Entrée pour le blog Ici-Bas écrite en juin 2007.
L’homme, c’est comme les colonies, comme l’Amérique ou la Lune : on n’aurait jamais dû y aller.
Nous avons eu tort de nous éloigner des arbres et de nous embarquer pour une errance interminable dans la Langue et sur la Terre. La conscience a alors débarqué dans nos corps, et nous nous sommes retrouvés flanqués d’une tripotée de faux problèmes : l’être, le sujet, l’identité, l’authenticité, la vérité, l’universalité, la civilisation… Au fond, nous n’avons cessé de vouloir nous singulariser, nous faire valoir et nous faire voir. Au bout de cette déviation que nous avons prise, nous avons inventé le dieu qui abolirait tous les autres, le dieu-homme qui rendrait caduque toutes les idolâtries païennes, et qu’un autre homme devrait officiellement représenter. Gloire de la ligne gothique, qui synthétise et rend inutile les lignes grecques et égyptiennes. Au bout de cette route bizarre et détournée, nous avons inventé le pape, l’homme le plus seul au monde, tout seul à pouvoir être pape sur la Terre à chaque instant.
Et le singe est devenu la métaphore parfaite du démoniaque. D’ailleurs, tous les adultes disent ça aux enfants : « arrête de faire le singe. »
Les papes et les singes sont les deux pôles entre lesquels les hommes balancent. Quand nous sermonnons, quand nous généralisons, quand nous parlons au nom de l’humanité et discourons, nous faisons les papes. Mais quand nous lâchons tout, et d’abord nous mêmes, et que nous nous laissons dévaster par les gestes, les airs et les ambiances, nous faisons les singes. Les singes nous ont laissé un souvenir, au moment où nous les quittions : un riff léger et entraînant qui circule dans nos gestes. Quand nous nous habillons, quand nous nous lavons, quand nous nous repassons un souvenir dans nos têtes ou dans nos mimiques, il y a un petit singe qui chante… C’est un présage, un souhait, une promesse de bonheur.
Quand nous serons enfin revenus des dieux, peut-être aurons-nous l’élégance de redevenir des singes.