Peeping Tom est un événement. Ce disque était annoncé depuis 1995. Son préparateur, Mike Patton, qui, d’ordinaire, produit des disques comme il respire, a eu besoin de douze ans de maturation pour présenter à son public – terrifié d’avance – les 44 minutes de son disque annoncé comme le plus « commercial » (conservez bien les guillemets). Composé de onze chansons, Peeping Tom est un album pour la radio. On voit bien qu’il n’en écoute jamais ! Celle qui passera cette musique morbide et messianique, a peu de chance d’exister ailleurs que dans un roman de Philip K. Dick. Dans ce disque raffiné et pervers, se mêlent des grooves entraînants et putassiers (rap, funk, bossa nova, punk et metal), une playlist d’invités aussi incongrue qu’un casting de film de Raoul Ruiz (Rahzel, Dan the Automator, Kool Keith, Massive Attack, Kid Koala, Norah Jones) mais aussi des changements brutaux de registre qui rappellent les beaux jours de Mr. Bungle (« Five Seconds »), de très belles ambiances liquéfiantes (« Don’t even trip »), des paroles malsaines comme des mauvais sorts (« Sucker »), et une chanson d’une grande splendeur : « Caipirinha », chantée avec une sincérité paradoxale en duo avec Bebel Gilberto. Mike Patton est le plus reptilien des musiciens actuels de pop music : d’une hautaine indifférence, sans cynisme ni cérébralité excessive, mais pourvu d’une animalité ralentie et inquiétante. Ce qu’il y a de plus sexuel dans sa musique est probablement son ambition : qu’il n’y ait pas une seule matière sonore dont elle ne fasse un orifice, qu’il n’y ait pas un seul lieu dans lequel elle ne s’introduise.