Texte écrit pour le troisième et dernier numéro de L'Eprouvette, dirigé par J.C. Menu pour L'Association. Dessin de Got.
Moi ! moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de toute morale, je suis rendu au sol, avec un devoir à chercher, et la réalité rugueuse à étreindre ! Paysan !
Rimbaud, Adieu
Vivre est une mort, et la mort elle aussi est une vie.
Hölderlin, En bleu adorable
Les éditeurs lambda, avec une intelligence de canard en plastique, perçoivent classiquement l’espace de la bande dessinée comme un lieu de concurrence. Malgré tous les écueils que cette real politik culturelle peut comporter, ils se font un devoir de produire une offre adaptée à la demande, et pour cela s’embarrassent de tous les pronostics possibles, de toutes les études prospectives et de toutes les concessions imaginables à une esthétique préexistante : ils doivent récupérer ce qui marche et le reproduire jusqu’à la nausée. Le résultat de cette tambouille de sorcière walrasienne, c’est qu’on étouffe littéralement au milieu des succédanés de toutes sortes. Et tout le monde étouffe : les auteurs, les éditeurs, les libraires et les lecteurs… Une des stratégies pour sortir de ce contexte anxiogène, c’est de transformer l’espace de la concurrence (quadrillé, calomniateur, incestueux et oppressant) en un terrain de combat à l’air libre – qui nécessite alors d’aller chercher de nouveaux alliés, de nouvelles armes, et entraîne progressivement les intervenants sur de nouvelles terres. L’important, ce n’est ni d’où viennent les nouveaux alliés, ni où ils vont, mais où ils peuvent nous mener. L’espace de l’art n’est pas un panthéon poussiéreux où le petit nouveau vient pleurnicher une petite place encore chaude entre deux Grands Anciens, mais un lieu ouvert, dans lequel il est littéralement impossible de se baser sur une harmonie préétablie pour faire émerger sa ligne mélodique singulière. À chaque fois, il faut relancer les dés et changer la donne pour rétablir le tir. Et c’est ça qui est vraiment stimulant. C’est pour cela que cela vaut la peine de vivre.
L’essentiel, c’est que ça puisse respirer. Avec L’Eprouvette, pendant une année très violente et très joyeuse, des auteurs de bande dessinée comme des gens extérieurs à elle auront pu se rencontrer autrement que dans le rapport de haine auteur/critique ou de servilité fan/star. Et si, pour cela, il aura fallu attaquer quelques idiots qui gâchaient le paysage, on ne va pas s’en plaindre ni s’en excuser. Parfois il faut frapper, c’est tout. Mais il ne faut pas frapper ad infinitum : rien de pire que de devenir dépendant de ses cibles. Si parfois il faut frapper (et dans ce cas, il faut frapper fort et vite), c’est parce que ça créé immédiatement des appels d’air. Ceux qui auront reproché à Plates-Bandes ou à L’Eprouvette de se « complaire dans la polémique » n’auront, au fond, fait que révéler leurs propres intérêts et leurs propres œillères. L’Eprouvette n’était pas une revue théorique ni un brûlot polémique mais un croisement transdisciplinaire d’essais, de rencontres et d’écrits de combat. Si ce fut si exaltant de travailler dans cette revue, c’est que ça a permis ainsi de très nombreuses découvertes pour tous ses intervenants : beaucoup plus nombreuses que si L’Eprouvette avait été, comme ça a faillit être le cas, une « revue critique réalisée par des auteurs », et bien plus – évidemment – que si ça avait été une « revue théorique écrite par des critiques » (ce qui n’était, de toutes façons, pas à l’ordre du jour). Ce qui a posé le plus de problèmes, au fond, dans cette affaire, et qui a entraîné cette incroyable tempête de malentendus, de discrédits et de démissions, c’est que, dans ce contexte, la bande dessinée s’est bel et bien risquée à la confrontation directe avec un dehors. Plutôt que de la laisser vieillir dans la réitération de ce qu’elle savait déjà faire, L’Eprouvette aura projeté la bande dessinée face à ce qu’elle pourrait désormais inventer. Car, non, « ce que le public veut », ce n’est pas « avant tout des histoires » : seul l’ignorant désire reprendre encore une fois ce qu’il a déjà eu. Et puis, dites-vous bien que, dès que quelqu’un parle au nom du public, c’est comme un politicien quand il parle au nom des français : c’est simplement qu’il s’apprête à mentir.
Ce que le XXe siècle nous aura confirmé, c’est que les artistes ne devaient jamais cesser d’être à la fois des artisans et des escholiers, et dès lors, se préoccuper d’édition, de fabrication, de critique et de théorie – soit des conditions de production et de réception de leurs œuvres. On ne leur demande pas d’avoir nécessairement des idées sur tout, mais simplement de se soucier de la place de leur travail dans le monde dans lequel ils vivent : par égard pour leurs lecteurs comme par décence vis-à-vis d’eux-mêmes. Car c’est quand les limites sont trop bien définies entre les domaines de compétence que les problèmes commencent et que les vies comme les œuvres sont mutilées. C’est quand les écrivains ne se préoccupent plus que de leur écriture, les cinéastes de leur cinéma ou les dessinateurs de leurs dessins que l’on entre dans des périodes de disette artistique. On peut critiquer les avant-gardes, l’important, ce n’est pas les fins qu’elles n’ont jamais réussit à atteindre (la fusion de l’art et de la vie), mais l’espace d’imprévisibilité transdisciplinaire et philosophico-politique qu’elles ont, à chaque fois, rendues disponibles à leurs praticiens. J’espère que L’Eprouvette aura suffisamment refoutu le bordel dans toutes ces vieilles délimitations grossières pour que le lecteur ne s’y retrouve plus jamais. Que lui aussi se perde, se perde vraiment, pour découvrir la merveille…
Comme le chantait Chet Baker : Let’s Get Lost. C’est très beau de se perdre : et puis ça n’arrive pas tous les jours. En général, ça n’arrive que quand on a réussit à sortir des problèmes internes ou familiaux assez violemment pour mettre à distance tout ce qui en nous désire encore la présence d’assises sûres, de fondements bien clairs et bien précis, et de cloisons étanches. Plus de pursuit of happiness, de politique de prévention et de conservation, mais la tabula rasapermanente et l’intensité des nouvelles relations. Mais rappelons-nous des quatre dangers de l’aventure : la peur, la clarté, le pouvoir et le dégoût. On peut courageusement quitter son chez-soi, mais recréer une nouvelle maison dans l’espace du dehors, retrouver les vieilles habitudes qu’on avait lâchées dans un moment de crise au lieu d’inventer de nouvelles manières d’être au monde. On peut vaillamment lutter contre de grands oppresseurs et recréer de petites officines de pouvoir qui pourrissent à nouveau les relations humaines, comme on peut se rabattre sur l’amertume et la résignation devant une succession d’échecs relatifs.
Il faut être courageux. Le nouveau jet de dés rejoue désormais toutes les parties précédentes à la fois. Arcane Douze : le sacrifice de ce qui a déjà été fait est nécessaire pour le recommencement du Tout. Il faut quitter le lieu de la quête de soi pour s’ouvrir à la découverte du monde. Il faut que L’Eprouvette meure pour que la vie qu’elle a ouverte dans le cadre de la bande dessinée puisse commencer. Plutôt que de refuser l’aventure ou de s’enfermer dans une vision nostalgique des origines, inventons un nouveau sens à notre présence sur la Terre, découvrons de nouveaux intercesseurs et rencontrons de nouveaux complices. Tous les chamanes le savent : si l’on ne veut ni mourir vite ni pourrir lentement, il faut se jeter dans l’astral et apprendre à voler.