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Ween - La Stratégie de la balle dans le pied
Paru en 2007

Contexte de parution : Weenwillrockyou

Présentation :

Texte sur Ween pour un blog créé alors par Emmanuel Plane alias Philippe Dumez, weenologue s'il en est. 






 

 

Depuis « Chocolate And Cheese » (1994), Ween conjure son succès planétaire possible par ce que, à défaut d’autres termes, nous appellerons la stratégie de la balle dans le pied. Les Ween sabotent le potentiel commercial de chaque nouvel album par un premier morceau irrémissiblement décevant, décourageant, fonctionnant comme un obstacle. 

Sur « Chocolate And Cheese », c’est « Take Me Away », petite rengaine rockabilly à la Thin Lizzy. Très loin d’annoncer les merveilles absolues de l’album le plus funky-princier des faux frères, « Take Me Away » donne l’impression inquiétante d’un disque mal-produit (l’horrible phasing de la voix et de la guitare solo), mini-live (vagues applaudissements sans conviction) et pseudo-énergique (le chanteur s’excite trop vite, pas assez longtemps, remercie trop vite, on ne sait pas bien pourquoi). 

Sur « White Pepper » (2000), c’est le très lourd et embarrassant « Exactly Where I’m At », sans comparaison avec les énergies beatlesiennes refroidies de « Flutes Of Chi », « Even If You Don’t », « Stay Forever » « Falling Out », « Ice Castles » ou « She’s Your Baby ». « Exactly Where I’m At » fait exactement le contraire de ce qu’il dit, mais dit qu’il le fait (ou plutôt qu’il ne le fait pas) : « Let’s begin / With the past in front / And all the things / You really don’t care about now / It’d be exactly where I’m at / And to think / You got a grip / Look at yourself / Your lips are like two flaps of fat / They go front and back and flappity flap » (« Commençons / Avec le Passé Face à Nous / Et toutes les choses Qui t’Indiffèrent / Ce sera Exactement Là Où J’en Suis / Et penser / Que tu en As Attrapé une Poignée / Regarde-toi / Tes Lèvres Sont Deux Pans de Graisse / Elles vont en Avant et en Arrière et font Flip-Flap Flip-Flap »). 

« La Cucaracha » (2007), enfin, démarre merveilleusement mal avec « Fiesta » ; mais, pour une fois, cette faute est conjurée à l’intérieur du disque, par le dernier morceau, qui lui répond, à l’envers : « Your Party » et donne un semblant de nécessité à cette atroce ouverture.

Il ne faut pas confondre la stratégie de la balle dans le pied, avec l’autre système weenien d’ouverture : le déceptif considéré comme un des beaux crimes. Quand le morceau d’ouverture est excellent, comme « I’m Dancing In The Show Tonight » sur « The Mollusk » en 1997 (un numéro de comédie musicale chanté par des personnages de dessin animé) ou « It’s Gonna Be A Long Night » (fantaisie dans le style de Motorhead, « Quebec », 2003), alors, c’est dommage, mais il est tout simplement hors sujet. Il n’appartient pas au disque, et à son atmosphère, mais à un autre disque, qui n’existe pas encore. C’est dès lors le reste du disque qui est, non décevant, mais déceptif, ne comblant pas l’attente du premier morceau, mais partant sur un autre thème, qui, sera, lui, développé jusqu’à ses dernières possibilités (l’atmosphère marine dans « The Mollusk », déployée jusqu’à la chanson de marins « The Blarney Stone » ou l’air à la Phil Collins « She Wanted to Leave (Reprise) » ; l’ambiance dépressive et auto-dépréciative de « Quebec » trouvant son acmé dans l’extraordinaire « If You Could Save Yourself / You’d Save Us All »). 

Il n’est pas sûr que cette stratégie soit totalement consciente, mais elle participe de la mise en réserve de Ween – et se retrouve dans leur performance désastreuse sur MTV en 1994 : Gene et Dean Ween n’ont pas seulement l’air d’avoir trop bu ou trop fumés, ils ont aussi l’air d’avoir trop mangé. A plusieurs reprises, ils ont un mal fou à démarrer un de leurs morceaux (qu’ils jouent pourtant habituellement sur scène avec une virtuosité qui n’a d’égal que le plaisir qu’ils prennent) Dean tient un sourire permanent, et garde sa colonne vertébrale droite, comme pour cacher son état, et Gene, dont le pantalon est trop serré, part un peu maladroitement avec une bouteille de vin rouge. 

La stratégie de la balle dans le pied est éminemment spinoziste. Moins radicalement que Zappa ou les Residents, Ween participe d’une spinozisation de la pop music. Et pas seulement parce que « L’Ethique » est un chef d’œuvre qui commence très mal : par des définitions compliquées sur Dieu et un pastiche embarrassant du vocabulaire cartésien ou une réappropriation bizarre de la méthode géométrique (Descartes est le Lennon & McCartney de Spinoza), masquant alors les purs trésors des parties suivantes ou l’extraordinaire vivacité des scolies. Mais aussi parce que cette ouverture répulsive est volontaire, puisque « L’Envie est la Haine elle-même, c’est-à-dire une Tristesse, en d’autres termes une Affection par laquelle la puissance d’agir d’un homme ou son effort est réduit. Mais l’homme ne s’efforce vers une action et ne désire la faire que si elle peut suivre de sa nature telle qu’elle est donnée ; donc l’homme ne désirera pas qu’aucune puissance d’agir ou (ce qui revient au même) qu’aucune vertu soit affirmée de lui, si elle appartient en propre à la nature d’un autre et est étrangère à la sienne ; et ainsi son Désir ne peut être réduit, c’est-à-dire qu’il ne peut être contristé parce qu’il considère quelque vertu dans un être dissemblable, et conséquemment il ne peut lui porter envie. Mais il portera envie à son pareil qui est supposé de même nature que lui. »

Comment mieux masquer sa lumière qu’en ouvrant son disque avec une chanson ridicule ? Comment mieux garder en réserve sa grandeur et sa poésie qu’en l’entourant de stupidité et de lourdeur ? Qui veut vivre heureux parmi les hommes ne doit faire envie ou honte à personne, ne doit donner ni son désir ni son accomplissement personnel en exemple, car du pouvoir qu’il tirera, il ne récoltera que la tristesse et l’empêchement des autres. Il fera des hommes qu’il aura asservis à sa puissance des disciples qui ne lui apporteront rien : leur impuissance, leur ennui, et éventuellement leur jalousie, leur haine. Sans ennemis et sans disciples, Ween est aujourd’hui une figure essentielle de ce spinozisme pop.