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The Pixies - Comptines saturées, rengaines hurlées à la lune
Paru en 2004

Contexte de parution : Fluctuat.net

Présentation :

Texte écrit en 2004 pour la chronique La Terre est grise sur le site Fluctuat.net et signé du pseudonyme de Docteur Léon Murphy






            

Charles Michael Kitridge Thompson IV et Joey Santiago se rencontrent en fac d’économie, à Armherst, en 1984. Les études les barbent. Comme tout le monde, ils passent leur temps à jouer de la guitare, écouter des vieux disques et fumer des joints. En seconde année, Charles Kitridge part à Porto Rico pour un voyage d’échange culturel, s’emmerde comme un rat mort, et le 7 Mai 1985, après avoir hésité à se casser en Nouvelle-Zélande voir la comète de Halley, décide de créer un groupe de rock’n’roll. Il se rend à Boston, retrouve Joey Santiago et le tanne pour qu’il laisse tomber la fac et monte le groupe avec lui en prétextant qu’il a manqué l’un des événements astrologiques principaux du siècle pour ça… Pour avoir la paix, Joey Santiago accepte. Ils chopent un petit boulot et égrènent les bars pour comprendre ce que « faire un groupe de rock » veut dire. Ils chronomètrent les concerts et cherchent un nom. A la Dada, Santiago ouvre un dictionnaire, et, comme par hasard, c’est sur Pixies qu’il tombe : les lutins que Coleridge avait célébré un siècle plus tôt dans une ode éblouissante. Charles Kitridge se fait appeler Black Francis et Joey Santiago et lui passent une petite annonce dans la presse : « Groupe cherche bassiste. Influences : Hüsker Dû et Peter, Paul & Mary. ». Une certaine madame Murphy se présente à eux, sans basse, et demande qu’on lui prête 50 bucks pour que sa sœur jumelle lui en expédie une de Dayton. Elle parle aussi d’un ingénieur qu’elle a rencontré à son mariage et qui a fait des percussions dans la fanfare de son école. Voilà Kim Deal et David Lovering. 81 chansons plus tard, Black Francis téléphone à Joey Santiago pour lui annoncer que les Pixies sont morts et qu’il s’appelle maintenant Frank Black : « Je n'ai pas réalisé tout de suite. Je suis retourné dans le jardin jouer au Base-Ball avec mon neveu. Je n'ai pris la nouvelle de plein fouet qu'un peu plus tard. C'était un peu paniquant. Je devais affronter le futur avec une soudaineté a laquelle je ne m'attendais plus. Mais le soulagement a été a la hauteur de la douleur que j'ai d'abord ressentie. L'atmosphère n'était plus très bonne, très sereine. Il fallait passer aautre chose. » C’est fini. 

C’est fini mais c’est comme ça que ça commence. A vrai dire, les Pixies ne sont jamais partis. Les spectres vifs de Francis, Joey, Kim et David nous ont bien aidé à ne pas nous effondrer, nous autres qui avons quitté l’adolescence au moment même où ils mettaient le feu à leur art, laissant Kurt Cobain, lui, mettre le feu à son destin. Il y a eu une rémanence discontinue mais inlassable des Pixies depuis les douze ans de leur mort officielle. Les Pixies sont morts pour littéralement obséder tout le monde pendant plus de dix ans : de Nirvana (Cobain voulait d’abord faire un groupe qui ne jouerait que des reprises des Pixies) à Radiohead, totalement impensables sans eux. Sans parler de leurs ancêtres, décomposés bien naturellement par l’énergie inouïe, les fulgurances de flammèches fulminantes de ces quatre czars de la pop nerveuse : Robert Smith d’habitude peu impressionnable, David Lynch qui n’a pas osé utiliser « Ana » dans Lost Highway et surtout David Bowie qui n’en peux plus jusqu’à aujourd’hui de se fendre d’hommages à ce « groupe qu’il aimait beaucoup » (on le comprend). L’acmé de celle-ci, c’est-à-dire le générique de fin de Fight Club de David Fincher, n’a été qu’une manière de signaler leur signature indélébile sur l’époque que nous avons expérimenté et expérimentons encore. Anti-héros revendiqués, les Pixies furent nos hérauts. Ils ont demandé pour nous où on avait mis notre tête, nous ont donné des amours gigantesques, ont réclamé la robe ensanglantée, se sont repentis devant le caribou, ont plongé dans le blanc, ont revu Un chien andalou, ont envoyé une lettre à Memphis, ont copulé avec les extra-terrestres et ont appelé le Navajo qui nous emporterait sur son petit tapis volant au milieu des ronds de fumée. Pour simplifier, on dira que l’esprit des Pixies aura surfé sur les années 1990 comme celui des Beatles aura survolé les années 1960, celui de Zappa & les Mothers défié les années 1970 et celui des Residents hanté les années 1980. Les Pixies se seront auto-détruits dès 1991, mais leur souffle de liberté et de joie traversera tous les grands groupes des dix années suivantes. Et même les plus tristes. Et même les moins bons.

Les Pixies ont eu raison de ne pas prendre les hommages qu’on leur a rendus au sérieux, et de rejeter toutes les identifications comme les perches tendues. Ils ont surtout eu raison d’arrêter presque plus vite qu’ils n’ont commencé. Ils savaient que la seule chose qui comptait, c’était de tout dire, très vite, et de le balancer comme une fusée pour les siècles de siècles. Les Pixies ne sont pas sentimentaux. Ils détestent s’épancher. Ils ne sont pas naïfs : ils sont toujours beaucoup trop immatures pour ça. Les Pixies construisent des rengaines de teen-agers qui se prennent pour des petites filles et mangent des tacos comme si c’était de la manne. Black Francis a compris que ses origines religieuses – pentecôtistes – lui avaient probablement détruits la tête et qu’il fallait impérativement en faire quelque chose. Déjà, une chanson des Pixies est toujours plus courte que celle d’un autre groupe. Black Francis chante comme s’il venait de passer vingt-trois heures dans un train bondé. Les solos de guitare sont microscopiques. Joey Santiago doit aller droit au but, et plus vite que ça. En trois phrases, Black Francis sort de ses gonds et il faut bien la régularité métronomique parfaite de Kim Deal et de David Lovering pour que tout ne s’épuise en un seul hurlement d’extase… Un morceau doit être net et brutal, sautillant et dévastateur, joyeux (joyeux surtout) et modeste (très, très modeste – on est jamais trop modeste). L’étrangeté des paroles donne surtout l’impression automatique et enfantine (comme les comptines, qui s’établissent par oublis réguliers du sens et remplacement par ressemblances partielles) de quelqu’un qui a oublié les paroles de ses propres chansons au moment où ils les écrivait. Il faut insister sur l’aspect sonore de l’écriture des chansons des Pixies. Le son des mots est la matière de Black Francis. Presque intraduisibles sensiblement, les chansons des Pixies semblent être les retranscriptions homophoniques d’une autre chanson disparue. Si Daniel Johnston déforme les chansons qui l’obsèdent (de « Live and Let Die » ou « What the World Need » à « Every Breath You Take ») et y intègrent ses propres préoccupations, Black Francis, lui, désintègrent ses propres chansons jusqu’à obtenir un tissu narratif impersonnel, mythique, presque malade. Ca n’est Dada que parce que, non l’homme, mais la nature l’est. « Ce qui intéresse un dadaïste est sa propre façon de vivre. Mais ici nous abordons les lieux réservés au grand secret. » (Tristan Tzara)

Aujourd’hui, où selon l’adage très probable, nous sommes tous américains, c’est-à-dire schizophrènes, nous devons comprendre avec les Pixies qu’il y a deux manières d’être américains : être des héros ou des freaks. Certains ont été ou sont les deux à la fois. D’autres, privés de leur jumeau à la naissance, ont été simultanément deux schizophrènes (Elvis Presley, Philip K. Dick). A travers les voix conjuguées de Black Francis (à l’avant) et Kim Deal (à l’arrière), les Pixies donnent l’impression d’un chanteur deux fois schizophrène poursuivi par le fantôme de sa sœur jumelle morte à sa naissance et qui aurait réussi à se réincarner dans une nouvelle jeune femme. C’est miraculeux que deux personnes qui semblent s’être si peu supportés (Black, Deal) aient produit ensemble un double-chant aussi profondément poétique. La voix de Kim Deal (une des plus belles de toute l’histoire de la musique populaire, troublante, aigre-douce, heureuse autant qu’un spectre peut l’être) donne tout à fait l’impression d’un Shité de théâtre Nô adapté à l’univers du rock teen-ager. Même seule, en leader des Breeders ou des Amps ou chantant en duo dans This Mortal Coil, elle continue à accompagner le frère qui l’a perdue. Elle ne parle jamais de sa propre initiative mais revient toujours pour répondre à quelqu’un. De même, Black Francis, seul, ou avec les Catholics, est un Waki qui ne se remet pas d’avoir perdu la voix qui était revenue d’entre les morts pour lui répondre. Comme Orphée ou un personnage d’histoire extraordinaire d’Edgar Allan Poe, il l’a deux fois perdue (et c’est ce qui fait la si grande tristesse, l’impression d’esseulement insupportable des innombrables chansons – mêmes joyeuses – de Black Francis devenu Frank Black après les Pixies). 

Si ils évoquent autant de figures légendaires simultanées, croisées et brouillées, c’est que les Pixies n’ont à proprement parler aucune histoire et défient toute interprétation possible – ou plus, encouragent à la manière des chansons des Beatles et des films de David Lynch (les deux pilonnes entre lesquels leur avion oscille – comme l’indique suffisamment leur effrayant Live at the B.B.C., pris en sandwich entre « Wild Honey Pie » et « In Heaven ») une interprétation infinie, singulière au possible, sans assignation possible. « Il y a tout de même eu les Beatles, à la base »… On connaît le parti pris anti-intellectualiste de Black Francis. Il recoupe cependant une idée complexe : la pop culture serait, non analytique et adéquate dans sa relation à la culture, mais synthétique et mutante. Black Francis s’avoue influencé par beaucoup de choses : Iggy Pop, Samuel Beckett, Jacques Tati, Captain Beefheart, Rainer Werner Fassbinder, les Ramones… Mais cette influence, à la différence dont les influences sont ingérées par un groupe auto-réflexif comme Sonic Youth, ne donne pas lieu à une analyse de ces référents, mais par une rencontre impulsive, une contamination burlesque et sérieuse. C’est une rencontre qui s’établit très rapidement avec des éléments culturels, mais qui ne donne pas lieu à une interprétation à volonté d’univocité. En gros, ils ingèrent. Les Pixies sont au rock ce que Charlie Parker est au jazz : aucune question, aucune réponse, juste une trombe dévastatrice, une douche froide et électrique, sur chaque sujet important : les extra-terrestres, les femmes fatales, les animaux, etc. Qui s’intéresse vraiment aux interviews des musiciens pop ? Il y a des choses merveilleuses dans les interviews des Pixies, dans n’importe quelle interview de n’importe quel ex-Pixies. Mais c’est souvent si merveilleux qu’on oublie que c’est aussi très intelligent : quand Black Francis dit par exemple qu’il est impossible de sortir un mauvais disque si l’on aime vraiment la musique (ce qui, par extension, en dit long sur l’amour de la musique de beaucoup de gens). Que le problème de la drogue dans le rock, c’est surtout d’arriver à en tirer un matériel de chanson qui ne soit pas un tissu de clichés. Enfin, surtout, cette remarque parfaite : « Je crois que si des gens disent de nous que nous sommes importants c’est simplement parce que nous ne sommes pas phénoménalement barbants. »

Les Pixies avaient des corps très improbables : un obèse névrotique et comique qui hurle plus juste que quiconque, un guitariste chicano ringard et sobre, un batteur bien straight et une bassiste avec un look de grande fillette, buveuse et bagarreuse, avec un timbre à faire fondre les vautours comme du caramel au chocolat. Ils étaient tous outrageusement mal habillés. Et en cinq ans (1987-1992), c’est-à-dire quatre albums et une poignée d’inédits, ce quatuor intense aura simultanément donné naissance aux années 1990 dans une grande vague mutilatrice et donné le fin mot de cette affaire en balançant leur monkey au plus profond du ciel… Le ridicule de l’esprit collège, la solitude peuplée d’extraterrestres et d’animaux, la schizophrénie comme couverture sociale, le psychédélisme théologico-politique, et le désert surtout, le grand désert qui s’étend sans cesse, tout ça c’est dans leurs chansons, leurs 81 chansons. Les Pixies sont des décharges ininterrompues d’enfance, violente et électrique. Un art de l’enfance : voilà ce que devrait toujours être la pop music. Car l’enfance n’est pas donnée à tout le monde : il faut, à chaque naissance, lui réinventer un corps adéquat. Les artistes inventent une enfance à leur public. Une nouvelle enfance à ajouter à sa collection, qui ne sera jamais assez grande, d’âges éprouvés simultanément, à tout âge, dans des corps aussi nombreux que possibles. Cette année, l’année du singe pour les chinois, il est nécessaire que les comptines saturées et les rengaines hurlées à la lune des Pixies reviennent dans nos oreilles plus violemment et plus joyeusement encore. Les Pixies ne sont pas les années 1990 : ils sont beaucoup mieux : puisqu’ils sont les Pixies.