade ?

Je fondais en larmes dans la cour de l’établissement, et Thierry m’aida à rentrer chez moi. Je cessais de pleurer, lui offrit une Bohémienne, qu’il but d’un trait avant de repartir, et me fis à manger. J’étais incapable de lire, incapable de regarder la télévision, incapable de me concentrer sur la chanteuse gecko ou les discours d’Eleonora Fagan Gough. Pas de question possible à cet endroit : j’aimais Cécile, je l’aimais vraiment, mon amour n’était pas partagé et j’en souffrais. 

 

Ce soir, alors que je continuais à pleurer en pensant à Cécile et au fait qu’elle ne m’aimait pas, le spectre de Viviane me visita et me dépucela. Je n’aurais osé rêver pareille alliance mais elle se présenta avec le naturel des rites déjà écrits et que les membres qui composent une société primitive répètent sans en avoir conscience pour parfaire leur destin. Croisant d’abord ses jambes aux longs bas blancs, frottant ses cuisses contre le drap couleur du bleu du ciel, elle me laissa comme souvent caresser lentement ses seins et ses hanches. Puis elle me donna plusieurs chauds baisers sur le sexe, et j’entendais battre son cœur alors que je caressais son genou droit ; je remontais violemment sa robe, la masturbais lentement. Viviane s’allongea sur le lit et posa contre ma table de chevet sa baguette étoilée et son long chapeau aux voiles de satin blanc, s’abandonnant pleinement à la lente branlette ; j’entendais sa voix chantante et sucrée murmurer « Tu es plus que jamais sous la coupe des cerises immaculées » et je la sentais transpirer. Elle ajouta : 

 « Honorable seigneur et ami, compagnon qui possède la science mère de la joie, le plaisir, le bon sens, le mérite, la courtoisie, ma très gaie compagnie te salue et te souhaite une joyeuse vie. Mets tous tes soins dans la composition de ta vie, j’accrocherais une violette d’or fin à ta boutonnière, pour encourager ton meilleur ouvrage : la beauté de ton destin. Je déposerais des baisers sur tes cheveux et ceux-ci engendreront des soucis d’argent et des églantines d’or qui tomberont sur tes pas et feront fleurir en couleur métallique tous les lieux que tu traverseras. Contre-clé, clé : la voûte s’ouvre à tes yeux, tes paupières d’ange gercées au goût d’orange amère. Tu chercheras, et si tu cherches avec bonheur, tu trouveras. C’est la loi : Clémence au pont, Clémence au baldaquin. »

Sa transpiration se mêlait à son parfum (entre pêche et abricot) dans d’inédites colorations olfactives. Le spectre de ma tante haleta longuement et je la sentais respirer. Je caressai d’une main chacun de ses seins de taille honorable, bien en pommes veloutées, pendant que de l’autre je continuais à la masturber. Elle dit : « Pour toi, je ne place pas un revers de veste contre ma hanche, pour toi je n’ai que mon sourire. » Son pied droit se raidit, laissant sa chaussure se balancer tranquillement ; et le long de ce manège si merveilleux, mon désir grandit, ses gémissements grimpèrent d’octave en octave, et finalement je la retournai et la pris par derrière, fermement, appuyant bien mes mains contre ses fesses, alors que sur le dernier cri proféré, dont j’entendais le tendre écho au bord du rêve, je m’endormais, rêvant que j’éjaculai des licornes qui s’écrasaient contre le mur de liège au son des cornemuses. Pas de doute : j’étais en train de grandir.

 

 

 

Le lendemain de mon dépucelage mythique, l’établissement Dora-Isis Ducèse était dans un désordre absolument inouï. Ils avaient, pour une raison connue d’eux seuls, installé des douches dans les couloirs qui éclaboussaient les apprentis sur leurs passages. Certains y faisaient même caca, de pures merdes d’apprentis, et leurs excréments étaient automatiquement dilués dans les marres tracés sur les passages de classe à classe, de larges marres où l’on pouvait, par épiphanies successives, voir apparaître grenouilles et petits poissons (et même une tanche). Je devais aller à la bibliothèque me renseigner sur une affaire d’affiche à réaliser pour le « bicentenaire de la fin du monde » (absurdité inventée évidemment par cette peste de Mademoiselle Sainte-Marie qui devait se faire des cunnilingus réciproques avec Cécile et nous conseillait simultanément la très vaine lecture des Prophètes, écrivains assommants – à mon humble avis – et, de plus, drapés dans les espèces de l’absurdité logique). Il y avait une petite table où étaient exposées des sortes de petites pièces carbonisées telles des étoiles mortes, naines noires. J’en attrapai une pour l’observer de plus près, qui ressemblait à un « L » inversé. Les formes des pièces respectives figuraient un alphabet où l’image n’était pas séparée de la lettre, un langage symbolique aux résonances sacrées. Alors que mon esprit se perdait dans la méditation correspondante, reconstruisant une histoire probable du peuple qui utilisait les formes des étoiles mortes en guise d’alphabet, je ne quittais toujours pas la mienne et associait Clémence, l’actrice fuyante, à mes chastes rêveries de peuples et de découvertes du langage et des sciences. 

Thierry de Saint-Ange arriva alors affolé, et me hurla que les étoiles mortes contenaient un poison mortel, s’infiltrant par le sang, et qui risquait d’entraîner une décomposition de tous mes membres, sans compter ma sortie immédiate de la société des hommes, le pur exil de tschandalla qui allait m’être imparti par mon corps corrompu et à jamais contagieux, moi qui tenais cette naine morte en main depuis le début de ma méditation impromptue ! Il les connaissait, il y avait touché et lui et moi prîmes alors conscience de la fatalité cataclysmique qui présidait à notre amitié : par-delà toutes les colères, tous les caprices et toutes les arrogances d’orgueil idiot, un appel commun nous associait, un drôle de jeu et que dessinerait avec une précision dangereuse le plus pur d’entre nous : Jacques Pousselumière, bien sûr !

- Jacques est au courant ? criais-je en direction de Thierry, Jacques sait-il ce qui est exposé ici ?

- Ce n’est pas la bonne question, Robert. La bonne question, c’est : comment t’en tirer !

J’étais sous la coupe franche des cerises immaculées, mais les taches noires avaient temporairement investi mon énergie et commençaient leur sordide besogne. Il fallait absolument et au plus vite me blesser pour m’en débarrasser. Je courus alors contre la fenêtre de la bibliothèque, grande baie vitrée, et, m’y plongeant, la brisait et me blessait. J’étais sauvé. J’étais indemne, et pur. Je remerciais Thierry qui se dirigeait vers d’autres bâtiments. Je sortais du lycée et croisaient d’autres individus ayant touchés à ces étranges pièces brûlées : il leur manquait une main, une jambe, un œil... Tous éclopés, même des animaux, tous à jamais retirés de la société des hommes : leur traversée sur la terre achevée par cette mise au ban définitive, cette pure extraction... Leur souffrance était insupportable. Je rentrais chez moi.

 

Si je regardais par la fenêtre, je pouvais voir un rossignol chanter sur l’arbre le plus proche. Il chantait que je n’étais qu’un idiot, bien sûr. Mais maintenant tout allait bien.

 

Le téléphone sonna. C’était Marie-Claude. Qu’est-ce qu’elle me voulait encore celle-là ? Elle me dit qu’elle avait emprunté mon porte-monnaie par mégarde et voulait me le rendre, voire qu’elle désirait me prêter Madame Bovaryjusqu’à la fin du monde, roman très en vogue à l’époque, si cela m’intéressait bien sûr. Elle en profita pour me demander, comme ça, quel était mon genre de fille.

- Hein ? Quoi ? Euh… Et toi, quel genre de mecs ?

- Oh, moi celui que j’aime, répondit-elle, il est à l’Institut Angélique avec nous, mais il ne me remarque pas et ne s’intéresse pas à moi.

- Qui est-ce ?

Marie-Claude raccrocha. Je me sentais comme un sataniste. J’aurais pu être arrêté et jugé ainsi : sataniste avec circonstances atténuantes. J’aurais tout aussi bien pu me filmer : pouvoir me regarder, ce que seuls d’affreux singes, d’éminents capucins peuvent faire, et je me serais filmé, passant derrière ma propre image et regardant doublement celui ou celle qui me regardait, Clémence ou Jacques je crois. Et, à la fin, toute fin du film, obsédé par un container vu dans mon enfance, j’aurais fait l’entier du chemin du retour, accompagné par un horde de fous tirés de la nef, le long chemin sous le soleil jusqu’au terrain vague où traînait encore le container, et l’enterrer dans une cérémonie de magie rouge, de magie sexuelle moins noire ou blanche que grise, entachée d’une mauvaise conscience qui s’exprimait enfin comme poème, comme lumière grise. Mais le spectre de ma tante Viviane Viande panserait ce soir encore tout cela lors de notre rituel nocturne de magie noire quotidienne. 

 

Sans comprendre ni les uns ni les autres, nous enchaînions les conversations aporétiques en compagnie de Mademoiselle Sainte-Marie et les répétitions du film de Gustave Four. Le film ressemblait de moins en moins à quelque chose. Nous savions vaguement qu’il entrait en relation avec notre vie, mais en quoi, cela nous échappait. 

 

En sortant des tournages sans pellicule, je pris le premier vélo venu et fit le tour de la ville. Je croisais Marie-Claude à vélo également. Elle me hurla que Cécile disait qu’elle et moi n’avions jamais été amis.

- Que veux-tu, imbécile ? demandai-je à Marie-Claude, tu n’es qu’une peste et une idiote. 

Mais elle éclata en sanglots. Je tentais de la consoler, quand même, ce qui ne servait trop à rien. Elle me dit que j’étais égoïste et cruel, qu’elle était toujours gentille avec moi, et que si j’avais des choses à lui reprocher, eh bien que je les lui dise, mais elle aurait toujours moyen de se défendre : car elle avait de l’amour pour moi, et moi je n’en avais pas pour elle. Que vouliez-vous dire à cette fille au visage écarlate ? Que l’on n’aimait pas trop ses nattes dans ce coin de Caminarou ?

Le soir même, j’appelais Cécile qui finit par m’excuser pour ma méchante attitude. Il faisait très sombre ici. Nous irions au cinéma en fin de semaine. 

 

J’étais de plus en plus ami avec Thierry de Saint-Ange et Jacques Pousselumière et j’appréciais également de plus en plus notre professeur Gustave Four. Billy vivait de plus en plus mal sa relation avec Marie-Claude. Nous avions même failli plusieurs fois en venir aux mains à cause de son comportement désagréable avec Magali Monk. Pendant l’hiver, il neigeait beaucoup, énormément. 

 

Magali, Thierry, Jacques Pousselumière ainsi qu’une amie de Magali nommée Muriel et moi sommes un soir entrés par effraction dans une petite pièce blanche de l’établissement Dora-Isis Ducèse interdite aux apprentis. Muriel était une petite jeune femme blonde en pull rose avec des yeux verts. Elle aussi faisait partie de l’Institut. Je ne l’avais pas remarqué avant parce que je n’avais d’yeux que pour Cécile mais cette fois-ci, si. Je la fis rire et elle cacha plusieurs fois son visage qui rougissait immanquablement. Thierry et Jacques faisaient les idiots, les singes, s’accrochaient aux luminaires. Comme c’était drôle ! Ils étaient moins superstitieux que moi : ne se souciaient pas d’être assimilés à des satanistes, ils ne pensaient même pas à la possibilité de pouvoir se regarder. En tant de points, j’étais leur ami. Comme me le faisait remarquer Thierry, notre révolte ne ressemblait pas à celle de nos petits camarades, tous hantés par le conflit des générations, les vieux qui vivaient trop vieux… La haine tenace entre ceux qui ont encore le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas encore, comble de vulgarité insupportable, désir comparable à celui d’enculer des crocodiles : vouloir la reconnaissance, la place au soleil ! Mais mourir avec noblesse, c’était vivre sans intérêt sur la mort. Seuls les animaux savaient mourir. Les dieux mouraient de façon ridicule : emphatique. L’immortalité puait. Passons.

Pendant ce temps, Magali Monk, qui n’avait jamais cessé d’être châtain, compulsait les dossiers cachés dans la pièce blanche ; beaucoup concernaient des affaires liées à l’Institut, des plaintes de parents quant à leurs enfants décédés, des appels à comparaître au tribunal, des histoires de fraudes… Elle les présenta au regard intrigué de Jacques puis lui sourit. Jacques sourit également : il y avait quelque chose d’érotique entre eux. Ils semblaient complices, complices de la découverte commune de quelque chose d’illégal et de caché et cependant de s’en sentir, comme qui dirait, solidaires ou, du moins, amusés par les rapports qui se créaient entre les irrégularités et illégalités de l’Institut et leur propre relation. Nous apercevant par la porte entrebâillée, un professeur sans visage nous enferma à l’intérieur et éteignit les lumières. Nous n’eûmes pas le temps de réagir. Puis, il y eut un incendie. Je forçai la porte de toutes mes forces et nous nous retrouvions au milieu des flammes. Affolés, nous courrions de part et d’autre, tentant d’éviter les poutres enflammées qui se détachaient des murs et tombaient droit sur nous. Depuis l’extérieur, le professeur sans visage nous observait. 

C’est Muriel qui me sauvait et nous étions dans la nuit.

Nous fuyions et, une fois, arrivés au milieu de la forêt de Caminarou, essoufflés, nous ralentissions. Nous avons alors fait une balade dans les bois sombres, aux alentours de l’établissement Dora-Isis Ducèse. Je crois me souvenir qu’un arbre nous fascinait. Une lumière violette l’éclairait. Il n’y avait pas une étoile dans le ciel ce soir. Sur la route, elle me dit cette idée étrange qu’elle avait, que j’avais toutes les dispositions requises pour faire un excellent majordome, un majordome à vélo. Pourquoi pas ? Je n’avais pas de projet, alors, me laissais guider par les intuitions qui s’offraient au cours de mes rencontres. 

Je l’embrassai : c’était si simple…

- Tu as une copine ? me demanda Muriel.

- Pas exactement. J’étais amoureux de quelqu’un. Mais je crois que ça n’aura pas lieu. Je l’oublierais. Et toi ? 

- Je ne sais pas. Je crois que moi non plus.

Que voulait dire cette dernière phrase ? Répondait-elle à un amour qu’elle aurait eu et qui n’aurait probablement pas lieu ? Ou inversait-elle la réponse à « je l’oublierais », du style : je l’oublierais – moi non plus – je ne l’oublierais pas – moi aussi ?

Thierry nous rejoint à cet instant et nous parlions d’amour. Le mois d’avant, lui-même était sorti quelques jours avec une vendeuse de chaussures illuminée de Caminarou, une africaine magnifique au long visage beige relativement pâle et qui se disait « en mission pour le seigneur ». Énervé (il n’était pas question de devenir un mystique), un matin, il la quitta. Ce même matin, il entendit une voix derrière lui qui lui fit oublier son nom pendant une journée. L’homme qui avait parlé s’était approché de lui et lui avait fait observer une statue rouge de forme ovulaire avec des inscriptions cabalistiques qui rappelaient, par leur forme, les contours de naines noires. Cet homme avait le désert dans les yeux, l’étendue du désert dans son regard, et disait connaître par avance toutes les étapes de sa vie. Thierry s’était évanoui, n’était revenu à lui que quelques jours plus tard. Pendant ces jours, il avait appris que plusieurs détectives privés avaient ainsi succombés à cet homme. Il savait qu’il deviendrait détective (c’était même probablement le sens de son rôle dans le film imaginaire), mais il n’était pas sûr de survivre à l’épreuve magique. On avait retrouvé leurs corps, morts, en apesanteur dans le jardin aux canards. L’homme s’appelait Alfred Tate et vénérait des dieux au goût de figue. Il était également héroïnomane, se nourrissait exclusivement de fondues au fromage. Tous ces éléments formaient nécessairement sens entre eux, mais lequel ? 

- Je m’inquiétais pour toi, dis-je alors, car j’ai l’impression que tu as déjà passé des épreuves que je n’ai pas encore passé, et je ne peux savoir ce que tu es en train de vivre, n’ayant pas encore vécu ce que tu as déjà vécu. 

 

Nous retrouvions Jacques Pousselumière qui hurlait comme un loup à la mort et pleurait en courant au milieu des arbres. Jacques était sauf, mais Magali y avait laissé sa vie. Elle avait péri dans les flammes. Il n’y avait pas de doute, l’incendie, la pièce blanche : tout ça puait la mise en scène, tout cela était encore un des exercices mortels de l’Institut et cette fois-ci, c’est Magali qui en avait fait les frais, comme disent les écrivains, cette fois-ci, Magali était morte. Peut-être que les appels à comparution et les affaires de fraude faisaient partie des exercices de l’Institut ; peut-être que tout pouvait faire partie des exercices de l’Institut. Elle est étrange et cependant différente pour chacun, cette « route sombre où nous devons aller pour atteindre ce que nous désirons obtenir ». Comment savoir ? Qu’en penser sans pour autant sombrer dans la paranoïa à mon tour ou dans la prophétie ?

 

 

 

Après l’enterrement de Magali, nous étions en vacances jusqu’au mois de mars, le temps également pour l’Institut de réparer l’établissement qui avait été sérieusement endommagé par l’incendie. Je traînais comme un tigre en cage dans mon studio, mangeais dehors, me baladais. Je vis Muriel quelques jours, avant qu’elle ne rejoigne sa mère dans les Caraïbes. Je pensais déjà à rompre, ne rêvais qu’au sourire de Cécile. Thierry et Jacques Pousselumière étaient partis pour les fêtes et je me sentais plus seul que jamais. 

En pensant à Magali et la pauvre petite Jeanne Thulé, je me dis que la mort n’était qu’un accident et qu’elle ne remettait pas en cause la vie, qui était la crête d’intensité gagnée sur le temps qui passait. La longévité n’avait jamais été une preuve de réussite, ni dans cette vie, ni dans les autres. 

La mort n’est pas séparée de la vie ; elle n’en fait pas partie. Comment comprendre quoi que ce soit ? 

Pourquoi alors avoir peur ? Pourquoi ne pas accepter les conséquences de mon désir ?

C’était cette vieille habitude occidentale que j’avais contracté, qui jugeait tout par la fin, insensible à la beauté propre au déroulement des choses. Comme si un suicide ou une crise de folie finale pouvait atténuer, voire annuler, la grandeur d’une vie. Comme si chaque vie était un chemin qui allait quelque part. Ou l’inverse : comme si une mort tranquille, de vieillesse, rendait plus réussie une vie médiocre, lente et ennuyeuse. La fin des choses n’était encore qu’un préjugé, une crise d’ennui, une goutte de pire. De toutes manières, les fourmis n’avaient jamais eu ma sympathie.

Ces interminables vacances vraiment ne valaient rien. Je passais des après-midis au café de la lune à boire Vittel menthe sur Vittel menthe et à tenter de nommer les neuf chats que Clémence avait désirés. Je choisissais : Azraël, Balthazar, Clothilde, Dora, Esmeralda, Fantine, Gwenaël, Hortense et Isis. Au moins, chacun ou chacune commencerait par une des premières lettres de l’alphabet. Mais j’attendais surtout de retourner à l’établissement avec impatience.

 

Un jour, je revis Clémence qui s’était assise la terrasse du café de la lune. Elle lisait le scénario du prochain film dans lequel elle allait tourner : c’était l’histoire d’un petit enfant juif qui disait me connaître. C’était un peu trop troublant. Je tentais en vain de lui parler de Jacques Pousselumière : le sujet semblait l’agacer. Sa théâtralité timide s’exprimait surtout dans ces moments-là où, silencieuse, on la voyait toujours à deux doigts de s’exalter pour quelque chose. 

Je lui parlais également du film imaginaire de Gustave Four : toute cette entreprise semblait l’intéresser mais elle doutait qu’on arrive à la mener à bien. Le sens d’une initiation est de se clore à la mort de l’initié. On n’en finit jamais dans notre logique linéaire magistrale. Mais qu’en savait-elle, cette espèce d’autodidacte ? Elle disait connaître également Muriel, me faisait promettre de ne jamais la faire souffrir. 

La nuit tombait lentement et nous parlions. A vrai dire, c’était surtout elle qui parlait. Quelle sacrée bavarde ! Elle réussissait à occuper tout l’espace sonore sans pour autant cesser d’être allusive. Elle évoqua par exemple une statue de lapin blanc posée sur la cheminée de son chalet. Chaque fois qu’elle sortait de rêves de guerres et de grands massacres, elle le revoyait la hanter, se mêlant au visage doux de sa mère. Elle m’évoqua ses amnésies, les tartes aux pommes et les jeux de backgammon, et puis soudain, le sang qui commençait à suinter de ses paumes démangées, ses courses hystériques dans la salle de bain, ses larmes devant le sang qui suintait, le son des cloches, et la difficulté de sa mère à lui faire reprendre son calme. Mais qu’est-ce qu’elle avait, cette fille ? 

- Pourquoi es-tu partie, quand je t’ai aidé à te relever, la première fois que nous nous sommes vus ?

- Je ne comprends pas, répondit Clémence, je ne vois pas de quoi tu veux parler…

 

Les enseignements reprirent finalement légèrement plus tôt que prévu, fin Février, mais Jacques Pousselumière commença à les déserter de plus en plus. D’après ses dires, il s’affairait à une auto-initiation plus rapide et plus performante. Il voulait devenir une armeIl s’enfonçait dans la forêt pour plusieurs jours, dansait au son du vent dans les conifères, se confondait au son d’une machine de guerre. 

Un jour où il revint, pour un jour de tournage du film imaginaire, Gustave Four l’accueillit à la porte et lui serra la main en lui présentant son siège. Il dit même : « Il ne manquait plus que vous… » sans bégayer, tant l’émotion pour lui était grande. Jacques était devenu une légende vivante pour tous les apprentis. Finalement, la désertion avait du sens ; sa démission, dirons-nous, faisait également partie du plan de l’Institut en ce qui le concernait, il franchissait une étape inconnue, la sixième bis, qu’il avait inauguré et même probablement inventé. Ce monde était vraiment mystérieux !

 

Ce soir-là, Jacques m’appela pour me parler d’une fille nommée Émilie. 

Émilie, Jacques l’avait croisée plusieurs fois, et, plus il la croisait, plus il pensait à elle, rêvait à elle, se posait des questions sur elle desquelles il ne tirait rien. Des questions qui n’étaient pas nécessairement des questions d’amour, du reste, ou, du moins, ne les énonçait-il pas de cette façon-là. En fait, il l’avait suivie à moto jusque-là où elle habitait, et désirait aller la voir. Il connaissait son chalet, à Cournon, en Auvergne, et y allait régulièrement, la plupart du temps s’arrêtant au pas de la porte et hésitant à frapper pour lui parler. 

Une fois, il avait cessé d’hésiter et avait frappé à la porte. C’est la mère d’Émilie qui lui avait ouvert. C’était une quinquagénaire encore belle, aux cheveux blonds cendrés, qui fumait beaucoup et passait son temps à s’affairer dans la maison. Il lui avait demandé : « Émilie est là ? » et elle lui avait répondu, d’un ton mélancolique : « Non, elle est encore sortie, ce soir. »

Il avait recommencé ça plusieurs fois. Une, deux, trois : toujours le même refrain. Mais un soir, la dame avait ajouté : « Elle est dans les bois, près des rivières… Elle pèche les étoiles. »

J’appelais Thierry et lui en parlait. Il m’avait dit que Jacques Pousselumière lui avait téléphoné préalablement et lui avait raconté toute l’histoire. Nous n’avions pas la moindre idée de ce qu’elle pouvait signifier. 

  

Alors que le mois de mars se déroulait sous le signe d’Émilie, Thierry, Jacques et moi prenions de plus en plus les allures de conspirateurs. Jacques avait presque définitivement quitté l’Institut, mais venait nous chercher à sa sortie et, vêtus de capes noirs et de chapeaux à plume, nous faisions le tour de la place centrale de Caminarou, beuglant parfois après les passants les plus austères et les plus gris, et nous entretenant d’Émilie. Mais qui était-elle ? je veux dire : qui était-elle vraiment ?

Sinon, j’avais l’impression de stagner au sein de l’Institut Angélique. Je passais en revue toutes les épreuves que j’avais décelées et ma manière d’y répondre. Je ne comprenais pas la suivante. Je devinais que Clémence avait quelque chose à y faire. Je pensais qu’à sa manière, Jacques n’en était plus concerné, du moins plus de la même manière. Je ne savais si Thierry et moi en étaient intéressés de la même manière. Je pensais que Billy en était également solidaire, mais trop empêché par les événements de sa propre vie, pas vraiment capable de les penser en harmonie ou en mutation réciproqueavec l’enseignement dispensé par Monsieur Four et Mademoiselle Sainte-Marie. 

Marie-Claude se faisait de plus en plus souvent peloter en face de Billy. Quand elle découvrit qu’en simulant une excitation sexuelle qu’elle ne ressentait pas nécessairement, il était assez simple de plaire aux garçons, elle s’enthousiasma de cette fameuse trouvaille et ne cessa de la mettre en pratique. Du reste, ses vilaines nattes s’avéraient soudain propice à des jeux érotiques entre apprentis. Billy allait au plus mal. Il y avait des chances que Thierry même puisse s’intéresser à elle, du reste au moins par humour. Ils s’étaient donné rendez-vous au Café de la Lune, elle lui rendrait un porte-monnaie qu’il avait malencontreusement oublié, lui prêterait Madame Bovary jusqu’à la fin du monde s’il le désirait (ce qui, en fait, était vain, Thierry l’ayant déjà réécrit afin d’améliorer ce roman légèrement surfait et au rythme bancal lorsqu’il avait à peine treize ans et sur les recommandations de son père). J’avais compris son petit manège. Après tout, Billy n’avait guère qu’à la larguer. Que s’encombrait-il de cette dinde stupide ?

 

Cécile me méprisait moins, me parlait de plus en plus volontiers. D’une certaine façon, depuis que je commençais à sortir avec Muriel, nos rapports s’apaisaient, bien que mon amour pour elle, lui, ne s’estompait nullement. 

 

 Je passais plusieurs week-ends en compagnie de Jacques Pousselumière, lorsque Thierry était occupé par Marie-Claude ou une autre fille que je ne connaissais pas. Jacques et moi arpentions les bars ouverts, buvant Bohémienne sur Bohémienne. J’avais compris que, finalement, boire serait en mesure de m’aider (pour parler comme ça, je veux dire comme un Prophète, il fallait quand même que je n’aille pas aussi bien que je voulais bien le croire). Nous parlions de Magali, dont il était encore endeuillé. Il l’avait aimée un peu, mais ils n’avaient jamais vraiment eu le temps de se connaître. A peine une fois avaient-ils fait l’amour ensemble, la veille de l’incendie qui lui coûta la vie. C’était étrange : au début, elle avait l’air de le détester, châtain comme elle était, châtain jusqu’au bout des doigts, châtain jusqu’aux yeux… Mais non, bien sûr, et ils s’étaient rencontrés un soir, un peu éméchés tous les deux, un peu tristes, un peu gais… Au fond, Jacques était encore sous la coupe franche de Mademoiselle Sainte-Marie. Moi, je n’avais pas fait l’amour avec Muriel. Je n’avais pas osé bien sûr. Je ne voulais rien lui promettre, rien de sérieux, surtout ne pas m’engager… Comment lui expliquer l’inexplicable ? Je l’aimais bien, je l’aimais beaucoup…

J’étais vraiment pire qu’avant. 

Le dernier week-end de Mars, alors assis tous les deux sur les confortables fauteuils panthère d’un bar morbide appelé l’Albert Speer Sandwich, Jacques prétendit avoir la solution. 

- Oui ?

- J’ai la solution, répéta-t-il : profite d’elle telle qu’elle est… 

- Tu appelles ça une solution ? lui répondis-je. Moi, j’appelle ça une énigme… J’aime tellement Cécile que j’aimerais rentrer dans le ventre de Muriel, m’y cacher et y rester jusqu’à la mort. 

- Alors tu dois vraiment être amoureux. C’est bien, c’est très bien : ça te rend moins fier, moins orgueilleux. Si tu meurs à toi-même quand tu aimes, tu renais d’autant. Moi, quand je pense à Mademoiselle Sainte-Marie je la vois en princesse, dans un jardin, près d’une fontaine. Les chats chantent pour elle : c’est une princesse, une princesse !

- C’est ça ! Certainement, toi aussi, tu es amoureux… Nous sommes foutus. Qu’est-ce qu’on va faire, putain ?

Mais à cet instant Mademoiselle Sainte-Marie et Cécile entrèrent dans l’Albert Speer Sandwich. Elles étaient ivres, encore, comme chaque week-end, comme tout le monde tous les week-ends. Mademoiselle Sainte-Marie portait son tailleur blanc, son châle avec la broche en forme d’épée, ses longs bas blancs, son air masculin de brune aux yeux bleus d’une rare violence… Cécile, elle, plus voluptueuse que jamais dans une jupe bleu outremer, faisait virevolter ses cheveux de miel. Quand elles nous reconnurent, elles s’assirent à la table adjacente à la nôtre et nous toisèrent en riant. 

- Alors, les hommes ? demanda Mademoiselle Sainte-Marie. Elle éclata de rire. Jacques s’approcha d’elle et renifla sa bouche, puis il se tourna vers mois et confirma : « Elle est vraiment très, très ivre… » Puis il lui demanda : « Bohémienne ? »

- Oui, une vingt-cinquième Bohémienne, s’il te plaît !

Jacques se leva et alla chercher les renforts au bar. 

Cécile me sourit sans dire un mot. Je remarquai qu’elle portait une croix chrétienne qui rebondissait sur sa poitrine. Je lui faisais remarquer mon étonnement à l’endroit de cette compromission envers un système de signes que nous ne devions adopter à aucun prix ! 

- Tu n’aimes pas Jésus ? me demanda Cécile, et elle éclata de rire. 

Mademoiselle Sainte-Marie ajouta :

- Ce que Cécile porte le week-end est de l’ordre du domaine privé. Mais si elle portait cette croix pendant la semaine, je la retiendrais après les cours, lui donnerais deux heures de colle pendant lesquels… pendant lesquels…

Mademoiselle Sainte-Marie ne put retenir un fou rire d’une rare ivresse.

- Oui ? demanda Jacques Pousselumière qui était revenu avec quatre Bohémienne et souriait avec lubricité. 

- Pendant lesquels… répéta Mademoiselle Sainte-Marie qui n’arrivait plus à trouver ses mots… 

Cécile souriait avec complicité. Elle avait compris l’allusion. Jacques aussi. Moi, non, mais je n’avais jamais rien compris aux femmes, donc c’était normal. 

Devant le regard insistant de Mademoiselle Sainte-Marie qui ne cessait de rire, Cécile retira son pendentif en forme de croix chrétienne et s’approcha de son amie. Elle passa la main sous sa jupe et retira devant nous une culotte de dentelle blanche avant d’introduire la croix chrétienne entre les jambes de sa compagne qui commençait à jubiler d’une incontrôlable excitation. Jacques en profita pour lui peloter le genou pendant que Cécile la masturbait ostensiblement avec Jésus en l’embrassant. Mademoiselle Sainte-Marie écarta largement ses doigts et chercha un appui. Ce fut la braguette de Jacques qu’elle ouvrit pour s’emparer de la verge triomphante de celui-ci. Mademoiselle Sainte-Marie avait de plus en plus de mal à contenir ses gémissements. Elle eut la force de me susurrer : « Il faut quitter l’Albert, ils risquent de jaser, allons chez moi… » et tout ce beau petit monde était embarqué…

Chez Mademoiselle Sainte-Marie, tout était chargé d’érotisme lunaire, même les vieux journaux. Jacques lui proposa une barrette d’afghan qu’elle accepta, cette fois-ci. Il la mena jusqu’à son lit et il commença à lui ôter sa chemise de dentelles blanches pour lui lécher le bout des seins. Cécile et moi nous regardions gênés, d’abord, puis finalement nous nous mêlions à eux en riant comme des enfants. Ce qui m’étonna le plus est la décision soudaine et violente de Mademoiselle Sainte-Marie de démembrer un ours en peluche blanc en prétendant qu’il s’agissait d’un rituel ancien et très admirable. Cécile et Mademoiselle Sainte-Marie s’en chargèrent toutes les deux, en les déchiquetant avec ardeur et enthousiasme et en en répandant les morceaux épars aux quatre coins du lit. Puis Mademoiselle Sainte-Marie s’empara d’une bouteille de Bohémienne déjà entamée et en répandit le contenu sur nos visages et les morceaux du nounours démembré. Et c’est alors que Cécile commença à lécher doucement le con de Mademoiselle Sainte-Marie pendant que celle-ci recommençait à branler Jacques Pousselumière. Je caressais à mon tour, et tout d’abord avec timidité, les fesses de Cécile avant de remonter sa jupe, de la déculotter et de l’enfourcher. Cécile était tellement excitée qu’elle n’arrivait plus à continuer sa besogne envers Mademoiselle Sainte-Marie et Jacques dut se charger de satisfaire cette dernière, ce qu’il fit sans sourciller. La jambe tendue et relevée de Mademoiselle Sainte-Marie vint s’accrocher au cou de Cécile qui gémissait alors qu’elle titillait Jacques à son tour en lui caressant les couilles. Moi-même alors que je donnais de grands coups de hanche dans le cul de Cécile, je ne restais pas insensible au charme de Mademoiselle Sainte-Marie et lui laissait mordiller mon index et le mouiller avant de lui caresser la nuque. Puis nous échangeâmes et Mademoiselle Sainte-Marie m’enfourcha alors que Cécile lui caressait les seins, baisée violemment par derrière par Jacques qui lui tirait les cheveux et lui renversait la tête en l’attrapant par la bouche alors qu’elle n’était pas loin d’atteindre le comble de la jouissance. Je renversais Mademoiselle Sainte-Marie et commençait à la baiser par devant. Elle riait dans ses gémissements, et ses rires étaient mêlés de larmes. Au comble de l’excitation, elle se jeta sur ma poitrine et me mordit le sein : une morsure en forme d’araignée. Ce n’était pas à une princesse qu’elle me faisait penser, mais à un cygne. J’avais l’impression de pénétrer un cygne. Je tournais la tête au moment de jouir et voyais Cécile en train de gamahucher divinement Jacques qui continuait à s’accrocher au pied non déchaussé de Mademoiselle Sainte-Marie et tirait sur son bas blanc alors qu’il déchargeait. 

 

Le lendemain, au réveil, Mademoiselle Sainte-Marie nous chassa sans prononcer le moindre mot. Cécile non plus ne dit rien, mais me sourit tristement. Je voulais lui parler, m’approchait d’elle, mais Mademoiselle Sainte-Marie me gifla et me montra la porte du doigt avec un regard noir. Nos vêtements avaient été mis sur le palier. Jacques était déjà habillé. Moi, je me dépêchais d’enfiler mes vêtements. Cécile tenta de me rattraper avant que Mademoiselle Sainte-Marie ne la gifle à son tour, ne la pousse et ne referme violemment la porte sur moi pour bien nous séparer. 

- Laisse tomber, dit Jacques. Les filles sont comme ça. Le monde n’a pas été fait en un jour… Si tu es venu ressusciter les morts, crois-moi, eh bien mon vieux, tu es bien mal tombé…

- Mais alors ?

- Mais alors, rien ! me dit Jacques Pousselumière, qui commençait à s’agacer. Il ne s’est rien passé ! 

- Rien ?

 - Rien de réel, en tous cas. Pas plus réel ou signifiant que les nuits que tu passes à faire de la magie noire avec le spectre de ta tante Viviane Viande en tous cas !

 

Et la morsure sur mon sein gauche ? Quelques jours plus tard, je la montrais à Thierry qui me tenait alors un discours analogue à celui de Jacques Pousselumière. Ma morsure pourtant était indubitablement ployée vers le réel. 

- Ce que tu prends pour une preuve est une trace. Qu’est-ce qui te prouve que tu n’as pas reçu cette morsure auparavant en jouant avec un chat, par exemple, ou même un tigre ? Le monde est vierge de preuves : ce ne sont pas les caméras de surveillance, même, qui en induiraient l’idée inverse. Qu’est-ce que le réel, enfant malheureux ? Les choses arrivent, ne s’expliquent pas, disparaissent. Seules subsistent les traces, cendres, et elles sont balayées par le vent et le tic-tac de la montre. Va y voir plus avant et tu comprendras, si tu ne veux pas me croire. C’est la raison pour laquelle le monde est magie noire. Les choses se passent, puis quelque chose les dépasse et elles disparaissent, l’une après l’autre, cendres après cendres. 

 

 

 

Je revis Jacques Pousselumière encore une fois avant qu’il ne décide de quitter Caminarou pour partir en expédition au pôle Nord : C’était donc ça ! Jacques ferait chamane ou spécialiste du chamanisme, voire peut-être même historien des religions dites primitives ou premières. Il se mêlerait aux Inuits, se marierait peut-être avec la fille d’un roi. Son destin était ailleurs maintenant. Nous avons alors marché longuement dans la ville de Caminarou, parlant encore de Mademoiselle Sainte-Marie, de Cécile, de cette étrange nuit que nous avions passé tous les quatre et de la matinée qui s’ensuivit. Jacques avait l’air détaché, soudain, comme s’il avait dépassé tous les sentiments qui continuaient pourtant de m’assaillir impitoyablement. Il avait fini son apprentissage. Il était lumineux.

Ou alors, ce n’est pas ça : il avait fini son apprentissage, il ne devait pas devenir lumineux mais il ne le désirait plus. Ce qui finalement équivalait à la même chose, puisqu’il avait dépassé la notion de projet à partir duquel nous étions entrés à l’Institut. 

Je me sentais sale, je me sentais bête, mais simultanément je me refusais à l’auto-apitoiement. J’étais juste un jeune homme ridicule : c’est tout ! Nous n’osions pas reparler des terres oniriques traversées ensemble, et ce que nous disions sur Thierry n’était que distant et respectueux, pas que notre sentiment avait changé, mais son expression semblait soudain le compromettre chaque fois d’avantage. Toute notre amitié virait au secret, soudain ; mais peut-être était-ce la preuve qu’elle était, vraiment, essentielle. Il y a des cho-cho-choses, comme dirait Monsieur Four, enfin, on connaît la chanson. 

                                   

Nous étions alors sur la place centrale de Caminarou, marchant et papotant plein de joie compacte et de mélancolie diffuse. Alors que je prononçais, sans trop savoir quoi dire ensuite, le nom fatal d’Émilie (qui dans ma pensée, se mêlait à celui de Clémence), nous entendîmes soudain un coup de feu venant d’une rue voisine et nous arrêtions, interdits. A cet instant précis, passa entre nous une vieille dame habillée en rouge avec un chapeau gigantesque, et un panier à la main. Elle nous gratifia alors d’une effrayante grimace : ouvrant grand la bouche, montrant les dents telle une bête traquée... Ses yeux explosés étaient rouges, eux aussi, au milieu desquels on pouvait voir deux spirales noires. 

Je reculais, Jacques Pousselumière resta pétrifié sur place près d’une minute ; puis, pris par un sentiment d’angoisse active, il se mit à courir après elle, en quête d’explication. Il revint bredouille, quelques minutes plus tard, n’ayant obtenu d’elle que des propos incohérents. 

- Je lui ai demandé : vous venez de nous faire une grimace, à un copain et à moi ?

- Et qu’est-ce qu’elle a dit ?

- Elle a dit : je ne comprends pas ce que vous dites. Alors je lui ai demandé : vous nous avez vus ?

- Et qu’est-ce qu’elle a répondu ?

- Elle a répondu : je ne sais pas quoi vous répondre. Je ne comprends pas ce que vous voulez. Qu’est-ce que vous voulez ?

- Qu’est-ce que ça veut dire, putain ?

- Ça aussi je le lui ai demandé : qu’est-ce que ça veut dire ?

- Et qu’est-ce que ça voulait dire ?

- Je ne sais pas. Elle m’a juste répondu : qu’est-ce que vous voulez dire ?

Nous nous regardions gênés. Pour couronner le tout, Jacques devait partir dès le lendemain matin, c’était la dernière fois que nous nous voyions. Il ajouta : « Elle n’avait rien de réel, non rien. »

- Mais alors ?

- Mais alors : rien

 

Je revoyais un peu Thierry. Il semblait qu’il changeait lui aussi. Il avait eu une relation avec Marie-Claude, avant d’en entamer une autre avec une danseuse de flamenco. Il en était sorti un peu amer, un peu groggy. Du moins, me disait-il, c’était un véritable « exploit physique ». Je crois que je commençais à comprendre de quoi il parlait. 

 

Je revoyais Muriel, me décidai à entamer une relation sérieuse avec elle, du moins le temps qui me restait, car je le sentais s’amenuiser. Nous fîmes plusieurs fois l’amour ensemble. C’était plutôt agréable, agréable et triste. Nous ne cessions de boire du café noir pour nous donner de l’énergie. Notre relation nous fatiguait, dans tous les sens du terme. Je pleurais chaque fois que j’écoutais un chant de la chanteuse gecko. 

 

A l’Institut, je faisais tapisserie. Et surtout je n’avais presque plus rien à jouer dans le film imaginaire de Gustave Four. Seulement le rôle de quelque fantôme coordinateur des actions des autres personnages. Tout ce qui se passait m’était chaque jour d’avantage étranger. Et finalement, un matin du mois d’Avril, excédé par les apories successives de Mademoiselle Sainte-Marie que je ne supportais tout simplement plus, je me mis à hurler de toutes mes forces : 

- Ça suffit ! Ça suffit ! Toute pensée à ses limites ! Celle-ci, c’est la patience ! Nous devons tendre vers l’impossible de toutes nos forces, mais cet impossible n’est que la crête du possible, et ne croyez pas, Mademoiselle Sainte-Marie (j’accentuais invraisemblablement son nom) que nous devons, d’ores et déjà savoir que cet impossible, nous ne le posséderons jamais en substance ? JAMAIS ?

 

Un silence sourd s’ensuivit. Mademoiselle Sainte-Marie appela immédiatement le directeur qui me demanda de passer dans son bureau. Je m’attendais à me faire tirer les oreilles (et bien, même) mais Arthur-Eugénie Saltman m’annonça au contraire avec prestance que ma formation était maintenant achevée et il me conseillait de quitter l’établissement dans les plus brefs délais. Les durées, comme la difficulté des étapes, étaient différentes pour chacun et la mienne avait touché à sa fin. Ce n’était pas forcément un bon signe, pas forcément un mauvais. C’était juste comme ça. Les autres pouvaient rester beaucoup plus ou beaucoup moins longtemps. Jacques Pousselumière était déjà parti, de son plein gré certes, mais ça ne changeait rien. Il était temps pour lui de partir, et c’était tout. A sa manière, il avait achevé sa formation. Ça me faisait une belle jambe, tout ça, surtout maintenant qu’il avait quitté Caminarou pour le pôle. 

Je prévins mes amis de mon départ. Le stoïcisme de Muriel m’étonnait, mais au fond, peut-être n’était-elle pas amoureuse outre mesure. Je m’étais fait des idées, comme d’habitude, avait tenté de lui offrir ce que je n’avais pas, et qu’elle ne voulait pas ! Thierry semblait très triste et Billy, lui, essayait de nous dérider en déconnant. Je lui répondis d’un coup sur la tête, mais, ne connaissant pas ma force, je l’assommais et le rideau final tomba avec un son de soleil. Les applaudissements des anges envahirent la cour de l’établissement Dora-Isis Ducèse. Étais-je maintenant un lumineux ? Mon apprentissage à moi était fini, je devais partir, devenir ce que je voudrais, si seulement j’avais voulu quelque chose… Je regardais autour de moi et devinais l’avenir de mes amis, et il différait de celui auquel j’avais pensé. Billy était prêt pour une carrière dans la police, mais Thierry s’orienterait finalement plus probablement dans les services secrets (il avait été espion, je ne l’apprenais qu’alors) ou le génie militaire... Moi, je ne savais pas. Peut-être même que j’allais faire prêtre après tout. J’avais vraiment l’impression d’avoir raté ma formation, même si tous tentaient de me rassurer en m’assurant que j’avais démontré ma parfaite maîtrise de l’enseignement étrange de l’Institut. Je me sentais très malheureux, très très malheureux, comme un enfant sans mère. J’allais partir à Paris, ça valait mieux. Une grande ville me ferait du bien. Je trouverais quelque part ou recommencer encore une éducation, ou alors… Ou alors on verrait bien.

 

Je passais une dernière fois le pont, quand Cécile vint à ma rencontre. 

- Alors, c’est fini ? me demanda-t-elle.

- C’est une question ?

- Non, c’est quelque chose… Quelque chose de triste… Quelque chose de triste me parcourt le corps, tu comprends ?

- Oui, je sais. Je sais bien…. Tout est passé si vite. Que vas-tu faire ?

- Je ne sais pas. Peut-être que Mademoiselle Sainte-Marie va me prendre comme assistante. Et on se mariera. 

- Tu l’aimes ?

- C’est une question ?

- Non plus. 

Je regardais les yeux émeraude de Cécile. Ils cachaient une tendresse que je n’avais pas remarquée auparavant. Elle avait l’air mal à l’aise. Je pensai à la première fois que je l’avais vue, au début de l’année. Alors, j’étais sûr que nous tomberions amoureux tous les deux. Finalement, elle était avec Mademoiselle Sainte-Marie, que j’avais appris à respecter, malgré le fait que cela ne soit pas vraiment réciproque, et moi, j’avais Muriel, bien sûr ! Mais tout ça ne servait à rien. J’avais toute ma tête mais ma tête ne me servait à rien. Seuls, l’un en face de l’autre, j’aurais aimé que le temps s’arrête, tout simplement, et pour toujours. Cécile ne semblait pas s’apaiser. Elle me dit que j’allais lui manquer et éclata en sanglots. 

- Cécile…

Je m’approchai de son visage, lui relevai le menton et déposai un baiser sur ses lèvres.    

Elle ne me gifla pas, cette fois. 

Pour dire vrai, elle passa sa main sur ma nuque et m’embrassa à son tour. 

- Je t’…

- Pardon ?

- Non, rien. Robert… Tu as beaucoup compté pour moi, c’est tout…  

 

Et elle s’enfuit, partit en courant. Mademoiselle Sainte-Marie nous avait vus. Elle était de l’autre côté du pont, interdite. Cécile courait vers elle. Muriel était derrière moi. Tout était comme déchaîné, incontrôlable. Je crois avoir entendu Muriel me hurler quelque chose à l’oreille, mais je n’en étais pas sûr. Je crus entendre de la musique baroque, également, mais je n’en étais pas sûr non plus. Ce dont j’étais sûr, c’était que les bouledogues, eux, hurlaient vraiment, et, voulant enjamber celui qui la séparait de Mademoiselle Sainte-Marie, Cécile se prit le pied dans la rambarde, tenta de se retenir, et finalement sauta incompréhensiblement dans le vide… 

 

Nous nous mîmes à courir de tous côtés, comme fous, comme perdus. Mais ça ne servait à rien, ça ne servait à rien du tout : Cécile était tombée du pont. Elle était morte. Je hurlais en vain vers un ciel absolument vide. Muriel ne pouvait pas me consoler. Personne ne pouvait consoler Mademoiselle Sainte-Marie. Nous hurlions, hurlions et pleurions. Cécile était morte et c’était tout ce qu’on pouvait en dire. 

 

Une semaine plus tard, je quittai l’établissement Dora-Isis Ducèse. Dans le train qui m’amenait à Paris où j’allais faire ma vie, je veux dire le reste de ma vie, je sombrais lentement dans la dépression, la mélancolie, la bile noire

Je chutais en larmes sur le sol instable du train. Une vieille dame avec un tee-shirt de pinhead me ramassa avec difficulté. Je lui expliquais toute l’histoire. Elle me conseilla d’embrasser, avec plus de grandeur, l’horizon du temps présent. 

- Vous savez bien : la longue spirale du Temps…

Elle était également pianiste, s’appelait Isadora et avait 69 ans. J’acquiesçai en silence. En fait, je n’en savais rien. Je n’aurais plus jamais de repos. J’aurais aimé que Muriel soit avec moi. Mais j’imagine que c’était déjà trop tard.