Texte écrit en 2003 pour la chronique La Terre est grise sur le site Fluctuat.net et signé du pseudonyme de Docteur Léon Murphy. A noter qu'à l'époque (celle de la trilogie des Sphères), Peter Sloterdijk n'était pas devenu ce réactionnaire pseudo-habile et détestant toute forme de lutte sociale. Ou alors je ne m'en étais pas rendu compte.
Quand ils ne sont pas de simples flics, la plupart des philosophes d’aujourd’hui sont à Heidegger, Foucault et Deleuze ce que sont les jazzmen blancs à Charlie Parker et à John Coltrane : ils improvisent sur les mêmes standards en un peu plus lent et en un peu moins juste. Complètement déstabilisés par la richesse des écrits des philosophes classiques dans lesquels ils sont en permanence plongés, ils en deviennent les marabouts, à re-faire tourner les tables pour vérifier qu’ils ont vraiment dit ce qu’ils ont vraiment dit, et pas vraiment pensés ce qu’ils n’ont pas vraiment pensés. L’impensé du vieux penseur est leur impasse préférée. Ils alternent entre l’admiration échevelée et la haine viscérale venue d’une trop longue compagnie des vieux maîtres. Les pauvres. Pas étonnant que la mort de la philosophie ou la fin de la métaphysique soient leurs thèmes de prédilection : la fumée qui sort de leur cerveau sent tout drôle. « L’université est une simple niche écologique. Le professeur de philosophie est adapté à l’Université comme le pingouin à l’Antarctique ». A la différence des kantiens, marxistes, nietzschéens, husserliens, heideggeriens, batailliens, lacaniens, deleuziens, debordistes, déconstructionnistes et autres zombies glacés et glaciaux, Peter Sloterdijk est vivant, va bien et vit à Karlsruhe.
Baba viking mêlant sur son visage à la fois Nietzsche (la moustache) et Heidegger (le regard mélancolique), Sloterdijk se considère comme un piano qui se met subitement à jouer tout seul. Il ne se revendique que d’improbables et amphigouriques descendances, de classiques et de contemporains dont presque personne ne parle et qu’absolument personne ne lit (d’Eugen Rosenstock-Huessy à Samuel Hahnemann, de Bhagwan Shree Rajneesh à Thomas Macho). Il traite les grands philosophes du passé non comme des maîtres à dépasser ni comme des maîtres indépassables, mais comme de brillants et sémillants collègues – dont il choisit les paradoxes les plus féconds comme pistes de décollage vers ses propres articulations cosmiques. D’une érudition joyeuse, il mélange acrobatiquement les problématiques, opère des raccourcis cinglants et croise les filiations jusqu’à les faire imploser : reconnaissant les sources de l’esprit révolutionnaire de gauche dans les écrits gnostiques, déchristianisant René Girard, techno-biologisant Heidegger, dé-deleuzisant Deleuze (alors que les deleuziens généralement le surdeleuzisent) et voyant enfin en Nietzsche un maestro de la réaction immunitaire intégrale. Moitié génie, moitié plaisantin, Peter Sloterdijk est un bateleur, c’est-à-dire un artiste-thérapeute, conjuguant dans une même énergie le professeur de philosophie classique et le mage indou déjanté aux allures de charlatan. « Savez-vous ce que l’on dit lorsqu’on emploie le concept de charlatan ? L’expression remonte à un type de crieur de marché apparu dans l’Italie de la Renaissance, dans la ville de Ceretto, connue pour ses herbes médicinales, les cerretani, qui ont donné le mot de charlatans. Qu’est-ce que les vendeurs d’herbes médicinales sur les marchés et les philosophes ont en commun ? Beaucoup de choses selon moi. »
Deleuze disait que la philosophie servait à lutter contre la bêtise. Sloterdijk pense, lui, qu’elle est l’ « art d’établir un rapport immédiat avec des supercomplexités ». En bref, il fait exploser joyeusement ce que la philosophie occidentale avait vécu sous un mode coupable : son caractère cosmique. Et ce récent ouvrage, Ni le soleil ni la mort, est un bon exemple de ce que ce gouailleur de Sloterdijk sait particulièrement bien faire : c’est-à-dire un recueil d’entretiens. Sa pensée s’adapte excellemment bien à l’oralité. Déjà, Essai d’intoxication volontaire était un délice pour l’amateur de conversations, l’old-fashion victim qui ne refuserait jamais une heure de chit chat après-dîner derrière un verre de brandy. Parler, à bâtons rompus, sur tout un tas de sujets choisis par son interlocuteur, est un sport. Et Peter Sloterdijk est le meilleur bavard de la scène intellectuel depuis Borges et Burroughs : le plus riche en formulations aventureuses, en rapprochements étonnants, le plus généreux en résurrections momentanées d’épisodes rares de l’histoire ancienne à fin démonstrative. Personne aujourd’hui ne produit, comme lui, ce bonheur de la conversation, comme élégance, comme art de vivre, comme tact et dimension essentielle de l’expérience humaine. Sloterdijk-le-malicieux, en véritable Harry Houdini de l’auto-promotion, sait disparaître derrière ce qu’il raconte : il se comporte comme le dieu de Joyce, omniabsent et toujours en train de corriger les virgules de son œuvre (le monde). Il n’a pas besoin de rabâcher des louanges à son propre travail, mimer la paranoïa comme instrument de coercition, ou de se justifier avec outrecuidance : à chacune de ses phrases on reconnaît sa saveur. A travers sa conversation, mille et une pensée prodigieuses naissent comme des fleurs.
Le premier atout incontestable de Peter Sloterdijk, c’est sa langue. Sa capacité à redéfinir les notions préliminaires et les vieux problèmes de l’histoire des idées à travers le prisme cosmique des relations de sympathie ou des sphères écologiques est une jubilation de chaque instant. Sloterdijk a de quoi rendre jaloux ! Au lieu de s’exprimer, comme ses collègues, au sein d’une métaphysique déjà planifiée, avec des concepts prêts-à-porter (le prêt-à-porter est le ver dans le fruit philosophique), voire pire : en surenchérissant dans le néologisme à vocation herméneutique, au lieu de tout cela, Sloterdijk lave toutes nos vieilles chaussettes de problématiques métaphysiques occidentales-immémoriales (l’Etre, la Technique, l’Eros, la Mort de Dieu, et caetera) de telle sorte qu’elles se retrouvent, toutes neuves, rafraîchies par une qualité discursive rare, pleine d’humour et de générosité corrosive, et soudain elles nous parlent. Seul Sloterdijk dira de Nietzsche qu’il pratique le « sponsoring intégral » ou qu’il avait « flairé d’abord chez Platon, puis chez Paul, dans l’Eglise catholique et, plus loin, chez les auteurs de l’Aufklärung, un type déterminé de ce repli commode sur un patrimoine sans concurrence ». Pour conclure : « Au fond, toute la métaphysique européenne a été un délire de monopolistes ». Rien que pour cela, cela vaut le coup de plonger le nez quelques après-midis dans les pages de Sloterdijk.
Qui est Slotedijk ? Né en 1947 à Karlsruhe, il a explosé sa formation universitaire classique (connaissance parfaite d’Adorno, Bloch, Heidegger, Husserl, Nietzsche et de celui qui est devenu son pire ennemi : Habermas) à travers son expérience indienne, d’abord, puis son étude des religions et de la psychanalyse ensuite. Il s’est fait connaître en 1983 par Critique de la raison cynique et ensuite a enchaîné quelques ouvrages jusqu’à sa trilogie des sphères (Bulles, Globes, Ecumes) qui expose sa théorie principale et traverse ses multiples lieux d’inspection : les relations symbiotiques individuelles. Le pseudo-« scandale » de Règles pour un parc humain (en réalité, une vengeance d’Habermas contre lui par journalistes interposés) a permis au moins de faire connaître un penseur d’une rare envergure qui apporte au moins trois choses fondamentales à la philosophie contemporaine : l’apport extra-européen (sourdant surtout de son expérience indienne dont on attend avec impatience le « roman ») ; la réévaluation des vieux concepts occidentaux, dont pas mal de motifs théologiques, à des problématiques modernes ; et enfin une théorie des relations symbiotiques individuelles donnant naissance à une « politique des sphères », prenant en compte – pour chaque point incriminé – l’espace auquel un problème correspond : « La question fondamentale de toute politique est de savoir comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé » (Sloterdijk est aussi un grand lecteur de Gabriel Tarde !).
Le fait déterminant de Sloterdijk, c’est cette relation, rappelée dans Ni le soleil ni la mort, de sa pensée à la pensée indienne par l’intermédiaire de son expérience sectaire. L’Inde et la métaphysique occidentale, c’est une vieille histoire. Mais il semble qu’elle soit maculée de rendez-vous manqués. La position de René Guénon avait quelque chose d’ambitieuse et de courageuse qui n’a été relayée, semble-t-il, que par quelques poètes-penseurs : Artaud, Daumal, Gilbert-Lecomte, mais n’a pas convaincue nos éminents professeurs. Le gréco-centrisme affolant des employés du secteur philosophique n’a pas échappé aux plus forts d’entre eux au Xxe siècle : Heidegger, Foucault et Deleuze. C’est un marquage de territoire permettant une évaluation des compétences, certes, mais qui ne permet pas le variateur par évaluations qu’encourage la pensée nietzschéenne. Changer de corps, permettre, de métamorphose en métamorphose, la grande Paramorphose, c’est d’avantage tester sur soi des théories exotiques que de disséquer son vieil os greco-allemand jusqu’à ce qu’il n’y ait plus du tout de viande. Nietzsche ne passait pas son temps à lire Kant pour le saboter : il allait voir ailleurs, dans les Lois de Manu ou les Upanishad, de quoi alimenter ses éclairs. « C’est un fait regrettable, mais dans leur grande majorité, les intellectuels allemands, surtout les professeurs de philosophie, ne s’intéressent absolument pas aux cultures extra-européennes et réagissent avec rage et arrogance quand on leur rappelle qu’il existe un univers aussi complexe que celui de la pensée et de la méditation indiennes ; un univers qui était à maints égards au même niveau que celui de la vieille Europe, et lui était peut-être même supérieur à certains points de vue. » A l’heure où le self-made-Maharashi Lacan terminait de gourouiser french touch les classes intellectuelles et avant que le Yogi Debord Baba ne ramasse la mise posthume sur les jeunes générations, Peter Sloterdijk a préféré partir en Inde suivre les « jeux religieux actifs » de Bhagwan Shree Rajneesh dit Osho.
Né le 11 décembre 1931 au Madhya Pradesh, Rajneesh, étudiant en philosophie, reçut l’illumination à l’âge de 21 ans. Après avoir enseigné à l’Université, il créa un petit groupe d’études autour de sa personne : à Bombay, d’abord, en 1970, puis à Poona, de 1974 à 1981. Excentrique gourou à l’ancienne, il se disait la réincarnation de Bouddha (classique) et enseignait la psychologie nouvelle à partir d’un syncrétisme ludique des modèles thérapeutiques et de vérités religieuses du fond oriental et occidental (plus pas mal de tantrisme). Il avait un noyau dur de 300 fidèles auquel s’ajouta 200 à 300 élèves venus de par le monde. Il dut quitter l’Inde à cause de démêlés avec le fisc et s’installer dans l’Oregon aux Etats-Unis où il créa le Rajneeshpuram. A la suite de nombreux scandales, il fut condamné à dix ans de prison puis expulsé. Il mourut à Poona en 1990. On a estimé sa fortune a un milliard de dollars. A sa mort, il possédait 91 Rolls-Royce. Alors que la plupart de ses commentateurs journalistiques bien-pensants ont dénoncé cette vérole de crapule de gourou, Sloterdjik, lui, a vu en Rajneesh un Wittgenstein de la religion. « Il a radicalement décomposé les jeux de langage des religions universelles, il l’a fait avec une exhaustivité exceptionnelle et avec la cruauté que confère la familiarité avec les ficelles de la religion. Il a tout déconstruit et tout répété : il l’a fait en supposant, à juste titre ce me semble, que la seule manière d’étudier la religion est de pratiquer des jeux de religion actifs. » Sloterdijk a de quoi nous faire regretter de n’avoir pas été les adeptes de cet extrême-boudhiste parodiste qui disait « Venez tous à moi, vous tous qui jetez sur moi une promesse que je ne tiendrais pas, je vous expliquerai la règle du jeu. » On comprend bien que ce que doit à Rajneesh Slotedijk quand il dit qu’un bon penseur est un multitoxicomane éclairé dont le savoir consiste en une polyphonie de l’empoisonnement ! Rajneesh lui a fait gagner du temps. Fort de cette romance indienne, notre viking cool peut définir le phénomène des sectes comme l’opposition de sociétés chaudes à sociétés froides (Essai d’intoxication volontaire) ; les sectes sont des couveuses.
On ne peut qu’acquiescer. La politique des sectes en Occident est la plus ridicule et dégradante qui soit quand à l’intelligence humaine. Il n’y a pas si longtemps, le « Gouvernement Jospin » (qui mériterait de faire l’objet d’un sit comtype Spin City) avait attaché un embrouillé notoire à la lutte contre les sectes et les « économies parallèles », révélant (s’il y avait besoin) que c’est tout type d’économie parallèle à l’économie d’état qui était visé (pourquoi pas le troc et les associations loi 1901 alors) et non les machines à abrutir des êtres humaines psychologiquement fragiles moyennant finance que sont aussi (mais certainement pas plus que la télévision ou la presse) les « sectes »… Si l’état était capable de fournir pour donner du sens et de la grandeur à l’existence humaine autre chose que cette lutte gagnée d’avance contre Le Pen servie entre les deux tours l’année dernière, il n’y aurait pas besoin de « sectes ». Il est bien évident que la raison pour laquelle existe quelque chose comme ces couveuses comme les nomme le bien-informé Sloterdijk, c’est parce que les hommes n’ont pas la possibilité de considérer leur rôle sur de très-grands ensembles comme les Etats ou l’Histoire : le membre d’une société de cent à mille personnes existe bien d’avantage que le petit habitant du village mondial. La question numérique est première dans l’existence des sociétés puisqu’elle définit la quantité de puissance disponible pour chacun. Si l’hypothèse de Nietzsche est fondée (la quantité de puissance est fixe et elle est distribuée parmi les étants), alors plus les hommes sont nombreux, moins ils peuvent. On peut croiser ces intuitions nietzschéeo-sloterdijkiennes avec les travaux exceptionnels de Pierre Clastres résumées dans son ouvrage La société contre l’état : les sociétés primitives sont an-hierarchiques, aux chefs sans pouvoir et aux travaux sans labeur. Le problème ne se pose que lors du saut dans un Etat : c’est-à-dire à partir du moment où on coexiste avec plus de gens que ceux qu’on est en mesure de connaître (ce qui nécessite également un changement d’économie se traduisant le plus souvent par le passage de la chasse-cueillette à l’agriculture – huit heures de travail de plus par jour !). En France, à partir de la chute des idéaux communistes, on a beaucoup réfléchi (Nancy, Blanchot, Agamben, EvidenZ) sur la notion de communauté – mais le grand problème, c’est celui de la société. Beaucoup plus de choses sont possibles relativement à un monde dans un monde petit que dans un grand. Et les rapports entre membres d’une société restreinte sont beaucoup plus importants, acquièrent une dimension autrement plus signifiante dans la vie de chaque individu. A la dimension d’un Etat, la plupart des hommes que nous croisons ne sont guère plus que des « images d’hommes bâclées à la 6-4-2 » comme l’avait très bien compris le Président Schreber, et notre existence semble le résultat d’une mauvaise modulation de fréquence… Pour donner un sens à notre vie, nous avons besoin d’un contexte simultanément petit (maîtrisable psychiquement) et ouvert (changeant) : ce que sont seules à pouvoir aujourd’hui nous fournir les sectes ! Pas de doute : la lutte contre les sectes est, au niveau de la distribution du pouvoir, elle-aussi un délire de monopolistes...
De là vient une des plus intéressantes intuitions récentes de Sloterdijk dont on attend l’ouvrage consacré (L’émotion autogène, prévu pour d’ici deux ans – probablement quatre ou cinq si l’on compte la traduction) mais dont les entretiens passionnants de Ni le soleil ni la mort nous donnent un avant-goût : pour pouvoir vivre ensemble à travers de très larges corps sociaux, les individus doivent pratiquer l’auto-stress, dont les mass-médias sont les constituants principaux. Les démences sociales sont donc les points de communication les plus intenses, selon le mot d’Elias Canetti (grand connaisseur) que cite Sloterdijk : « L’unité d’un peuple tient essentiellement au fait que dans certaines circonstances, il est capable d’agir tout entier comme un unique paranoïaque. » « Les hommes, dit encore Sloterdijk, qui n’ont pas de motifs réels de vivre ensemble sous le même toit symbolique ou politique, induisent eux-mêmes, par un mécanisme autogène, un motif de ce type en s’engageant comme participants aux activités d’une commune de l’auto-émotion. »
On pourrait continuer à commenter pendant des heures, mais on aurait pas encore dépassé la seule exégèse des cent premières pages… Le livre en fait quatre cent. Avec Bulles, ce devrait être votre premier achat sloterdijkien. Les livres de Sloterdijk ne ressemblent à ceux d’aucun autre, et sa manière de philosopher ne connaît d’équivalent nulle part. C’est sans doute le penseur vivant le plus original et le plus pertinent avec Jean Baudrillard. Mais aucun d’entre eux n’a produit le vrai grand livre philosophique du début du XXIe siècle, celui qui vous laisse dans l’effroi glacé d’un monde inconnu, avec une pensée à reconstruire entièrement, comme un nouveau-né en équilibre sur les deux côtés d’une lame. Celui-ci, c’est Nietzsche et l’ombre de Dieu de Didier Franck. C’est peut-être le plus grand livre de philosophie depuis Nietzsche tout court…Mais il n’est pas encore temps pour nous et presque pas possible d’en parler avec sérénité. Bientôt, les amis, bientôt…