Texte écrit en 2003 pour la chronique La Terre est grise sur le site Fluctuat.net et signé du pseudonyme de Docteur Léon Murphy
Comme vous le savez, les années 1980 ont été un fléau intellectuel et pratique, une grave erreur de parcours dans l’histoire de la civilisation occidentale et, pour couronner le tout, une peste pour nos oreilles. La plupart des musiciens les plus talentueux des années 1970 y ont réalisé les pires horreurs ; deux crapules, Ronald Reagan et François Mitterand, furent élus présidents à deux reprises ; David Lynch fit Dune et une dépression nerveuse ; Thomas Pynchon ne publia pas de roman ; et les hippies coupèrent leurs cheveux, reprirent les costumes de leur papa et pointèrent au bureau dans la concurrence et dans la joie. Comble de l’amertume pour toute personne de goût, l’archétype du yuppie quadragénaire, niais et cool, fut interprété par l’ancien « Homme qui venait d’ailleurs », David Bowie lui-même, engendrant alors trois albums infects (Let’s Dance, Tonight, Never Let Me Down) et une kyrielle de demi-tubes dont la seule postérité envisageable est une U.V. à l’Université, un improbable T.D. où l’on étudierait en détail pourquoi (et c’est une sacrée question) un homme incomparablement génial peut avoir réalisé autant de sombres conneries sans avoir même l’air de s’en rendre compte.
Tous, sauf les Residents. Car, aussi étrange que cela puisse paraître, les Residents trouvèrent dans l’atmosphère pré-dépressive et auto-laudative des années 1980 un aliment nécessaire à leur art, une pulsation simpliste, ironique et mélancolique, un désespoir un peu mou et un peu bête donnant chez eux naissance à mille fleurs de morbidezzaétincelantes ; des joyaux qu’ils égraineront comme des perles jusque dans les années 90 et qui seront, celles-là, leur plus sombre décennie. C’est étrange, c’est vrai. Alors que la plupart des ténors de la « pop-rock » (Lou Reed, Iggy Pop, David Bowie) ont retrouvé un semblant de classe et de goût à mesure que les années 1980 déclinaient, les Residents, eux, ont fait tout l’inverse. Et ils sortirent leur premier mauvais album, Freak Show, en 1990 précisément ; suivi de Our Finest Flowers en 1992 (pas si mal), Gingerbread Man en 1994 (infect), Have a Bad Day en 1996 (absurde), Wormwood en 1998 (bonnes intentions, réalisation dégueulasse), Roadworms en 1999 (dispensable) et, enfin, en 2000, leur premier DVD : Icky Flix – et celui-là n’est pas mal du tout…
Ouf ! La légende veut que le titre vienne de l’exclamation collective des Residents lors de la proposition par la « Cryptic Corporation » de sortir un DVD rétrospectif avec toutes leurs vidéos et des inédits, histoire de se faire beaucoup, beaucoup d’argent. « Beurk ! Dégueulasse (Icky) ! » aurait répondu les Residents, avant de, finalement, se soumettre à cette idée pour casser les pieds à leur public. Pas totalement réussi mais loin d’être raté, Icky Flix vient clore avec élégance leurs moins bonnes années. Tout d’abord, le thème d’ouverture du DVD est très beau, lent et impérial. L’interactivité est assez majestueuse, énigmatique, l’imagerie de John Ludtke (mauvais allié) ne renifle plus autant la démo Adobe Photoshop et les bonus cachés (les « œufs de Pâques ») fourmillent – cachés dans des eyeballs discrets sur le coin des pages. Ensuite, l’idée générale est plutôt chouette. Suivant leur thématique d’auto-réinterprétation perverse commencée dans Our Finest Flowers (où ils faisaient des reprises mélangées de leurs anciennes comptines, car leurs partitions avaient été détruites par les vomissements d’un des membres), ici, chaque clip aura deux bandes-sons musicales possibles : l’originale et la reprise. Mais l’intérêt principal de cette compilation est précisément d’être une compilation : ce qui nous permet de voir (ou de revoir) ces chefs d’œuvre que sont les clips de The Third Reich’n’ Roll (1976), les One Minute Movies et ce « Hello Skinny » triste et drôle réalisés en collaboration avec Graeme Whifler (1980), l’extraordinaire Songs for Swinging Larvae de Renaldo & The Loaf (Whifler encore, 1980 encore), « This is a Man’s Man’s World » (réalisé avec Jon McQuilin, 1984) et surtout Whatever Happened to Vileness Fats, leur film-source inachevé, dont les fragments présentés ici (un ensemble d’une bonne demi-heure) laissent entrevoir quel film extraordinaire il aurait pu être. Les Residents sont les rois de l’inachèvement. Comme dirait Ezra Pound, leurs échecs valent toutes les réussites possibles.
Film d’autant plus difficilement résumable qu’on ne le connaît pas dans son intégralité, Vileness Fats est à première vuela retranscription de la vision d’un nain manchot schizophrène qui recompose le monde à son image. Ce monde mental est la communauté de Vileness Flats (au « l » mystérieusement ôté du titre), un village composé essentiellement de nains manchots. Le village est menacé par les Caddies Atomiques (Atomic Shopping Carts) mais sa population engage les frères siamois mercenaires « The Berry Boys » Arf et Oméga pour les en délivrer. A l’issue du combat où ils triomphent contre les Caddies Atomiques, la ville organise un banquet en l’honneur des siamois. Le maire les remercie, suivi de Saint Steve, le leader religieux de la ville, dans un long discours ennuyeux à l’issue duquel les frères siamois l’humilient en lui balançant de la nourriture sur la tête. Pendant ce temps, les « Bell Boys », un gang de nains manchots résidant de l’autre côté du pont, viennent voler la viande nécessaire au village, drapés eux-mêmes dans des déguisements de viande. Saint Steve, sous les traits de Lonesome Jack, est leur leader. Et ses deux personnalités sont également amoureux de Weescoosa, une princesse indienne immortelle. Les villageois demandent aux « Berry Boys » de les défendre contre les « Bell Boys ». Les frères siamois acceptent, mais décident de passer d’abord une soirée dans un night club de la ville. La chanteuse du night club, Peggy Honeydew (en fait, une agent des « Bell Boys ») décide de séduire Arf & Omega pour les rendre jaloux l’un de l’autre et ainsi les neutraliser. Son plan réussit et les frères siamois s’entretuent. Saint Steve, dans un état de confusion schizophrénique et amoureuse, plonge dans un volcan… (A suivre)
Vileness Fats a été filmé sur quatre ans (1972-1976) et curieusement, comme le 200 Motels de Zappa, en vidéo, chose rare à l’époque. Strict contemporain d’Eraserhead, il opère comme lui une synthèse provisoire entre l’imaginaire américain des années 50, les films surréalistes primitifs et l’esthétique expressionniste-allemande héritée du Cabinet du docteur Caligari. Comme Eraserhead (encore), il invente littéralement notre sensibilité actuelle, trouvant dans le dédoublement de personnalité une incarnation tragique de la joie dandy de se contredire, et cherchant dans les passerelles esthétiques les plus risquées une façon de repenser, positivement mais sans naïveté, notre rapport au monde. Beau comme la rencontre sur une table de dissection d’un épisode de Ma sorcière bien aimée et d’une toile de Paul Klee. Cette sensibilité passe par l’autodérision ou la parodie comme par une épreuve de force, celle qui trempera les forts, sentiment de pleine absurdité qu’elle doit dépasser vers une beauté conquise dans ce terrain même (la parodie). C’est la beauté élégiaque exprimant l’inauthenticité pleinement assumée. A la différence de Zappa, cette beauté ne sera pas une explosion de joie exubérante et gratuite mais une certaine qualité mélancolique, qui vient suspendre le sujet traité. Ce qui est également visible dans l’autre très grand moment d’Icky Flix, l’insoutenable « Just For You », enregistré à la télévision allemande devant un public consterné (magnifiques inserts) et qui est l’un des plus beaux morceaux des Residents des années 90.
A l’origine, « Just For You » était la septième partie d’un opéra de trente minutes en alexandrins, Disfigured Night, écrit en 1997, sponsorisé par Malboro, joué trois fois au PopKomm Festival de Cologne et encore inexplicablement inédit en album. Disfigured Night, la Nuit Défigurée (jeu de mots étrange sur la célèbre pièce symphonique de Schoenberg) est l’histoire de Silly Billy. Silly Billy est un idiot muet qui possède un don unique : en touchant une chose ou une personne, il peut se remémorer l’événement le plus triste qui y soit associé. Ce qui le rend joyeux est l’impression qu’en s’appropriant ce souvenir, il en débarrasse cette personne. Un jour, il découvre un singe unijambiste ayant appartenu à une jeune femme unijambiste aux cheveux d’or dont le chant ravit Billy. Mais Billy, à cet instant, commence à être affecté par les souffrances et les chagrins qu’il découvre en touchant comme auparavant choses et personnes. Et ces chagrins deviennent les siens. Son seul secours provient du singe unijambiste, et, lorsque le singe meurt, Billy se renferme sur lui-même. Un jour, il découvre dans sa cachette un cadeau enveloppé : la tête du singe mort. Cette tête de singe lui mord la jambe et Silly Billy se transforme en la femme unijambiste aux cheveux d’or. Il se met alors à chanter, en duo avec le singe ressuscité, une interprétation violemment étrange de « We Are the World » de Michael Jackson… (Fin.)
Dans la version publiée sur Icky Flix, les nouvelles paroles – collées à l’inimitable mélodie de Michael Jackson – accroissent le malaise de l’originale en en faisant un hymne à la médiocrité cynique et à l’auto-appitoiement : « Je suis irréel. Je suis prétentieux. Je suis définitivement au-delà de toute rédemption. Mais quand tu penses à moi, et ce que j’ai l’air d’être, tu te rends compte que la vie est essentiellement moi. Mais il y a un sentiment en moi qui élève mon âme, quand je m’enfonce dans l’auto-appitoiement juste pour toi »…
L’anti-jacksonisme, c’est comme l’anticléricalisme : très difficile à réaliser sans vulgarité, sans finalement renforcer et purifier sa cible. On l’a vu récemment avec le documentaire de cette crapule de Martin Bashir. Car Michael Jackson est un prototype. C’est la première néoténie incarnée dans l’humain traumatisé à même le corps et rendue viable par la puissance et la gloire : un exemple de volonté de puissance régressive unique. Et le seul terrain sur lequel il est nécessaire de combattre avec lui, c’est celui de la solitude et de l’enfance retrouvée. C’est donc celui des Residents, qui partagent avec lui et contre lui la continuation réfléchie de l’œuvre des Beatles. Disfigured Night en fait état.
Né trop vieux dans un monde encore plus vieux, Michael Jackson donnait d’abord l’impression d’un Mini-moi hypersexuel capable de chanter des chansons d’adulte à huit ans (« I Want You Back ») et de crier comme un mâle en rut sur des pas de danses d’une complexité inouïe. La nature est policière. En offrant sa vieillesse prématurée à ces vautours d’adultes, il délivrait alors le monde du chagrin de l’enfance perdue. Tristesse de Michael Jackson. Et en essayant, comme il le fait depuis vingt ans, de retourner dans l’état d’enfance pour échapper au prix de ce sacrifice simulé, au sein de cette quête pathétique et émouvante de recréation totale et sans cesse déniée, les critiques de ces odieux adultes « responsables » glissent comme du savon. Michael Jackson a raison contre eux même s’il a profondément tort sur le fond. Seuls Frank Zappa (sur « Why Don’t You Like Me ? ») et les Residents, au sein de cette parabole de Disfigured Night, ont un regard assez pur et assez cruel, assez juste pour percer le cœur torturé de Jackson et faire de sa volonté universalisante l’expression passionnée et fascinante d’une pathologie singulière. Michael Jackson n’est pas drôle : c’est quelque chose au bord du suicide.
Finalement, le combat est bien là et les Residents ont raison de s’y tenir. De la même manière que Walt Disney avait capturé l’énergie de Lewis Carroll dans son dessin animé Alice in Wonderland, Michael Jackson a opéré un véritable rapt sur l’héritage des Beatles, sur l’art de l’enfance. Et, dans l’imaginaire pièce de Shakespeare qui se joue dans le monde musical moderne, les Residents s’en sentent les héritiers légitimes, les vrais descendants des rois de la pop, les princes destitués des Fab Four. Michael Jackson et eux sont les deux phénomènes les plus extrêmes de l’histoire musicale-commerciale des trente dernières années, les deux plus parfaits opposés car ils parlent de la même chose : le deuil, l’isolement, la régression et la dénégation, et visent le même monde : celui où les solitaires se réunissent librement, sans hiérarchie, et sans avoir besoin d’appartenir à aucune communauté, sous le signe de la licorne. Mais leurs deux royaumes sont incompatibles.
A qui appartiennent les solitaires ? L’issue de ce combat cosmique, nul ne le connaît. Mais toute âme solitaire se sait infiniment plus proche, en l’idée comme en la forme, des terribles visions, singulières, parcellaires, anti-synthétiques, des Residents que du paradis sous perfusion de notre cher Jackson. Michael Jackson est seul à être seul, son enfance ne concerne que lui ; mais les Residents, sans figures, défigurent chacun, rendent tout homme seul, et rappelle à chacun son « freak » intérieur, celui qui doit hurler et pleurer jusqu’à rire de ses propres larmes et rencontrer l’outre-humain qui est son seul devenir. Nous sommes quelques uns aujourd’hui à attendre avec rage leur silencieux empire.