Texte inédit sur le cut-up. Va savoir pourquoi et surtout pour qui je l'avais initialement écrit.
1. Cinquante ans de retard (les origines du cut-up) :
Selon Brion Gysin, l’écriture avait cinquante ans de retard sur la peinture. En 1959, en réaction à cette inertie de la matière littéraire, et dans le sillage des grands expérimentateurs du XXe siècle – de Tzara à Cummings – il commença à appliquer les techniques de montage pictural à l’écriture, et aboutit à quatre procédés différents : le fold-in (pliage d’une page de texte sur la moitié d’un autre), la permutation (une même phrase répétée avec un déplacement de mots à chaque reprise – ex : « Junk is no good baby / Junk is good baby ? No / Junk no good baby is. »), la grille (expérience calligraphique d’écriture verticale), et, le plus célèbre : le cut-up.
La méthode de cut-up la plus simple et la plus rapide est de découper une page en quatre parties (A, B, C, D), et de les recoller, par blocs de quatre (D, B, A, C – par exemple – ou C, A, B, D). Mais une méthode plus raffinée et plus riche en résultats pertinents est la découpe de segments de phrases, voire de mots, et sa recomposition patiente en phrases complètes.
On conseillera au lecteur de se munir d’une petite boite dans lequel il déposera les segments sélectionnés, et vers lequel il pourra se tourner lorsqu’il voudra produire une poésie qui lui révèle les complexités inattendues de son propre appareil psychique.
2. La Camisole de la représentation séquentielle (la naissance du cut-up):
Au moment de sa découverte, Brion Gysin fut immédiatement suivi dans son utilisation par son ami et voisin du Beat Hotel (9 rue Gît le Cœur 75006 Paris), William Burroughs, qui s’apprêtait à publier son chef d’œuvre, Le Festin Nu (chez Olympia Press), et cherchait de nouvelles voies à explorer, perceptivement comme poétiquement. Burroughs popularisera l’usage du cut-up à travers les trois romans de la « Trilogie Nova » : La Machine Molle (1961), Le Ticket qui Explosa (1962) et Nova Express (1964). Jusqu’à la mort de Gysin le 13 juillet 1986, Burroughs et lui ne cesseront de collaborer ensemble sur des livres, des expositions, des disques, des films, des colloques (comme le « Colloque de Tanger ») et des conventions (les « Nova Convention », auxquelles participeront Allen Ginsberg, John Giorno, Laurie Anderson, John Cale, Frank Zappa, etc.). Comme il l’expliquera dans un essai intitulé La Chute du Mot : « L’écriture est encore confinée dans la camisole de la représentation séquentielle du roman, forme aussi arbitraire que le sonnet et aussi éloignée des faits réels de la perception et de la conscience humaines. La conscience est un cut-up ; la vie est un cut-up. »
3. Prenez des ciseaux (les prémisses du cut-up) :
Le cut-up, évidemment, rappelle la technique décrite par le texte ironique de Tristan Tzara, Pour faire un poème dadaïste, lu dans la Galerie Povolozky le 12 décembre 1920 : « Prenez un journal. Prenez des ciseaux. Choisissez dans ce journal un article ayant la longueur que vous comptez donner à votre poème. Découpez l’article. Découpez ensuite avec soin chacun des mots qui forment cet article et mettez-les dans un sac. Agitez doucement. Sortez ensuite chaque coupure l’une après l’autre dans l’ordre où elles ont quitté le sac. Copiez consciencieusement. Le poème vous ressemblera. Et vous voilà un écrivain infiniment original et d’une sensibilité charmante encore qu’incomprise du vulgaire. »
Gil J. Wolman a également pratiqué ce type d’écriture au sein de l’Internationale Lettriste. Cependant, ni Tzara ni Wolman ne lui attribueront les pouvoirs que Gysin et Burroughs verront en lui : de résistance au contrôle, de réappropriation du la puissance des mots et de divination « Je dirais que l’expérience la plus intéressante que j’aie faite avec cette technique était le fait de réaliser que, lorsque vous pliez et coupez, vous n'obtenez pas simplement des juxtapositions de mots dues au hasard, mais qu’elles signifient souvent quelque chose. La plupart du temps, ces significations se rapportent à quelque événement futur. » (Burroughs). Ou, comme le dira Gysin à Tzara qui lui demandait pourquoi lui et ses amis refaisaient ce qu’il avait fait quarante ans auparavant : nous le refaisons parce que vous n’avez pas réussit à le faire correctement la première fois.
4. J’ai brandi mon revolver-caméra (l’apogée du cut-up) :
Les premiers cut-ups réalisés par Burroughs, Gysin, et leurs comparses poètes Sinclair Beilles et Gregory Corso furent publiés en 1960 dans l’ouvrage Minutes to Go. L’expérience sera ensuite reconduite dans différents contextes, comme le film – avec Antony Balch, Towers Open Fire, la musique (les nombreuses collaborations entre Gysin et Steve Lacy seront cependant surtout basées sur les permutations), et de nombreux opuscules. L’opus magnum de l’expérience cut-up, comprenant poèmes et commentaires, sera réalisé dix-huit ans plus tard, en 1977, par Burroughs et Gysin sous le nom The Third Mind (en français : Œuvre Croisée).
À partir des Garçons Sauvages en 1971, Burroughs reviendra à une narration plus classique, mais en intégrant les cut-up dans le cours du récit comme base d’inspiration ou comme éléments de transition. Cette méthode, passant de la vision à son développement narratif, atteindra son apogée dans la « Trilogie Finale » de William Burroughs : les extraordinaires romans Les Cités de la Nuit Ecarlate (1981), Passage des Voies Mortes (1983) et Les Terres Occidentales (1987) qui conjuguent l’énergie des feuilletons populaires et les trouées poétiques produite par le dispositif mis en place en compagnie de Brion Gysin. Il faut cependant préciser que, si l’ensemble des romans de la « Nova Trilogy » donnent une impression de chaos et d’aléatoire, une lecture attentive laisse déjà apparaître une ligne narrative, certes ténue, mais réelle, et qui justifie pleinement la forme employée. La Trilogie Nova raconte l’histoire d’un agent, William Lee, qui voyage dans le temps pour combattre les membres de la Conspiration Nova. Dans La Machine Molle, il infiltre un gang de prêtres qui utilisent le calendrier Maya comme instrument de contrôle. Les images du calendrier sont diffusés dans des films ; l’agent Bill Lee trafique le film et les perversions qu’il fait subir au système de contrôle en y injectant de l’aléatoire (un cut-up audiovisuel) mènent à la fin du règne des prêtres : « J’ai brandi mon revolver-caméra et me suis rué sur le temple – Cette arme prend l’image de la vrille-vibre pour la transformer en brouillage – Voyez-vous les prêtres n’étaient que mots paroles ou images, un vieux film roulant perpétuellement avec des acteurs morts. »
5. Etrange comme les secrets voyagent (le cut-up après Burroughs) :
Après Gysin et Burroughs, les artistes ayant le plus tiré profit du cut-up sont le cinéaste Nicholas Roeg et le chanteur David Bowie à partir de l’album Ziggy Stardust. Dans les films de Nicholas Roeg, les scènes de cut-up arrivent lors des acmés narratives : les scènes fantastiques et érotiques de Don’t Look Now, par exemple, ont été réalisés sur un mode aléatoire, même si elles ne contiennent que des plans préalablement filmés par le réalisateur. Pour David Bowie, on ne sait pas avec précision la source des matériaux initiaux de ses chansons (il est probable qu’ils soient de sa propre main), mais la célèbre chanson Moonage Daydream, par exemple (« I’m an alligator / I’m a Papa-Mama comin’ for you ») a été écrite en cut-up, ainsi qu’une grande partie des paroles de Diamond Dogs, Station to Station et, plus récemment, de l’album Outside. I’m Deranged est un chef d’œuvre de montage aléatoire produisant un sens poétique fort : « Etrange comme les secrets voyagent / J’ai commencé à croire / Quand j’ai commencé à saigner. » Un autre musicien ayant largement pratiqué les techniques du cut-up est bien entendu Genesis P-Orridge (que Burroughs prit sous son aile à partir de 1971), à travers ses deux groupes Throbbing Gristle et Psychic TV. Enfin, Thom Yorke a appliqué la technique du cut-up aux textes de sa propre main pour les recompositions de l’album de Radiohead Kid A ainsi que son successeur Amnesiac.
De nos jours, il faut remarquer qu’une espèce particulière de spam s’est développé sur internet, basé sur les techniques du cut-up, tant pour les titres que pour le contenu, dans le but de traverser les filtres des boites de réception. Il existe même des interprètes de ces spams, qui estiment que leur contenu est comparable à un message crypté et lui attribuent une origine extraterrestre.
6. La conscience court-circuitée (les objectifs du cut-up) :
Bien sûr, le cut-up n’est que modérément aléatoire : dans un premier temps, il tire parti de ce qui a été sélectionné : et la matière du cut-up est tout sauf innocente. On connaît les ingrédients des textes de Burroughs : La Bible, le journal du jour, ses propres textes (récits de rêve, nouvelles), Rimbaud, Genet et Conrad. On comprend d’autant mieux les résultats auxquels il est parvenu quand on sait à partir de quoi il a travaillé.
En outre, on ne s’arrête pas à un usage purement expérimental du cut-up : il faut également sélectionner les résultats pertinents, et parfois reformuler les phrases. L’anglais se prête bien au cut-up en raison de sa grammaire et de sa simplicité dans la conjugaison des verbes : ce qui n’empêche pas le poète de devoir, régulièrement, « rectifier le tir ».
L’objectif, c’est de court-circuiter les atermoiements de la conscience réflexive, le passage entre l’inspiration et l’acte de création. Comme dans le cas des homophonies du président Schreber (dont les intuitions sont souvent connexes de celles de Burroughs et de Gysin), les mots deviennent des armes de combat contre les systèmes de contrôle qui s’insèrent à même le cerveau (les « polices » que décrit Zappa dans l’album Freak Out ! ») : « Les mots sont encore les principaux instruments du contrôle. Les suggestions sont des mots. Les persuasions sont des mots. Les ordres sont des mots. Jusqu’à présent aucune machine de contrôle ne peut fonctionner sans les mots, et toute machine de contrôle qui tente de s’en passer en s'appuyant entièrement sur une force extérieure ou sur un contrôle physique de l’esprit rencontrera très vite les limites du contrôle. (…) J’ai suggéré qu'un système de contrôle pouvait être complètement déréglé et brisé par une seule personne qui fausserait le calendrier sur lequel reposait le système de contrôle de plus en plus pesamment du fait que ses moyens de pression réels s’épuiseraient. »
7. Le retour de l’esprit bicaméral (les conséquences du cut-up) :
Dans son expérience du cut-up, Burroughs pouvait s’autoriser des recherches de Julian Jaynes sur la naissance de la conscience lors de l’effondrement bicaméral. Selon Jaynes, ce qu’on appelle la conscience ne serait apparu qu’entre l’an 1000 et l’an 800 avant Jésus-Christ. Précédemment, les hommes n’étaient pas été embarrassés par des problèmes tels que l’identité ou la responsabilité mais se contentaient d’obéir aux « voix » telles qu’elles parvenaient à leurs cerveaux. D’un côté, ils avaient un comportement social organisé, qu’ils tiraient de l’usage de l’hémisphère gauche ; de l’autre ils se dirigeaient spirituellement selon les voix qui apparaissaient dans l’hémisphère droit. « Quelle était l’origine de ces voix ? résumera Burroughs avant de répondre : Si nous pouvons produire des voix par la stimulation électrique de l’hémisphère cérébral non dominant, peut-être que les voix furent originellement produites par une stimulation électrique provenant de l’extérieur. » L’objectif du cut-up, par le court-circuitage de la conscience, est de faire revenir la voix d’autorisation et de favoriser les décisions. Et Burroughs lui-même n’a jamais caché ses intentions : « Ce que je recherche avec autrui est le contact sur le plan non verbal de l’intuition et de la sensibilité, c’est-à-dire le contact par télépathie. (…) Et je pense que la télépathie, loin d’être réservée à une minorité, est quelque chose dont tout le monde a la capacité. »
8. Montons avant que le monde ne m’ait rattrapé (conclusion) :
Le cut-up, comme le procédé de Raymond Roussel (« Je choisissais deux mots presque semblables. Par exemple billard et pillard. Puis j’y ajoutais des mots pareils mais pris dans deux sens différents, et j’obtenais ainsi deux phrases presque identiques. Les deux phrases trouvées, il s’agissait d’écrire un conte pouvant commencer par la première et finir par la seconde. ») ne doit s’évaluer qu’aux résultats obtenus : Avec la même technique, on peut obtenir des textes très bons comme des textes très mauvais. Nous conseillerons donc au lecteur d’imprimer cette page, ainsi qu’une page tirée d’un site de son choix, de découper une page de La Bible et une autre de Rimbaud, et de faire un cut-up à partir de cette matière : il jugera sur pièces.
Votre serviteur, lors d’une expérience de cut-up avec des morceaux de son journal intime, de rêves, de lettres d’amis et de textes de William Burroughs, a abouti aux résultats suivants : « Dieu est encore là pour un laps de temps très court : deux mois » ; « Une infortune amoureuse vous poussera bien à prendre de la femme » ; « De la mort on en revient » ; « Une grande lumière fraie sa voie fragile dans les ténèbres » ; « Le Grand crime de la Beauté va influer directement dans un vieux livre lointain » ; « Montons avant que le monde ne m’ait rattrapé. »