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Sleepytime Gorilla Museum - Nostalgie de la fin du monde
Paru en 2005

Contexte de parution : Fluctuat.net

Présentation :

Texte écrit en 2005 pour la chronique La Terre est grise sur le site Fluctuat.net et signé du pseudonyme de Docteur Léon Murphy. 






 

Résumé des épisodes précédents… L’industrie du disque est soumise au principe de concurrence ; elle doit donc faire proliférer les stéréotypes, répondant aux besoins standards du consommateur, se posant chacun comme le prototype dont les concurrents seraient les succédanés, créant des habitudes esthétiques et entretenant un sentiment d’insatisfaction entraînant le consommateur, jeune ou moins jeune, dans une dépendance affective marquée à ces productions standards. Cependant, la révolution technologique a permis, par les logiciels de téléchargement et le partage de fichiers, la reprise individuelle, gratuite, des objets de consommation musicaux, et a ainsi posé la menace persistante d’un effondrement de cette industrie. Cette menace, cependant, ne concerne pas les petites compagnies qui ont créées, elles, un rapport privilégié, une communauté de vues avec leurs auditeurs, et dont tous les éléments entourant la production musicale (pochette, iconographie, livret, etc.) comptent dans l’appréciation particulière que ceux-ci peuvent avoir de la musique. Cette menace ne concerne pas les artistes musicaux dont la production fait de la connaissance la plus puissante des passions artistiques ; elle ne concerne donc certainement pas Mimicry Records, label créé par Trey Spruance, et qui publie, parmi ses groupes – tous de très bonne qualité – le fantastique second album de Sleepytime Gorilla Museum : On Natural History (2004).

Sleepytime Gorilla Museum, créé par deux ex-membres de Idiot Flesh (Dan Rathbun et Nils Frykdahl) et par la violoniste Carla Kihlstedt (de Tin Hat Trio), tous trois également étroitement associés à la compagnie de danse Butoh américano-japonaise Ink Boat – propose une musique pop violente et vénéneuse, qui tient à la fois du rock progressif des années 70-80 – et, en particulier, de King Crimson – du Death Metal et de l’expérimentation sonore à partir d’instruments customisés, mais encadré dans le format rigoureux de la chanson populaire à textes. Pour Nils Frykdahl, les déclarations de Genesis P. Orridge (comme ses interviews dans Re/Search) sont aussi importants que sa musique, et la musique rock ne vaut rien si elle ne présente pas une puissante consistance anti-politique et affirmativement nihiliste (d’où son goût, également évoqué, pour les Residents et William Burroughs). Son collègue Dan Rathbun a créé la plupart des instruments utilisés par Sleepytime Gorilla Museum : Slide-piano Log, Percussion Guitar, Electric Pancreas, Pedal-Action Wiggler. Les autres instruments utilisés sont rares (Glockenspiel, Toy Piano) ou simplement rarement utilisés en musique rock (Xylophone, Violon, Flûte). Les voix aiguës mêlées de Kihlstedt, Rathbun et Frykdahl, donnent enfin aux chants de Sleepytime Gorilla Museum une dimension théâtrale, délicatement menaçante, et d’une séduction dévastatrice. 

De King Crimson, Sleepytime Gorilla Museum tient également l’identification Christ-Lucifer, et donc une relation étroite à la gnose, ainsi que les montées et descentes d’intensité enivrantes de leurs morceaux fleuves. Le manifeste esthétique de Sleepytime Gorilla Museum est simple : Hostilité franche au monde du rock et à ses présupposés esthétiques et politiques. Dans la continuité des grands expérimentateurs du rock progressif des années 70, Sleepytime Gorilla Museum ne propose pas de chansons d’amour, exclue le culte stupide de la personnalité du chanteur, explose systématiquement les formats de la chanson prête-à-diffuser, élabore des rythmes très complexes, des arrangements somptueux, et tente de renouveler les principes du concept-album. 

Les deux premiers morceaux de On Natural History, traitent de la difficile conquête de l’individualité diabolique : Le porteur de lumière Lucifer, associé dans la liturgie catholique à l’étoile du matin, et l’Adversaire Satan (qui doit rester l’Adversaire, s’opposant ainsi au Rétablissement Universel). Dès le troisième cependant, l’album se présente comme un débat d’idées entre les Futuristes et Unabomber, soit les deux tendances anti-humanistes les plus radicalement exprimées, et exprimées avec le plus de cohérence, au XXe siècle : embrasser le futur, les machines, la technique, ou les refuser, les détruire par une pratique terroriste justicière comme celle de Ted Kaczynski (l’écrivain préféré des membres de Sleepytime Gorilla Museum avec Samuel Beckett). Mais cette méditation est également remplie d’expressions concernant l’actualité, lui donnant une coloration profondément inquiétante, une haine de la politique devant malgré tout s’exprimer dans les termes de la politique, et qui se termine sur l’indifférence déclarée devant la destruction de l’Occident : « Cafard, tes problèmes ne sont pas les miens. »

« Nous sommes la nouvelle Rome, dit Nils Frykdahl. Notre militarisme, sacrifiant les plus pauvres au profit des plus riches, préservant les intérêts des corporations transnationales qui déterminent les moindres gestes politiques de l’Amérique, est un symptôme de notre déclin plus ou moins imminent. (…) Nous avons passé les cent dernières années à sponsoriser des guerres dans le tiers-monde, qui ont abouti à huit millions de morts. Nous voulons continuer à vivre de cette manière aussi longtemps que nous pourrons, mais, comme tous les empires, nous perdrons. J’ai personnellement tenté de ne pas mêler la politique à mon travail artistique pendant des années mais l’embarras d’être un Américain en tournée aujourd’hui dans le reste du monde m’a forcé à reconnaître la réalité de notre mafia pétrolière. (…) La musique est un flux d’histoire à travers le corps, une interaction humaine avec les matériaux non-humains – métal et bois – et ce que nous pouvons apprendre d’eux. »

Rétif, disruptif et concrètement trans-historique, Sleepytime Gorilla Museum est un des rares groupes de rock contemporains dont la responsabilité esthétique nous aide à combattre un monde que nous désespérons de vivre.