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Toutes les musiques d'Albert Ayler
Paru en 2005

Contexte de parution : Fluctuat.net

Présentation :

Texte écrit en 2005 pour la chronique La Terre est grise sur le site Fluctuat.net et signé du pseudonyme de Docteur Léon Murphy






 

Nous étouffons. Nous suffoquons. C’est bien : Il faut étouffer. La subjectivation est toujours une strangulation. C’est ce que m’ont appris les musiques d’Albert Ayler, toutes les musiques d’Albert Ayler. Albert Ayler avait une bonne raison de souffler dans un monde irrespirable. En remplissant tout ce son, il faisait le vide autour de lui. Il soufflait sous mortel coutel pour se déprendre des chevaucheuses d’écouffette qui l’assaillaient depuis leurs infernaux palus. Albert Ayler est le seul musicien qui puisse suivre une lecture de François Villon sans paraître encore terriblement embarrassé de convenances et de restrictions comportementales. Même Edgar Varèse a l’air posé à ses côtés. Ornette Coleman a l’air d’un bourgeois cultivé et Archie Shepp d’un gros malin. Albert Ayler est le seul son qui fasse disparaître les canards du doute. Sa puissance d’affirmation est infinie en acte. Il y a une boule à cris dans son vibrato des grands tremblements. Et elle hurle encore. 

Aujourd’hui, le très courageux label Revenant sort un coffret de 10 CD de morceaux introuvables d’Albert Ayler : Holy Ghost. C’est un peu cher pour vous le faire découvrir, mais c’est une bonne excuse pour vous en parler. Commencez avec l’album disponible que vous voudrez : ils sont tous magnifiques. Mais peut-être que celui qui vous en donnera le plus et le plus vite est le concert à Saint-Paul-de-Vence de juillet 1970 : Nuits de la Fondation Maeght. C’est quelques mois avant sa mort. Tout ce qu’il avait à dire y est gravé testamentairement dans le son. Le premier morceau, « In Heart Only », est déjà un transport, avec ses réminiscences partielles de standards dans sa mémoire (« Lettre à Elise », « Je cherche après Titine », « April in Paris »). Ensuite, cela ne fait que monter, monter, monter, jusqu’à l’extase. Et sa chanteuse Mary Maria de nous galvaniser davantage pour faire cesser la danse de nos blessures. 

C’est une des musiques les plus différenciées qui soient. Même un sourd au jazz reconnaît à sa deuxième écoute la musique d’Albert Ayler. C’est la joie. John Coltrane et Don Cherry mis à part, le saxophone démentiel d’Albert Ayler emmerdait tout le monde. Miles Davis voulait lui casser la gueule et qu’il foute le camp de New York dans la minute. Il avait probablement peur qu’on commence à l’aimer ! Car une réception sensible et intelligente d’Albert Ayler aurait rendue d’emblée désuètes toutes ses tentatives de jazz d’après. Aucune inquiétude, pourtant. Les jazzophiles ne l’aimaient vraiment pas, et les autres non plus. Albert Ayler avait tout compris au jazz, à la mort du jazz, à toutes les morts du jazz et à toutes ses rémanences possibles. Débutant dans le rhythm’n’blues à 16 ans avec Little Walter, il a failli bifurquer vers le rock progressif avec Henry Vestine un an avant de mourir. C’était sur un disque très beau de 1969 et appelé Music is the healing force of the universe. Je vous recommande de l’écouter les yeux mi-clos allongé par terre sans plus rien à faire. Il viendra vous visiter. Le reste du temps, il vous empêche de tout faire : travailler, parler, manger, baiser.  

Car la vraie joie est intolérable. On sent bien que ce que joue Ayler appartient à une dimension que nous n’habitons que très partiellement, que seules certaines sorties électriques du corps pourraient nous permettre d’appréhender. Son hymne, c’est « Ghost » : le spectre. Il l’a rejoué à l’infini, dans toutes les conditions possibles de l’espace et du temps. Mais tous les autres titres qu’il a signé disent assez bien le caractère fantomatique de ses musiques : « Bells », « Angels », « Mothers », « Children », « Spirits », « Spirits Rejoice », « Holy Farm », « Holy Family », « Universal Indians »… Albert Ayler n’est pas vraiment un compositeur puisque tout ce qu’il joue existe déjà. Il retisse des thèmes qui lui reviennent par interférence, comme si son saxophone était une radio branchée sur les musiques de ce monde et celles de tous les autres mondes possibles. Marches, ballades, spirituals, gigues, fanfares, ritournelles, parades, chasses à courre se dispatchent par citations incomplètes et abruptes, imbrications, soupçons indistincts : il capte les vibrations mélodiques, plane sur les thèmes, les macère dans une incantation lointaine, comme si leurs aspérités revenaient toujours d’une mort prochaine.

Albert Ayler galéra pour sortir ses premiers disques aux Etats-Unis. C’est en Suède qu’il enregistra son premier album, My name is Albert Ayler, à 26 ans. Deux ans plus tard, il fait ses premiers enregistrements américains (Goin’ Home, des reprises perturbantes de negro spirituals) mais ne trouve aucune compagnie pour l’éditer. Finalement en 1966, il trouve un appui dans la personne de John Coltrane. Grâce à lui, il peut publier ses disques chez Impulse, la grande firme du free, dans l’indifférence et la colère. Après huit ans d’incompréhension permanente et trop humaine, il est mort à New York, le 25 Novembre 1970, flottant sur l’East River comme plus tard Teresa Banks dans le plan qui suit le générique d’un film inoubliable de 1992. Il avait 34 ans.