Pacome Thiellement.com

Joyce, Kyusaku, Lézama Lima - Les Trois maîtres de l'île
Paru en 2007

Contexte de parution : Le Nouvel Attila





 

L’île est le territoire privilégié de l’anamnèse. De Stevenson à Daumal, de Jean-Claude Forest à Lost, sans oublier la fin bouleversante de V. de Thomas Pynchon, où les héros atteignent Malte dans un ultime chatoiement d’hypothèses parahistoriques qui la désignent comme aboutissement de leurs recherches sur le XXe siècle, les romans insulaires sont des tourbillonnantes hors limites où, au bout de son périple initiatique, l’auteur fourbu échoue pour y découvrir la forme de son secret : Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. Mais les plus terribles sont ceux qui furent écrits par les autochtones, les habitants originaires de l’île dont le roman est la carte, les « autres » de notre civilisation continentale. Dans ceux-ci, c’est moins l’écrivain qui se découvre que son lecteur, complice perdu au milieu des abréviations chamaniques et des phrases longues comme des lianes, contaminé à mort par la maladie fictionnelle par excellence : le virus de l’insularité. Les Maîtres de l’Île sont trois et ils ne pardonnent rien. L’Irlande des saints et des anges, la bouillante Kyûshû et Cuba l’ensorcelée sont toutes entières dévorées et recrachées dans les cathédrales suspendues de leurs démons inséminateurs : Ulysse de James Joyce, Dogra Magra de Yumeno Kyûsaku et Paradiso de José Lézama Lima. Ces trois romans atteignent la dimension pansue de l’île et apparaissent dans nos bibliothèques comme des cubes flottants. À chaque fois, il s’agit de dévorer son âme vivante et d’affronter tous les doubles que l’on produit comme les vampires que l’on suscite à mesure que l’on avance. Nous sommes toujours fatigués le matin. Et c’est une assez longue histoire. 

Nous le savons aujourd’hui, Joyce n’avait qu’un seul objectif : frankensteiniser la postérité et transformer tous ses lecteurs en exégètes. « Qu’importe ma génération perdue, ce vague miroir, si tes livres la justifient. Je suis les autres. Je suis ceux que tu ne connais pas et que tu sauves » lui dira Borges, comme pour apaiser son spectre. Ulysse est un livre à lire à la tombée du jour, avec des figues, du miel et du lait, auprès du sycomore. On peut le reprendre dans sa totalité mille et deux fois pour interroger les apparitions & disparitions de l’homme au Macintosh et revivre à nouveau la journée perpétuelle du 16 juin 1904, retrouver à la même place les fusées multicolores de l’île comme autant de signes sur le non-sens de nos vies : la chanson de Turco le Terrible, les visions du bordel de Bella Cohen ou le renard enterrant sa grand-mère dans un buisson de houx. 

S’il n’y a pas de différence d’essence entre l’Odyssée et la moindre journée du type du coin, alors toute vie se vaut dans l’absolu, et nous portons potentiellement en nous tous les drames et toutes les conquêtes. Le roman est ce guide pour métamorphoser la vie quotidienne en geste héroïque. Mais l’épreuve est à chaque fois plus périlleuse, et il faut se méfier comme de la peste des sortilèges qui jalonnent le walkabout bloomien. Ulysse n’est pas aussi mobile que Finnegans Wake, dont les lettres se mélangent parfois pendant la nuit, mais son épopée réitérative n’est pas plus simple. En faisant de son livre une énigme, Joyce a transformé ses compatriotes en débiteurs. Il est désormais impossible d¹arpenter Sandymount, de se rendre à Sandycove ou de suivre le cours de la Liffey sans être hanté par ses soupirs, encerclé par les milliards de mots murmurés par ses livres. Le monde vous a donné raison, Jim, mais le résultat a dépassé vos espérances : vous vouliez faire une roue carrée et vous avez créé un livre autour duquel la Terre tourne en boucle comme un disque rayé. Dublin n’est plus désormais qu’un livre sur pattes, un gigantesque teaser pour la cuisine cosmique de Ulysse et de Finnegans Wake

Comme Ulysse, dont 700 pages sont mises à contribution pour rendre compte de l’épaisseur d’une seule journée, Dogra Magra s’enroule autour du 20 novembre 1926 comme si cette date suffisait à elle seule à résumer l’histoire de toutes les généalogies du héros principal : un homme amnésique, enfermé dans une chambre de fou, et auxquels les docteurs Masaki et Wakabayashi  demandent de se souvenir du crime pour lequel il a été enfermé à partir de documents écrits contenant les indices de sa reconstitution mentale : poèmes, articles, contes, et surtout Dogra Magra, livre dans le livre pandémique, transformant ses deux lecteurs – le héros et nous – en assassins. Il a fallu attendre 1962 (date de la publication du premier grand texte critique sur Kyûsaku) pour que le Japon se rende compte qu’il avait reçu son plus grand cadeau moderne en 1935 (date de la publication du roman). Avec Dogra Magra, Yumeno Kyûsaku a produit le seul roman qui atteigne et dépasse les motifs esthétiques et narratifs de Lost Highway de David Lynch : « Ce vers quoi tend le roman policier, disait Yumeno pour expliquer sa poétique, c’est le roman policier hétérodoxe. Le roman policier, c’est un produit de notre époque de transition entre une civilisation matérialiste et une civilisation spiritualiste. » Il annonce également Cure, le grand film de Kiyoshi Kurozawa, dans lequel Mamiya, un étudiant amnésique, suggère le désir de tuer à ses interlocuteurs, cette fonction – dont-il est inconscient – lui ayant été injectée, en amont, par le legs (film, documents, bandes magnétiques) d’un hypnotiseur mort. 

Etudiant de lettres anglophone et mauvais fils, moine zen manqué (il prononça ses vœux sur le ton d’un acteur de nô mais ne supporta pas la vénération que lui accorda une vieille dame mourante), pigiste à la Gazette de Kyûshû après une expérience volontaire de travail en usine, Yumeno Kyûsaku a publié une cinquantaine de nouvelles et une dizaine de romans courts, tous à ce jour inédits en français, avant d’achever Dogra Magra, ce monstre de 700 pages commencé en même temps que sa première nouvelle et reconduit pendant plus de dix ans jusqu’à son achèvement en 1935, moins d’un an avant sa mort par hémorragie cérébrale, à quarante-sept ans, dans l’indifférence générale. 

Dogra Magra est circulaire, érotique et angoissant, ré-instaurant la métaphysique immémoriale dans le contexte aliéniste le plus plat. Dès la première ligne, le lecteur est pris dans une spirale sans fin de questionnements sur un récit fermé, incubateur et maudit, et dont sa propre vie – par débordement de la lecture du livre-dans-le-livre dans la vie du héros de Dogra Magra – n’est plus qu’un produit dérivé. Le sujet du livre y remonte progressivement, par recoupement des documents successifs dont le roman est composé : c’est la création d’une nouvelle science hors les murs, la « Thérapie de l’émancipation des aliénés », où l’on considère l’homme comme le produit d’une légende inscrite dans son cerveau, et que les médecins lui font rejouer – à moins qu’ils ne la lui injectent de force – dans le but, disent-ils, de l’en libérer. En 1935, Yumeno Kyûsaku a déjà construit le mausolée de la psychanalyse. Comme s’il l’avait lui-même inventée, il en connaît tous les rouages, et fait remonter à la surface tous ses impensés pour mieux en déjouer la puissance sinistre.

Mais le plus self-conscious des écrivains insulaires, c’est encore José Lézama Lima. Mort en 1976, dix ans après la publication de son immense roman, interdit de voyages par le gouvernement castriste qui supportait mal l’apolitisme de ce best-seller amphigourique (la première édition de Paradiso fut épuisée en un jour), le « Raymond Roussel des Caraïbes » ne sortait jamais de son appartement du 162 de la rue Trocadero et son érudition légendaire – à faire pâlir Nodier, Gourmont, Borges et Papini réunis – était surtout savoureuse d’approximations, de mésusages lumineux, de sens court-circuités. Seul parmi nos trois maîtres, Lézama a conçu le projet du roman poétique comme parachèvement de l’expérience insulaire, et, par extension, substitut pur et simple de celle-ci. Pour cela, il a créé le concept-maison de surnature. Partant de la pensée pascalienne selon laquelle, la nature de l’homme étant perdue, toute culture devient sa nature, le déracinement, réévalué positivement, devient la piste de décollage pour un voyage dans les cultures, conceptions, cultes, superstitions : « Nous vivons désormais une époque où la culture est aussi une seconde natureL’extrême raffinement du verbe poétique devient aussi primordial que les sortilèges tribaux. »

Tout peut et doit donc être associé avec tout, l’essentiel étant de forger le plus grand corpus d’images possibles : des images qui imprègnent le cerveau et dirigent magiquement les rêves du lecteur. La pénétration de l’image dans la nature engendre la surnature. On entre dans chaque phrase comme dans un jacusi qui est également une marmite bouillante, où sont plongés légumes mythiques, fruits anecdotiques, viande poétique et poissons ésotérico-philosophiques, mais dans lequel le plat principal, c’est soi-même. Chaque idée engendre un animal qui produit un parfum qui renvoie à une saynète érotique et stellaire, une image entièrement isolable de son contexte d’apparition et qui devient pure matière de métempsychose de l’auteur à travers le lecteur. C’est ce que Lézama Lima appelle la Voie Oblique de l’image : Lorsque Saint Georges terrasse le dragon, c’est son cheval qui tombe foudroyé. Paradiso est un roman initiatique sur la respiration. Le récit commence par une crise d’asthme du héros, José Cémi, traité comme un épisode mythique. Il se compose de mille récits entrecroisés et reliés par des questions de tempo (les récoltes, le travail et les loisirs, l’ennui, les temps de cuisson, le nombre d’érections d’un jeune homme confrontée à plusieurs partenaires sexuels) pour s’achever en apothéose sur l’apprentissage, par son maître poétique, Oppiano Licario, des deux rythmes qui composent son apprentissage sensible : sistaltique et hésicastique, des passions tumultueuses à l’équilibre spirituel, à partir desquels il devra se réaliser littérairement sur la Terre. La lecture de Paradiso est un transfert de puissanceOn peut ne pas rentrer dedans, mais si on y a posé ne serait-ce que la première phalange du doigt d’un pied, alors on ne le quittera plus. 

On ne lit jamais un grand roman, on prépare sa relecture. Et tout grand livre prend en charge cette modalité suprême, UlysseDogra Magra et Paradiso la parfaisant à un tel degré qu’elles en viennent même à ajourner sa réalisation. Toute flèche tirée par un archer zen dépasse sa cible. Ulysse sera reconduit dans Finnegans Wake comme la nuit succède au jour, et Paradiso atteindra l’infini dans l’inachevé et posthume Oppiano Licario, dont l’écriture dût passer par l’expérience du décès de l’auteur, qui en est un des motifs de composition – à l’image de son héros éponyme, et dont les œuvres se poursuivent par-delà la mort. Ainsi, une nuit de 1976, José Lézama Lima fendit le rideau de velours rouge de la Nuit des Temps, fit le signe cabalistique de l’espérance, et traversa les Terres Interdites à la vitesse infinie de l’image. Avant de n’être lui-même plus que cendres mêlées au sable, il nous rapporta de l’au-delà ce livre qui fait de la Terre un Paradis, et de notre vie un de ses plus beaux rêves, pour toujours. « Sa vie avait eu la même force germinative que la mort et maintenant, dans la mort, il avait la même force germinative que la vie. »