Texte écrit pour un livre en défense de Placid qui s'était pris un procès à la con prétendant qu'il avait offensé la police en dessinnant un policier avec un groin de porc (n'import quoi). Les bénéfices des ventes allaient dans une cagnotte pour payer les frais de procédure de Placid, puis ensuite d'autres dessinateurs emmerdés par les autorités.
- Ainsi, j'ai aimé un porc.
Arthur Rimbaud
Dieu est un vieux cochon qui a perdu son groin. Les policiers de tous les coins du monde ne sont pas des fragments épars du groin manquant de Dieu, comme les morceaux de vase brisées de la kabbale hébraïque ; mais la somme de tous leurs nez est équivalent au poids exact de celui-ci. Le Livre des cent voyages de saint Faciès résume les choses ainsi : « Le Porc est dans l’œil du Regardeur (…) Ce que tu vois dans l’œil de ton frère n’est pas la manière dont ton frère te regarde, mais ce que tu crois être la manière dont il te regarde. » (VII, 16-17).
Cette distinction archaïque est essentielle. Elle explique qu’un facteur d’erreur se soit introduit à l’intérieur des arcanes du droit constitutionnel, dont nous pâtirons tous, tôt ou tard, tant que nous n’aurons pas fait de nos simplifications interprétatives (voir un museau à la place d’un nez, une tête de cochon à la place d’une tête de Christ) un indice révélateur du fonctionnement de notre conscience, réductrice et conservatrice, et du démon de l’analogie une sphère séparée du pouvoir juridique. « Il y a quelque chose de pourri dans le Royaume du droit » notait déjà Walter Benjamin dans Critique de la violence (1921), un des textes les plus radicaux jamais écrits sur la police comme « fonction ignominieuse » : « Il est faux d’affirmer que les fins de la police seraient toujours identiques à celles du reste du droit, ou simplement qu’elles auraient un lien avec elles. Au fond, le « droit » de la police indique plutôt le point où l’État, soit par impuissance, soit en vertu de la logique interne de tout ordre juridique, ne peut plus garantir par les moyens de cet ordre les fins empiriques qu’il désire obtenir à tout prix. Ainsi « pour garantir la sécurité », la police intervient dans des cas innombrables où la situation juridique n’est pas claire, sans parler de ceux où, sans aucune référence à des fins légales, elle accompagne le citoyen, comme une brutale contrainte, au long d’une vie réglée par des ordonnances, ou simplement le surveille. »
Et tous les enfants chantent : Hey pig… Piggy Pigs… Piggies… Cops & Queer… A simple trick you simple pigs… Beautiful like a rock in a cop’s face…
Retourne en Chine, espèce de hongrois. Dans le monde inversement réel (dont le visage prospectif est celui d’un petit homme bossu et boiteux au sourire de mort qui ressemble comme deux goûtes de sang à Richard III : Nicolas Sarkozy, synthèse physique répulsive de la fusion des pouvoirs exécutifs, juridiques et médiatiques ; la star et le maton, le porc à queue de paon), les théologiens scolastiques et les intellectuels engagés réfractent chacun un fragment de policier dans le miroir de leur interprétation. Le journalisme est la continuation de la violence policière par d’autres moyens.
On le sait : la police se sent drôlement débordée aujourd’hui – avec ses quotas de réussite exigés ; et le pouvoir juridique voit sa sphère progressivement empiétée par un pouvoir médiatique de plus en plus omniprésent : les émissions de télévision se distinguent de moins en moins de tribunaux privés à la M le Maudit, où l’on prétend compenser, à l’aide de chroniqueurs (figure « ignominieuse » si l’en est, où se mêlent les types du courtisan, du procureur et de l’amuseur), les jugements rendus pas assez tôt sur les individus coupables de pensées dangereuses. Adoncques tous tentent, avec la maladresse qu’on leur connaît, de délimiter le champ exact d’opérations divines sur la Terre. « Who are the Brain Police ? »
Ainsi, chaque homme posséderait ou devrait posséder un policier pré-cognitif au nez de cochon sur son épaule – comme un oiseau féminin sur le dos d’un hippopotame perdu dans ses pensées – et qui le surveillerait. Pourquoi le surveiller ? Pour le faire déraper comme un mille pattes dans le blasphème ou l’illégalité. Pour créer des facteurs de désordre et s’imposer ensuite comme les seuls qui puissent rétablir l’ordre. Pour accroître la haine de sa fonction et donc la nécessité de sa conservation impérieuse : le coup classique, quoi. Tous les pires hommes de pouvoir se rejoignent sur certains points, et sont comme les différents moments, contradictoires parfois, d’un seul dictateur qui vivrait autant que l’humanité.
Qui protège celui qui me protège ? Qui surveille celui qui te surveille ? demande un faux enfant au visage de soleil, et aux dents comme trente-deux soleils. C’est un jeu de dupes, répondent d’ores et déjà les ennemis du prochain culte. Les opérations de censure ne reposent pas sur une pieuse volonté, mais sont des manœuvres insidieuses de pénétration de la pensée pour une formulation plus adéquate des affects nécessaires à la conservation d’une situation préexistante. Mais tout censeur vit aux dépens de celui qui l’écoute, et, pour être un hors-la-loi, il suffit simplement d’être honnête. D’ailleurs, tous les spécialistes le savent : depuis toujours, le groin manquant de Dieu est conservé dans une pièce circulaire, dans les souterrains labyrinthiques poussiéreux d’une île déserte, surveillé par un œil de flic en forme de kiwi psychédélique qui sert de contact avec l’extérieur. Seuls quelques maîtres ont les clés et ils n’ont pas l’air hyper sympas.
Légendaire moralité. Au commencement du monde, un sage sympathique nommé Lao-Tseu proposa bien de laisser la Terre en l’état, de remplir le ventre des hommes et de leur foutre tous anarchiquement la paix : « Si le mérite des hommes n’est plus favorisé, la contestation ne pénètre plus les gens du peuple. Si les biens précieux ne sont plus recherchés, le vol disparaît de l’esprit du peuple. (…) Plus croissent les lois et règlements et plus augmentera le nombre des voleurs et des brigands. (…) Par la vertu du non-agir, l’ordre se maintient, naturel. »
Mais son ennemi, qui avançait sur le dos d’un cheval mort, décida au contraire de créer une première milice qui opérerait comme un facteur d’ordre : « Avec les hommes, dit-il en soupirant, avec les hommes – après tout, on ne sait jamais… »
Et c’est ainsi que naquit le désordre, dont on reconnaît la trace par la perception fugitive d’une queue de renard qui s’échappe dans une croisée de chemins.
De quelque côté qu’on la prenne, la police est irréformable : on l’a interprétée, il s’agirait plutôt de la détruire.