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Radiohead - Gravité de l'arc-en-ciel
Paru en 2007

Contexte de parution : Standard

Présentation :

Texte sur l'abum In Rainbows de Radiohead écrit pour le magazine Standard. 








Le problème de la chanson engagée, c’est que, la plupart du temps, elle parle politique sans en faire. Elle nous enrobe de belles paroles militantes pour mieux nous payer en monnaie de singe. Le groupe Radiohead a durablement souffert de cette situation : exprimant une émotion qui part de l’opposition à son époque, et tout d’abord sous l’angle de la dépression comme état naturel de l’homme contemporain (leurs deux premiers albums). À partir de OK Computer (1997), ses membres n’ont cessé de chercher des alternatives à cette situation, des soins qui soient poétiques et politiques, même si, en fin de compte, ils échouaient toujours, ou disaient échouer et achevaient leurs épopées sur une note pessimiste (« Cheap sex and sad films / Help me get (back) where I belong / I will see you in the next life / Beautiful angel » sur « Motion Picture Soundtrack »). La mutation, les noces de l’homme et de la machine, faisant déraper les deux vers l’inconnu, étaient au cœur de Kid A (2000) et de Amnesiac (2001). Sur Hail to The Thief (2003), suite à l’accélération de la catastrophe présente et ses dommages en termes de vies humaines, Radiohead a préféré compenser la lenteur de l’expérimentation par la rapidité d’exécution ; témoin l’urgence qui traverse tout le disque, de « 2+2=5 » à « A Wolf At The Door » (peut-être leur plus belle chanson). 

Avec In Rainbows, il semble que Radiohead passe par une nouvelle transition, ce qui fait du disque un petit frère de OK Computer, soit un album tourné à la fois vers ce que le groupe a été et vers ce qu’il pourrait être. Ce qu’il a été : un groupe à la fois extrêmement inventif et terriblement auto dépréciatif  (« How come I end up where I started / How come I end up where I went wrong »). Ce qu’il pourrait être : une arme efficace pour sortir d’un état apathique, comme sur « Faust Arp » ou « Videotape », un vecteur d’autorisation qui marie la responsabilité (politique, écologique, économique) à l’énergie sauvage du guerrier : « No matter what happens now / I wont be afraid / Because I know today has been / The most perfect day I’ve ever seen. » Une des inspirations principales du disque est le dernier roman de J. G. Ballard, Que Notre Règne Arrive (2006), mais on pense évidemment au Gravity’s Rainbow de Thomas Pynchon (1973), toujours aussi pertinent dans sa vision d’une destruction intégrale de l’espèce humaine (l’avènement du post-humain est également un thème constant de Radiohead : « I’m trapped in this body and can’t get out »), comme le développement de la Zone où habitent tous les exclus de l’Histoire – anticipant l’espace du Web, dans lequel désormais Radiohead a décidé de s’installer : cette zone grise du mp3 que l’on peut télécharger en donnant « ce que leur cœur vous dit, ma bonne dame ». Alors que le grand roman de Pynchon échoue dans un cinéma tentaculaire, l’Orpheus Theatre, où Nixon s’apprête à lâcher l’ultime fusée-bombe, faisant le grand saut et fondant sur la planète avec la violence technologique d’un ange exterminateur, Thom Yorke, ange à l’envers, achève le disque en chantant « I’ll hit the bottom and escape » – ce qui rappelle également Rimbaud (« J’ai eu raison dans tous mes dédains : puisque je m’évade ! ») dont la première illumination commence, on s’en souvient, par la prière d’un lièvre à l’arc-en-ciel : « Aussitôt après que l’idée du déluge se fut rassise. » In Rainbows accentue encore d’avantage le côté « groupe de transition » de Radiohead : ils sont « dans l’arc-en-ciel ». Ce qu’il y a de l’autre côté, nous ne le savons pas encore. Son auditeur serait l’idéal barbare au grand cœur, le pirate à l’âme noble qui conduirait l’arche de notre époque déprimante, égocentrique et malveillante, jusqu’aux vertes vallées de la suivante, dont les trois maîtres mots seront : curiosité, désintéressement et bienveillance.