Texte écrit en 2005 pour la chronique La Terre est grise sur le site Fluctuat.net et signé du pseudonyme de Docteur Léon Murphy. Cette fois, c'était l'album Animal Lover. Malheureusement, on sent mon désamour progressif pour le groupe, de chronique en chronique...
Dans les années quatre-vingt, on pouvait littéralement se faire tuer pour avoir seulement diffusé une chanson des Residents dans une soirée entre amis. Une fille était allé à la rencontre d’un weirdo qui avait mis The tunes of two cities (1982) sur le pick-up d’une fête californienne branchée, aux huées de l’ensemble des invités. « C’est extraordinaire, lui avait-elle dit, avec des yeux de belle visionnaire junky, vraiment extraordinaire… - Quoi donc ? - Extraordinaire qu’il y ait deux personnes sur Terre susceptibles d’aimer ce sale truc : La personne qui l’a fait, et toi. » Voilà qui serait impossible aujourd’hui, avec un album comme Animal Lover. Hélas, ce n’est pas parce que leur ancienne musique est passée dans les mœurs.
Les vieux fanatiques des Residents, qui ne se sont jamais faits à la mort de leur guitariste Snakefinger en 1987, savent qu’ils n’obtiendront plus jamais rien de leur groupe préféré qui soit au même niveau d’intensité que Duck Stab ou Mark of the Mole. Quelque chose qui les dépassait est bien passé. Mais ce qu’ils possèdent encore, personne n’est en mesure de les en défaire. Il y a beaucoup de très belles choses dans Animal Lover : du Gamelan, des cuivres, des chœurs, et une tristesse d’enfer. Dans Demons dance alone, leur avant-dernier CD, la plus belle chanson était celle d’une maison détruite par une tornade et l’impossibilité d’aider qui que ce soit : « The Weatherman ». Et aussi « Make Me Moo » où un enfant chantait qu’il voulait être une vache, pour ne plus jamais pleurer. Dans celui-ci, c’est « What Have My Chickens Done Now ? », une chanson sur une vieille dame aux poulets maudits, qui est d’une mélancolie désarmante. Et comment passer à côté de l’ouverture endiablée « On the Way (to Oklahoma) » ? Du formidable « Two Lips », des chœurs religieux de « Elmer’s Song » ou de la belle chanson sur la mort d’un père : « Inner Space » ? Un nouvel album des Residents n’est jamais innocent ; c’est pour ça qu’on les aime toujours. Et peut-être même un peu plus qu’on ne le devrait.
« Ce sont toujours les mêmes vieux Residents » dit le livret qui accompagne Animal Lover. Mon œil ! Comment vérifier que ce sont toujours les mêmes visages logés derrière leurs masques depuis 33 ans ? Les masques mêmes ont changé.
Il y a la voix, c’est sûr. L’extraordinaire chanteur lead des Residents n’a pas changé, avec son expressivité tragique, sa présence envoûtante de roi déchu shakespearien, ses cris de loup blessé aux abois, son esthétique de la crainte voluptueuse et de l’amertume. Mais pour le reste, les Residents ont varié tant de fois de configuration spirituelle qu’une chatte n’y retrouverait pas ses petits. On simplifiera en coupant l’ensemble de leur « carrière » en deux gros morceaux : Depuis Meet the Residents en 1973 jusqu’au Big Bubble de 1987, les Residents étaient du côté du Mal. Il faut imaginer l’autorité infernale du plus célèbre des groupes obscurs : la menace explicite de ces quatre chefs anonymes en smokings : globes oculaires et hauts de forme, défiant le monde de la pop music et ses gueules d’amour. Les Residents étaient l’incarnation de la Guerre Totale, le Jihad des Freaks et des Délaissés. Mais, dès God in Three Persons (1988) et jusqu’à nos jours, les Residents sont passés du côté de la mort ; et ce n’est pas tout à fait la même chose. Le caractère grinçant, sarcastique, tordu, est plus diffus aujourd’hui. Ils se sont acoquinés à de nombreuses chanteuses, ont peut-être mis un peu trop de miel dans leur vin. La mélancolie, le deuil, le sentiment d’isolement sont devenus les tonalités fondamentales de leurs albums. Les chansons sont devenues plus pop, l’instrumentation mille fois plus classique et les sonorités moins déstabilisantes. Depuis qu’un de leurs masques a été mythiquement volé pendant la tournée de leur treizième anniversaire et remplacé par une tête de mort, ils n’ont jamais plus été tout à fait les « mêmes vieux Residents ». Ils ont transformé leur désespoir en nostalgie, leur incroyance en pessimisme, leur révolte en résignation. Ce sont les mœurs qui ont fini par passer dans leur musique. Et plus ils ont la simplicité de l’expliciter, plus leur musique gagne d’une nouvelle beauté, d’une autre beauté. Depuis Demons Dance Alone, les Residents se sont faits à celle-ci. Et nous pouvons – sans doute – continuer à pleurer avec eux sur Animal Lover, même si nous ne chavirons vraiment que sur Duck Stab. A l’instar de ses auditeurs, le meilleur groupe de pop music de tous les temps ne peut donner que ce qu’il a.