L’histoire commence en l’an 30 à Jérusalem. Après avoir ressuscité d’entre les morts, Jésus tient approximativement quarante jours pour asseoir sa royauté magique auprès de son cercle de fans. Le Saint Esprit descend en flèche sur les apôtres et ils se mettent à parler en langues. Le « Christ Club » passe instantanément de onze personnes à trois mille. Saint Pierre, le manager du groupe, flairant la bonne affaire, prend les choses en main et décide d’apporter la news aux autres juifs disséminés sur le continent. Les apôtres commencent leurs tournées de pop stars. Saint Philippe prêche en Samarie – où ses tours de passe-passe évangéliques remportent un franc succès. Soudain, un homme se détache de la foule et avance vers lui. On se souviendra de son nom comme du premier hérétique de la légende chrétienne : Simon le Magicien. Saint Luc le cite dans les Actes des Apôtres : « Il y avait en la même ville un homme nommé Simon, qui y avait exercé la magie auparavant, et qui avait séduit le peuple de Samarie, se disant quelque chose de grand ; de sorte qu’ils le suivaient tous depuis le plus grand jusqu’au plus petit, et disaient : Celui-ci est la grande vertu de Dieu. Et ce qui les portait à le suivre, c’est qu’il y avait déjà longtemps qu’il leur avait renversé l’esprit par ses enchantements. »
Pas bête, saint Pierre (dont le prénom est, rappelons-le, Simon) va venir battre son homonyme sur son terrain, et littéralement prendre sa place. Il va se faire prendre pour lui, par force mensonges, calomnies et remakes de ses meilleurs tours. Ce qui fera de l’infortuné enchanteur moins le prédécesseur, que le double rétrospectif de Pierre dans la légende chrétienne. Et, après avoir été investie d’un calembour (le pire mot d’esprit du Christ : l’affligeant « Pierre, tu es une pierre »), la papauté pourra s’asseoir sur un gigantesque plagiat, que le second pape, Clément Ier, justifiera en inventant une nouvelle coquetterie théologique. C’est la règle de la Syzygie – terme tirée de l’astronomie et qui désigne la position de la lune en conjonction ou en opposition avec celle du soleil – règle qui pose une prééminence de la copie sur l’original et excuse la reproduction du lunaire Simon le Magicien par le solaire saint Pierre, ainsi que la colonisation du paganisme par les chrétiens. « Tandis que ce sont les premières œuvres de Dieu qui sont supérieures et les secondes qui sont inférieures, écrit Clément dans ses Homélies, chez les hommes c’est le contraire que nous constatons : les premières choses sont inférieures, les secondes supérieures. » La Syzygie clémentine défend le plagiaire Pierre en généralisant la trouvaille publicitaire inventée par ce dernier. Ainsi, Pierre n’est pas seul à être rétrospectivement doublé par Simon, et à lui succéder comme « la lumière aux ténèbres, la science à l’ignorance, la guérison à la maladie » (Clément). Pour Clément, le sombre Caïn double également rétrospectivement le lumineux Abel, Esaü double Jacob, Aaron double Moïse, Jean-Baptiste double Jésus et, pour finir, l’Ancien Testament double le Nouveau.
Toute cette affaire vient d’une confusion volontairement entretenue entre l’inspiration et le plagiat. Car l’homme est bien un animal dédoublé. Et son instinct est toujours contrebalancé par le cerveau, d’abord producteur du langage (images, cris, hiéroglyphes, textes), ensuite de la conscience – « petite dernière » de l’économie du corps – conscience d’où procèdent mémoire et réflexion. L’influence, l’imitation, la reproduction, sont des pratiques animales auxquelles l’observateur de l’espèce humaine, à la fois juge et parti, n’a rien à retrancher. Il faut toujours faire avec ce qui s’imprime dans le cerveau. Il faut toujours, peu ou prou, se démerder avec les forces du dehors qui nous agrippent et nous mordent la nuque comme des singes. Antonin Artaud, Roger Gilbert-Lecomte, Jean-Claude Forest ou Jacques Rivette ont toujours des morceaux de Nerval qui remontent comme des pièces de sous-marin échoué à la surface de leurs œuvres (et que les amateurs ramassent avec émotion, une treizième ici, une fille du feu là, une vengeance d’Antéros, enfin, qui rampe contre la berge…). La façon dont Eric Dolphy recrache l’influence persistante de Charlie Parker dans toute sa discographie est grandiose et n’a rien à envier à des compositeurs plus dégagés. C’est la même chose pour Reiser dans Vuillemin, Topor dans Rémi ou Caro dans le premier Konture. Mêmes les inimitables Ramones tirèrent le nom de leur groupe du premier pseudonyme de Paul McCartney, Paul Ramon, et toute leur discographie pourrait être écoutée comme une gigantesque Uchronie, celle des Beatles s’ils n’avaient rencontré ni Brian Epstein ni George Martin : Do you remember Rock’n’Roll radio ?
Car l’influence est une affection du corps et c’est pour ça que, touchant un auteur, à notre tour, elle nous touche à travers lui. L’influence est un fluide qui vous agrippe à même le système nerveux et dont on ne se défait généralement que par des pratiques d’exorcisme. Ce sont toujours des recettes de grand-mère. Hommages, références, critiques, explicitations, filiations, épreuves, tout est bon pour rendre aux hommes du dehors ce qui leur appartiennent. Pire encore le pastiche : Les meilleurs pasticheurs (Rimbaud, Proust, Zappa, Ween) sont des hommes sous influence, follement démangés par les œuvres des autres. Lewis Trondheim également, qui avait réussi, avec Specimen Comix, auto-publié au début des années 90 sous le pseudonyme transparent de Ludwig Stromboli, un très bel exercice d’influence exorcisée, une extraordinaire opération anti-magique. La réaction de Charlie Schlingo face à un faux Onulf fut notable : il se demanda en tremblant quand il avait bien pu dessiner ça, devant Stéphane Rosse hilare, avant de comprendre qu’il avait été refait, et hésita un court instant entre la gifle et l’embrassade. Jusque là tout va bien.
La différence entre l’influence et le plagiat, c’est l’immanence de l’influence face à la transcendance du plagiat. L’influence nous remonte toujours du ventre au cerveau : c’est un monstre qui s’est approprié notre corps, un double qui parle avec notre propre bouche. De là qu’on se fait toujours grande violence pour la nommer – Sors de là, Satan ! – mais que, in fine, on le fait : on appelle le démon à comparaître. Tandis que le plagiat est la réitération d’une formule affranchie de son signataire, une synthèse délibérée d’éléments reproduits pour prendre la place de l’autre. Dans la bande dessinée, la forme particulière que prend cette transcendance est encouragée par le statut octroyé communément à cette pratique artistique. Autant dire que la contrefaçon est privilégiée : elle débarrasse l’objet de ses impartageables aspérités, lui donne une forme synthétique répétable, reproductible en série. On imite d’ailleurs beaucoup moins l’original qu’une première imitation : C’est moins Gotlib qu’on plagie en série dans Fluide Glacial que Maëster ; c’est moins Goossens que Boucq. Une fois la ligne synthétisée par un premier imitateur (le plagiaire « original » ou plagiaire étalon), elle ira jusqu’à son exténuation et dissipation totale dans l’insipidité.
L’influence est désintéressée ; le plagiat est toujours rentable. Parfois un artiste, influencé par ses propres charognards, devient son propre plagiaire. Il se Syzyge lui-même : plus rien alors en lui n’est démon, plus rien n’est littéral, tout est auto-citation et réitération de sa propre forme filtrée par l’interprétation d’autrui auquel il accorde un crédit illimité (beaucoup de rappers ont trempé la dedans, les vieux rockers aussi, les nombreuses tournées ou les concerts dans les stades aidant beaucoup à l’apprentissage de l’auto-copie). La clémence face au plagiat dans la bande dessinée – comme dans le rock – est à la mesure de son statut : elle est là l’enfant du capitalisme comme religion (Walter Benjamin), religion la plus extrême, dans lequel toute la théologie a basculée dans un rituel infini qui comprend et intègre toutes ses critiques (et même les plus radicales), et les rend indissociables de sa production incessante. Tout ce qui y est produit peut y être reproduit. Et ce qui peut être reproduit en fait toujours, peu ou prou, parti.
Il n’y a pas mille solutions pour lutter contre les plagiaires. Ils sont nombreux et les êtres originaux sont rares. Ils sont réunis et les êtres originaux sont seuls et séparés. Il ne faut pas lutter contre eux, mais les prendre pour morts et marcher sereinement entre leurs fantômes. Tout plagiaire est un premier chrétien, et mériterait les lions. Mais nous vivons encore sous la loi biblique, et, partant, notre éthique souterraine sera un encouragement permanent à l’éclosion des ombres, à la naissance des maladies, et à la pratique des exercices de non-savoir – nous distinguant ainsi de la lumière, de la guérison et de la science mieux que dans aucune rébellion, aucune révolte, aucune guerre. Nous devons apprendre à nous rendre méconnaissables et, ainsi, aussi inimitables que l’air, l’eau ou les productions de la nature. Ce n’est pas une question d’aspect ; c’est par leur goût que les aliments se distinguent viscéralement de leurs succédanés. Mieux qu’aucun fantasme de juridiction visuelle ou auditive, il faut se fier au plus discret et au plus impitoyable des sens. Il faut être attentif à la saveur.