Pacome Thiellement.com

corpus_694_wildman.jpg
Wild Man Fischer - Le très grand chanteur infâme
Paru en 2003

Editeur : Fluctuat.net

Présentation du livre par l'éditeur :

Texte écrit en 2003 pour la chronique La Terre est grise sur le site Fluctuat.net et signé du pseudonyme de Docteur Léon Murphy



 

On a toujours besoin de plus dégénéré que soi. Celui qui s’est le plus dégénéré pour nous, sans aucun doute, le très grand chanteur infâme, s’appelle Lawrence dit Larry « Wild Man » Fisher. Cet homme est encore vivant, habite dans de petits hôtels borgnes de Hollywood, est considéré par certains comme un de nos contemporains capitaux. On trouve extrêmement difficilement ses disques aujourd’hui, depuis cette seule compilation CD de Rhino Records de 1999 au tirage limité à 1000 exemplaires bien sûr épuiséeThe Fisher King, où une centaine de petites chansons s’accumulaient, minimalistes et entêtantes, grotesques et graves, rengaines enragées pleines d’une perverse humilité, tout à fait typique de la très grande et très subtile perversion, où l’excuse devient un nouveau défi, où la plainte se voit chargée d’un orgueil inouï, où s’exprime avec une outrecuidance rare et peu rencontrée depuis l’extraordinaire Homme aux loups qui constipera Freud un an durant et les écrits de Robert Walser, ou encore le jeu d’Helmut Döring dans Les nains aussi ont commencé petits, l’irréductibilité d’une position contre-humaine ou micro-humaine, à travers toutes les situations les plus humiliantes qu’elle est en mesure de rencontrer. Devenir le plus petit des hommes, se fondre au minéral, à l’animal et au végétal, faire pitié et habiter le grandiose domaine du « Ridicule » devient la source d’un poème, et l’acte politique par excellence, de la politique du freak. Ce poème peut tout aussi bien être le comique et terrifiant « I’m Working for the Federal Bureau of Narcotics » écrit et chanté/crié a cappella par Larry Fisher sur son premier album : « Johnson loves me, Reagan adores me, Sandry Krofax likes to throw fastballs at me ». 

Wild Man Fisher avait été découvert par Frank Zappa à la grande époque des Bizarre records, et il avait produit son premier album An Evening with Wild Man Fisher en 1968. 1968 : c’était lui, la révolution. Sur la pochette de ce double album documentaire, à la production baroque, où se mêlent chansons, conversations, répétitions et témoignages, Frank Zappa avait écrit : « Wild Man Fisher est une personne réelle qui vit à Hollywood. Enfant, il était très timide. Il n’avait pas d’amis. Un jour, il décida de devenir un peu plus agressif. Il écrivit ses propres chansons et les chanta aux gens qu’il rencontrait en leur expliquant qu’il n’était plus timide désormais. Tous le prirent pour un fou. Sa mère le fit deux fois enfermer dans un hôpital psychiatrique. Attendez plusieurs écoutes avant de décider si vous aimez ce type ou non. Il a quelque chose à vous dire, que vous vouliez l’entendre ou non ». Larry ne s’est pas contenté de dire ce qu’il avait à dire, il l’a hurlé. Et, en effet, cela vaut la peine de le réécouter pour ça. L’énergie qu’il engendre est d’une joie peu commune. 

Car il y a de la joie dans son agressivité (sa « non-timidité »), mais elle la rend plus incontrôlable encore. Un matin, Wild Man Fisher s’agaça de son radio-réveil et le jeta par la fenêtre. Il y prit tellement de plaisir qu’il jeta ensuite toutes ses autres affaires. Un autre jour, Larry, pris d’une de ces crises d’agressivité comique chronique, a décidé de jeter tous leurs jouets à la figure des enfants Zappa, Moon & Dweezil (en bas âge) et dut chercher derechef un nouveau producteur… La chanson « I’m Sorry Frank » (Rhino Records) n’empêche nullement de penser que, derrière sa réelle tristesse, ne subsiste une colère noire, un désir de réactivation de la violence précédente qui filtrera toujours les excuses. Comme si on ne s’excusait jamais que pour avoir le plaisir de rappeler à notre débiteur cette si plaisante faute. 

On devrait écouter « Merry-Go-Round » tous les matins, et « I’m a Christmas Tree », et « It’s a Hard Business ». Si vous le pouvez, trouvez ses disques. Si vous ne le pouvez pas, trouvez-les quand même. Insistez. Demandez des rééditions. Insultez les Fnac qui ne les trouvent pas. Insultez les bootlegers qui ne le piratent pas. Nous avons violemment besoin de Wild Man Fisher, de sa folie pas si contrôlée, de son lyrisme pas si naïf, de sa violence pas si pathétique. Il fait partie de ces grands artistes trop rares qui font que ce monde tient encore.