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Une petite femme
Paru en 2007

Contexte de parution : Ici-Bas

Présentation :

Texte pour le blog Ici-Bas (la guerre totale) écrit en juillet 2007. 






 

 

 

Personnellement, je n’aurais rien eu contre Suzy si elle ne s’était pas aussi grossièrement mêlée de ma vie, et si j’avais pu passer une journée tranquille, sans qu’elle ne se rappelle à mon bon souvenir. Tous les journaux l’adoraient : c’est une vieille histoire. On ne pouvait pas rater une couverture avec Suzy : Elle et sa femme, elle et ses gosses, elle et le gouvernement, elle contre les noirs, elle et la peur d’un arabe, elle et François Hollande, elle et ses amis les stars, elle et ses ennemis les stars… Cette petite femme était comme une amoureuse encombrante. Tous les moyens étaient bons pour qu’on pense à elle, même en mal. Mais il ne fallait pas le dire : si on s’énervait, et si on l’insultait (« Retourne en Chine, vilaine petite femme ! »), elle mettait en œuvre tous les moyens qui lui étaient donnés pour nous faire payer notre affront. 

Parce que la Suzy possédait beaucoup de choses : du pouvoir, de l’argent, et surtout de la bonne vieille visibilité, alors elle réglait facilement ses affaires. Même si ses vengeances étaient ridicules et horribles, on devait lui pardonner : c’est qu’elle avait l’air si malheureuse ! C’est qu’on était obligé de la voir si souvent ! La Suzy m’aimait, mais moi, non ! Et nous étions dans une situation si ridicule que je devais supporter son amour étouffant sans rien pouvoir lui dire. Si elle en avait gros contre les putes, c’est qu’elle ne se vendait pas, elle, elle se donnait. Il y avait bien quelque chose de pourri dans le royaume de l’amour, c’est-à-dire de la justice, et la Suzy, qui avait fait son droit, ne se contentait pas de le savoir : elle s’en faisait frétiller le museau avec un aïoli. 

La petite boiteuse se sentait partout chez elle : la grande réconciliatrice. Mais elle restait sournoise, aux intentions masquées : elle était la reine de chaque coin et recoin, la souris despote de chaque encoignure sombre. Il n’y avait qu’une chose qu’on ne pouvait pas lui reprocher, c’était de ne pas être assez remplie de sa gloire et de sa certitude. Fruit des noces de la starlette et du maton, elle avait une télévision dans le cerveau qui lui servait de maison, elle était bête comme les pieds de son pote de publiciste Christophe Lambert, mais elle se piquait de vouloir s’immiscer dans ma vie. Ce n’était pas être érotomane de dire ça, puisqu’elle m’envoyait même des mails d’amour et des piqûres de rappel pour que je pense à elle les jours où j’avais la chance d’oublier sa vilaine tête. 

La démultiplication des images de la petite femme avait pour conséquence le perpétuel raccordement de chacune à nos nerfs. Nous étions sans cesse un peu plus meurtris, dans nos âmes, par la sienne. À chaque retour de son visage, elle s’appropriait un capital plus important de notre puissance. La Suzy s’exprimait par slogans, avec hargne, et notre cerveau les digérait à la même vitesse qu’il capte sa sale gueule. C’était le sens de la présence de la conscience dans nos corps, la police du cerveau, qui travaillait toujours à nous mettre sous la tutelle d’une engeance extérieure. La magie était tout sauf une superstition pré-scientifique que nos savants auraient réussit à dépasser à travers la Renaissance et les Lumières. La magie n’était que le fonctionnement immanent de nos relations à la Suzy, la façon dont elle continuait à exercer sa volonté sur nous à distance. L’hypnose était chose banale : je n’étais pas un cochon pour croire à un sujet opaque et isolable. La magie, c’était le « pouvoir de loin », comme l’amour chanté par Jaufré Rudel. Elle s’exprimait d’abord dans le souvenir du visage. Comme la conscience était une putain, elle bradait toute nuance au profit de la visibilité la plus simple. Et la gueule de la petite femme restait encore la forme la plus facile à digérer. Miss Nica ou Miss Betty avaient beau me dire que Suzy n’était que l’arbre qui cachait la forêt, cette petite femme avait quelque chose de plus qui me faisait frémir. Ce qu’elle avait de plus, c’est qu’elle me disait sans arrêt qu’elle m’aimait. Et elle était si bête et son instinct était si perverti que, au fond, elle devait penser qu’elle m’aimait vraiment. Elle ne supportait pas de voir à quel point je ne l’aimais pas. Pardon, petite femme ! Je n’aime pas les représentants, je n’aime que mes amis. Et venir me brouter le chou n’est pas la meilleure méthode pour m’inspirer de bons sentiments à ton égard. Ca me donne plutôt envie de te gifler ta sale tronche d’étoilette schmittienne.