Un grand disque, c’est un disque qui rend tous les autres inaudibles. Anonymous est un très grand disque: exigeant et cohérent, objectivement nécessaire pour purger l’âme contemporaine, malade de ses indénombrables démons. Duane Denison, Mike Patton et John Stanier y réalisent l’opération monstrueuse qui manquait au XXe siècle et sans laquelle le XXIe faillirait à ses propres enjeux. La musique folklorique des Indiens Hopis (telle que retranscrite à la fin du XIXe siècle par Natalie Curtis Burlin) et le post-rock le plus dur et le plus percutant y fusionnent ensemble dans un nouveau matériau inconnu : une musique agressive et sainte, mutante et monstrueuse, qui n’est plus ni indienne ni blanche, ni du nord ni du sud, mais détournée de toute pseudo-identité culturelle, et dirigée vers le centre dans une relation immédiate aux puissances. Très différent des deux premiers albums du groupe, porteurs d’un rock superbement brutal mais encore assez conventionnel, Anonymous est un disque où l’on entend concrètement brûler le feu sacré et la relation ambivalente (angoisse et désir) que l’homme entretient avec les forces de la nature. L’album ne va pas sans une récapitulation sauvage de toute l’histoire du rock à l’aune de la tradition amérindienne : on y entend même, ici et là, des échos des Residents, de Black Flag, des Melvins, du Reznor de The Downrad Spiral, des éléments curieusement new wave et même des accents sparksiens dans le chant halluciné de Patton… Mais c’est comme si tout cela était déjà présent dans la voix des indiens morts & anonymes invoqués, déjà présent dans une musique qui porte, prophétique, le chant de la victoire du chaos, divin et destructeur, sur notre civilisation à bout de souffle.