Texte publié dans le n°7 de Spectre (octobre 2001). Image de Scott Batty.
C’est ici que, quelques mois plus tôt, je revoyais Colette.
Elle était assise sur un siège en écailles de poisson, ses cheveux châtains bouffaient sur le dossier et se mêlaient aux trames du tissu jusqu’à en transformer les figures. Alors pêcheurs valeureux, domptant l’océan, ils étaient happés par des tentacules de pieuvre beige, huit pouces de long, huit pouces de chat pour dévorer le grand poisson.
- Merci, lui dis-je, huit fois merci.
Cela faisait déjà bien longtemps. Que restait-il maintenant de notre amitié perdue ?
- Huit pouces de chat, me disait-elle, huit pouces de chat suffiraient à faire frémir leurs moustaches. Et je suppose que tu te souviens de la vierge aux éclats de verre : c’était celles d’une ampoule : elle l’avait éclatée à même la nuit, d’un poing furieux, réceptionnant alors toute l’électricité qui s’y diffusait. Nous n’avions jamais été si proches, toi et moi, que dans ces moments de pure terreur. Je croyais qu’elle m’étranglerait dans mon sommeil. Toi même, tu dormais difficilement. Tu te souviens des nuits passées sur le canapé beige ?
- Non. Il était noir. Mais comme tu le disais toi même, on ne voyait pas les choses de la même manière.
- On se ressemblait plus que tu ne voulais l’admettre. Toi aussi, tu avais peur de te faire étrangler dans ton sommeil. C’est lié à quoi, à ton avis ?
- Au sexe, bien sûr, quelle question ! Autant détruire immédiatement toutes les questions qui offrent des interprétations sexuelles. On n’en finirait pas, et, à force, on finirait par dire n’importe quoi.
- Tout à fait d’accord. J’espère juste qu’après avoir effacé toutes les mauvaises questions, on pourra encore se dire quelque chose.
Rien n’était moins sûr. Les lumières s’assombrissaient et, mes yeux tentant désespérément de s’accrocher sur quelque chose pour ne pas plonger dans le sommeil, je tombais presque fatalement sur un portrait de la propriétaire des lieux : lointaine parente d’une lointaine amie, vieille femme austère aux longues moustaches de poisson-chat. Ses moustaches étaient si fines qu’elle semblaient se perdre par-delà le cadre et suivre le dessin des fissures de la pièce. Tout me ramenait invariablement, par pelotes de lignes brouillonnes, sur Colette magnétique qui me faisait face.
- Au fait, merci pour quoi ? me demanda-t-elle en se dégageant le visage des cheveux qui s’y étaient perdus.
- Merci pour le grand poisson.