Pacome Thiellement.com

Dédicace et Magie Noire
Paru en 2005

Contexte de parution : L'éprouvette (l'Association)

Présentation :

Texte écrit en 2005 pour le n°1 de la revue L'Eprouvette (L'Associaton).






 

La starlettisation des artistes est un des événements les plus macroscopiques de la seconde moitié du XXe siècle. Celui-ci a entraîné des comportements souvent bouffons (Blanchot chopé par un paparazzi à la sortie d’un supermarché, Pynchon deviné dans des stockshots de foule américaine sur C.N.N.), parfois sordides (Lennon tué par Mark David Chapman, Manson s’autorisant du White Album pour assassiner Sharon Tate et ses amis), mais cependant toujours assez objectivement nuisibles. Si cette aliénation est constitutive de l’économie propre aux stars, et témoigne de leur souveraineté actuelle (offrant la grimace de leur présence corporelle sacrifiée, elles se nourrissent vampiriquement de l’admiration que leurs corps suscitent), c’est artificiellement qu’elle a été transférée dans le domaine du livre, de la peinture ou de la musique, qui lui sont historiquement antérieurs, et dont les praticiens sincères s’en retrouvent embarrassés comme un poisson d’une pomme. Art encore associé à l’enfance dans l’inconscient social, la bande dessinée se trouve ainsi prise dans un rapport de forces où les éléments magiques n’ont pas été nettement délimités et conditionnent encore de trop nombreuses relations entre auteur et lecteur : la dédicace est un de ses champs de force interpersonnels, et dont les conséquences sont a priori incontrôlables et demanderaient à être étudiées d’un peu plus près.

 

A première vue, la dédicace fonctionne dans cet inconscient social comme le règlement d’une dette. C’est un jeu dangereux, surtout pour la bande dessinée, qui y admet tacitement une humiliation réciproque perpétuelle. Si la dédicace écrite d’un livre par son auteur ou la photo stupidement signée de la star ne se différencient pas essentiellement de la signature d’un fichier de police ou d’un papier de banque (c’est un pur marquage d’identité, une vérification policière de notre présence ici-bas, une empreinte), celle du dessinateur de bande dessinée a ceci de pervers qu’elle se double d’une exigence de travail : Le sempiternel Dessine-moi un dessin

Toute demande de dédicace équivaut à une déclaration différée de mise à mort. C’est un Je ne te tuerais pas cette fois, je te demande juste un dessin, tu l’as échappé belle. Le fan a le sentiment d’avoir toujours trop payé de son admiration. Se sentant floué par la situation servile dans lequel il s’est plongé, il veut être remboursé. Dans le domaine de la bande dessinée, la rétribution de son inexorable admiration originelle doit passer – de l’infini au fini, et du fini à l’indéfini – par le prélèvement ponctuel d’un temps de travail thésaurisable sur un de ces dessinateurs, prélèvement qui recouvre progressivement une cible, un cercle de nuisances, de plus en plus large et pour des motifs d’une irrationalité allant toujours croissante. Le prélèvement d’un impôt de l’admiration sur un dessinateur fétiche n’est que le point de départ, bientôt la quête prendra une toute autre ampleur. Pour le traqueur de dédicaces, n’importe quel dessinateur finira bien par faire l’affaire, comme un serial killer pourra éventuellement tuer n’importe quelle blonde. Ainsi, le dédicacé se croit à chaque fois temporairement vengé de son écoeurante paralysie admirative originairement circonscrite en un seul. Mais c’est un cercle vicieux, et la vengeance entraîne sa répétition compulsive. Nous vérifions ce que Schreber ou Strindberg savaient déjà, à savoir que le meurtre psychique est une drogue et fonctionne, de fait, selon l’algèbre du manque. Une dédicace en entraîne toujours une autre, et voilà le fan transformé en pouilleux quémandant une humiliante faveur devant l’ensemble des dessinateurs qu’il a institué en souverains et guérisseurs. Cet acte, qui semble s’inscrire sous la forme du lien (main à main, dessin contre demande, présence réelle des deux parts) parachève au contraire la déliaison entre auteur et lecteur. Le bord de la table est une ligne de démarcation. Tu ne seras jamais moi susurre magiquement chaque dédicace : Péris maintenant sous la foudre de ton admiration. Et le fan ne cesse de s’humilier pour en obtenir davantage, et entraîner son ou ses idoles dans son cercle d’humiliation. Si je ne dois être qu’une merde, tu le seras toi aussi est la réponse sourde qui se lit sur le sourire de chaque quémandeur qui exige satisfaction, tu me feras un dessin que tu le veuilles ou non

Seule la dédicace spontanée est éventuellement assimilable à un pur acte d’amour. Si l’amoureux garde une mèche des cheveux de son élue, si nous comblons les autels de reliques évoquant nos défunts, le même geste, accompli de force sur une personne que ne lie à nous ni l’amour ni la mort, nous entraîne dans une toute autre dimension. Soyons clair : Le fait de vouloir conserver un petit morceau (un dessin, une photo) d’une personne rencontrée, vivante et que, a priori, ne lie à nous nulle relation affective réelle, est un acte, purement et simplement, satanique. Il ne se différencie pas essentiellement du gant volé dans Rosemary’s baby qui permet la destruction psychique de l’intéressé.

 Les tics, la sueur, le mélange bizarre de soumission et de brutalité, l’alternance d’états serviles ou cavaliers, témoignent de l’aliénation profonde du fan de bédé en demande d’une dédicace. Il appartient à une humanité morcelée, et cette humiliation hideuse exige désormais d’être levée. Le fandom est une secte triste. Il a été interprété, il s’agit maintenant, non de le transformer, mais de le détruire.