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Chronique Robert Wyatt - Comicopera
Paru en 2007

Contexte de parution : Rock & Folk





Depuis des années, Robert Wyatt travaille à détruire le cordon sanitaire qui sépare le monde du jazz, mortellement malade, de celui de la pop music. Dans ce nouveau disque, ce n’est plus seulement l’élément « swing » qui apparaît de façon fantomatique (par les shuffles de batterie), mais les mélodies pop elles-mêmes qui basculent dans l’autre monde, se dissipant dans une brume de cuivres, d’archets menaçants, de voix samplées et de synthétiseurs plus fragiles et anachroniques que jamais. Le disque se présente comme un album-concept : un « opéra comique » en trois actes (mais on pense plutôt aux dernières pièces de Shakespeare, où les acteurs sont des esprits, disparaissant dans l’air subtil). On y retrouve tous les éléments constitutifs de la poétique wyattienne : son adhésion au communisme révolutionnaire (la reprise de « Hastia Siempre Commandante »), son amour éternel pour sa femme Alfreda Benge (« Just As You Are », superbe ballade northern soul), son athéisme (le swinguant « Be Serious ! »)… L’ambition principale de Comicopera semble être de retransmettre l’atmosphère qui se dégage d’une troupe de musiciens, avec toutes ses composantes et ses rapports de force. Le disque est à cet égard particulièrement réussi : ce qui en fait un bel hommage aux big bands de Charles Mingus ou de Duke Ellington, où chaque soliste est un personnage en soi, traversant un drame (le morceau) faisant lui-même partie d’une épopée plus vaste (le concert ou l’album). Chez Wyatt, ces recurring characterssont Brian Eno, Phil Manzarena, Paul Weller, David Sinclair… Ou encore Anja Gabarek qui signe l’ouverture du disque : le magnifique « Stay Tuned ». Et bien sûr, cette voix aigue et éraillée, flûtée, voilée et déchirante. Une des plus belles voix de tous les temps : Robert Wyatt, ivre du vin le plus triste au monde.