« La tendance aux absurdités de lutin, écrit John Cowper Powys, fait partie de l’inhérente nécessité de l’univers. » Dans un monde magique & mystérieux, où nous évoluons entre miroirs et voûtes, volutes et fumée, la grande vieillesse et la petite enfance se croisent et échangent régulièrement leurs puissances respectives. Ce qui veut dire qu’un artiste, vieux et fatigué, doit toujours autant faire ses preuves qu’un débutant ; mais que son privilège, irréductible, c’est d’atteindre parfois l’extrême-petite-enfance, la pure fantaisie, le dépassement de toutes les limites, que les jeunes mêmes ne connaissent plus à partir du moment où ils atteignent cet énigmatique « âge de raison ». Les adultes, responsables, sérieux, respectables, sont trop préoccupés par le monde tel qu’il ne va pas. Les indignes vieillards, par contre, peuvent s’attarder sur une branche morte, un frigidaire, ou une antique démangeaison érotique qui n’arrive pas à s’estomper. Comme dit Brigitte Fontaine, taoïste sans le savoir : « Oublie d’avoir raison et tu comprendras tout. » « Avec le temps, je n’ai acquis aucune sagesse » renchérit de son côté Juliette Gréco. C’est la Bonne Nouvelle des Inconsolables : les hommes n’ont pas à aller mieux, c’est aller contre leur nature. C’est déjà beau de rendre leurs vies un peu moins grises, un peu moins tristes chaque jour, par des doses homéopathiques d’anarchie substituée.
De plus en plus proche de Gloria Swanson dans « Sunset Boulevard », Juliette Gréco – Lilith japonaise pleine de crème – essaie ses vieilles chansons comme des costumes chics (ou comme la fameuse robe noire que le Titan octogénaire Nico Papatakis, immense cinéaste qui débuta cabaretier, lui dégotta à l’époque de la Rose Rouge). Même les embarrassants « Volare » et « Né Quelque Part » finissent par acquérir une émouvante patine dans cette atmosphère délicieusement déliquescente de Hollywood de voies de garage, avec accordéon et trompette bouchée antimodernes – comme si elle retournait hanter le spectre de Darryl Zanuck avec cette « voix qui est l’appel de l’ombre » (dixit Pierre MacOrlan). Le chef d’œuvre de Juliette Gréco, c’est « Si Tu t’Imagines » : une chanson écrite par Raymond Queneau, et qui contribua à la popularisation d’un des plus grands écrivains de tous les temps, devenu célèbre vieux, moins sage et plus obsédé que jamais par les très jeunes filles.
Brigitte Fontaine, elle, continue à bluter la farine de son work in progress extraterrestre. C’est une sculptrice barbare : derviche qui taillade ses grappilles de mots sur le quadrillé de la page. Ses vers sont lâchés comme les « paroles gelées » du « Quart Livre », avec une autorité dédaigneuse. Aucune française ne fut aussi arabe dans la langue depuis Louis Massignon ; ne serait-ce que dans sa manière de prononcer les rimes en « r » : splendeur, fleur, cœur, trésor, mort, foutre, sueur, torture, pâture, chair, éther, hiver, porphyre… Les chefs d’œuvre de Brigitte Fontaine sont trop nombreux. Des morceaux effrayants enregistrés avec The Art Ensemble Of Chicago à « La Femme à Barbe », du très beau « Dommage Que Tu Sois Mort » à l’impériale « Symphonie Pastorale », personne n’a autant fait corps avec son spectre à venir jusqu’à devenir parfaitement intemporelle dans le présent, tourbillonnante, meurtrissante, irrévocable, évanouissante : comparable au moyeu qui fait tourner la roue.
Notre époque est peut-être celle qui aura le plus insistée sur le concept bizarre de « génération », et, même si on est en droit de le trouver spécieux, il doit bien exprimer quelque chose sur les angoisses modernes de corruption de la substance. « Quel âge on ne sait pas » chante Brigitte Fontaine dans « Barbe à Papa » alors que, sur « Elvire », elle se laisse aller à s’émouvoir sur une « tribade de douze ans ». C’est un de ses points communs avec Elisa Point, autre très grande chanteuse orientale/française de notre époque, dont la panoplie de très riches heures contient également pas mal de peluches & poupées nabokoviennes. Elisa Point, comme Brigitte Fontaine, fonctionne sur le binôme beau vieillard/petite fille, soustrayant ainsi tout ce qui reste : la majorité, l’étalon homme-femme adulte, blanc(he), marié(e), deux enfants, habitant(e) des villes, qui décide de tout et sait toujours tout sur tout.
C’est un combat antipolitique immémorial, nécessaire sur une Terre où l’on ne cesse de vouloir nous faire du bien de force. « Une autre puissance pénètre le tout / Une autre naissance triomphe partout » chante Brigitte Fontaine sur « Libido ». Mais le monde sera sauvé par les enfants, les fous et les vieillards : c’est, du moins, tout ce qu’on peut raisonnablement lui souhaiter.