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Prélude à l'Agonie - Feue Blandine sauce Gribiche
Paru en 2014

Contexte de parution : Compagnie du Zerep

Présentation :

Texte écrit pour la pièce Prélude à l'Agonie de la Compagnie du Zerep joué au Théâtre du Rond-Point en janvier 2014. C'est ma première collaboration avec le Zerep. Y en aura beaucoup d'autres !






 

 

SCENE 1 : TRUELLE

TRUELLE (seul, debout devant son pupitre et comptant du bout de sa plume le nombre de lignes qu’il vient de pondre) – 634, 635, 636. Encore trente lignes d’épate pure, dont une vingtaine d’alinéas, un petit pot-au-feu de points suspensifs et une coupure à effet pour finir, si, avec cela, le lecteur ne se déclare pas satisfait du travail de mézigue, il pourra s’aller coucher au milieu des pelures d’oignon. Quel métier. Allons, ma petite épaule de porc, du courage. Prends ton huile de foie de poisson ! Poisson ou fromage je ne sais pas. (il se met à la besogne, se dictant à lui-même à haute voix) « Cependant, bien que l’antique horloge eût depuis longtemps, dans le silence de la nuit, sonné les douze coups de minuit… »

S’interrompant. 

Les douze coups de minuit !... Quel métier ! Les douze coups sont treize.

Il hausse les épaules, puis poursuit. 

« … Le vieil ermite levait sa lanterne. Un manteau de couleur foncée l’enveloppait des pieds à la tête. Il regardait la scène avec des yeux secs. »

S’interrompant.

Je comprends à peine ce que j’écris…

Coups frappés à la porte de droite.

Allons bon ! J’espère que ce n’est pas ma femme.

Il dépose sa plume. Nouvelle grêle de coups dans la porte.

Eh ! Une minute, que diable !

Il va à la porte qu’il ouvre. 

Ah c’est toi. 

 

SCENE 2 : TRUELLE, BLANDINE

BLANDINE – Eh bien ! En voilà du mystère ! Tu es en plein œuvre au noir ?

TRUELLE – Du tout. J’avais chevillé la bobinette et poussé le verrou, étant pressé par ma copie et craignant qu’on me dérange. Entre. 

BLANDINE – Ferme vite la porte, que l’inspiration ne se sauve pas comme un gecko des sables. 

TRUELLE – Tu as toujours quelque chose de croquignolesque à me servir. 

BLANDINE – Eh ! On n’a pas idée, aussi, de se donner de l’importance au point de se mettre sous clé comme une bijouterie de luxe. Tu te prends au sérieux, ma parole. 

TRUELLE – Tu es bête. 

BLANDINE – En tous cas, je n’ai pas le ridicule de me confondre avec Lord Byron. Toc !

Clignement d’œil. 

TRUELLE – Ne sois pas méchante par système. Où es-tu allée pêcher que je me confonde avec Lord Byron ? Je t’explique que mon travail… (Au mot de travail, Blandine part d’un bruyant éclat de rire) Tu es mal venue de me le jeter au nez. Si tu crois que je le fais pour mon plaisir, tu te trompes. 

BLANDINE – Et si tu crois le faire pour le plaisir du Baphomet, tu te trompes encore bien davantage. 

TRUELLE – Quel singulier agrément peux-tu prendre à ne me dire que des choses qui me déchirent le visage ou ayant l’intention de le faire ?... Bah, nous verrons bien, de nous deux, celui qui rira le dernier. Patience, mon petit loup, patience !

BLANDINE – Quoi ?

TRUELLE – Patience, te dis-je. L’heure est proche !

BLANDINE – Mais quoi ?

TRUELLE – Sais-tu ce que tu me rappelles ?

BLANDINE – L’étoile Absinthe. 

TRUELLE – C’est prodigieux. Tu as la pierre d’émeraude tombée du front de Lucifer à la place de l’œil. Mais peut-être ferions nous bien d’aborder les choses sérieuses. Tu as à me parler ?

BLANDINE – C’est probable. A moins que je ne sois venue exprès pour recueillir comme du sang de nouveau-né les paroles tombées de tes lèvres. 

TRUELLE – Alors ? Tu désires ?

BLANDINE – Du gn’argent. 

TRUELLE – Tu n’en as donc plus ?

BLANDINE – Quelle bestion. Belle Question. Nen je non ai plus. Sous-nommes nous… Nous sommes saouls. Nous sommes le 1er Octobre.

TRUELLE – Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu bégaies maintenant ?

BLANDINE – Pan je n’en puis plus ; je n’en peux pan plus ; je n’en paie plus.  

(Elle crache au sol)

TRUELLE – Patience !

BLANDINE – Duty… Rudy… Tu dis ?

(Elle crache à nouveau)

TRUELLE – Pleure les roches ! Fleur les poches ! L’horreur est proche ! Mais beuglons les petites tombes ; réglons les petits comptes. 

(Truelle crache également)

BLANDINE – Suisse an ; huit cents ; tu le suces bien… 

TRUELLE – Huit cents. (Feuilletant les billets) Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, sept, six, cinq, quatre, cinq, six, cinq, six. Voilà l’arrête. La fête. L’affaire. Et maintenant bave. 

BLANDINE – Je braie ? Tu salves ?

TRUELLE – Bave je te dis. 

BLANDINE – Sermi. Surmerde. Mardi. 

Blandine sort. 

 

SCENE 3 : TRUELLE

TRUELLE (seul, debout devant son pupitre et comptant du bout de sa plume le nombre de lignes qu’il vient de pondre) – 637, 638, 636, 643. Encore vingt-six lignes infudibuliformes avec des coupures de dés et un aïoli d’alinéas ou encore une parenthèse qui coule comme de la grosse bibiche et mézigue aura bamboché le lecteur couché pour le retourner et le couper menu. Quel pastis. Allons, encore un peu de soupe à la courgette et de l’huile de poisson-chat. 

S’interrompant.

Ce que j’écris est encore plus mal-bidulé que de la paupiette de fesse. 

Coups frappés à la porte de droite.

Chiotte ! J’espère que ce n’est pas ma femme. ENCORE. 

Il va à la porte qu’il ouvre. 

Ah c’est toi. 

 

SCENE 4 :  TRUELLE, JOHANN

JOHANN – Eh bien ! en voilà du mystère ! Tu es en plein œuvre au rouge ?

TRUELLE – Tu dors. J’avais fessé le Pérou, étant pressé par ma copie et craignant qu’un ami me dérange. Entre. 

JOHANN – Gloire à Satan.

TRUELLE – Gloire à Satan. 

JOHANN – Ferme vite la porte, que ton élixir de chauve-souris ne se dissipe pas.  

TRUELLE – Tu as toujours quelque crotte à me dire. 

JOHANN – On a pas idée, aussi, de se donner de l’importance au point de se mettre sous clé comme une momie du Louvre. 

TRUELLE – Tu ne peux pas comprendre. Blandine me rend fou, mais alors fou. Elle prend un agrément bien singulier à m’assaisonner des sauces blessantes. Je n’en puis plus. Mais je manque à tous mes devoirs. Pose donc une fesse quelque part, tête de cul. Tu veux boire un petit verre ?

JOHANN – Mais avec plaisir. 

TRUELLE – Ernestine, deux verres d’huile de moteur. 

ERNESTINE – (hors décor) J’arrive, monsieur. 

TRUELLE – Crois-moi, mon vieux, Blandine est insupportable. 

JOHANN – Mais as-tu pensé…

TRUELLE – Quoi donc ?

JOHANN – A en faire un autre usage ?

TRUELLE – Un autre usage ? 

JOHANN – Tu sais bien que la société a besoin d’une sacrifiée… On va ouvrir la loge Belzébuth au Bois de Boulogne. 

TRUELLE – Comment ? Au milieu des… ?

JOHANN – Au milieu des… Les travaux pour la réalisation du tombeau sont bien engagés. Le préfet de police nous a donné l’autorisation ; l’archiprêtre a rédigé les rituels. Il ne manque que la charmante petite poupoule que nous décapiterons. 

TRUELLE –Euh, attends, on en reparle, mais…

Coups frappés à la porte de droite.

Allons bon ! J’espère que ce n’est pas ma femme.

Il met du temps à se lever. Nouvelle grêle de coups dans la porte.

Eh ! Une minute, que diable !

Il va à la porte qu’il ouvre. 

Ah c’est toi. 

 

SCENE 5 : TRUELLE, JOHANN, BLANDINE

BLANDINE – Eh bien ! En voilà du mystère ! Tu es en plein œuf au plat ?

TRUELLE – Du tout. J’avais poussé la cheville et bobiné le verrou, étant en compagnie d’un ami avec qui je diffractais la scansion. 

BLANDINE – Ferme vite la porte, que la scansion ne se sauve pas avant que vous ne l’ayez déplumé.  

TRUELLE – Tu as toujours une plume de Sergent Major dans la glotte. 

BLANDINE – Tu m’excuseras mais j’ai des poux à chercher dans la tête du parquet. 
Elle commence à s’agiter dans la pièce. Pendant ce temps, Johann parle avec Truelle comme si Blandine n’était pas là. 

JOHANN – J’ai l’impression que je souffle dans un mirliton avec toi. 

TRUELLE – Mais pas du tout. 

JOHANN – Alors, on est d’accord pour cuisiner la belle sauce gribiche ?

TRUELLE – Non. Un instant. Laisse-moi réfléchir. 

JOHANN – Pourquoi hésiter d’avantage ?

TRUELLE – Mais vous n’avez personne d’autre ?

JOHANN – Pourquoi chercher ? Elle serait parfaite. 

BLANDINE (cherchant des trucs) – Mais de quoi vous parlez ?

TRUELLE, JOHANN – De rien. De la pluie. 

JOHANN – J’aurais besoin de ton singe rapidement.  

TRUELLE – Non, non. Pas tout de suite. On s’en retape. On en reparle. 

BLANDINE (cherchant des trucs) – Mais de quoi vous parlez ?

TRUELLE, JOHANN – Du vent. Des fraises. 

JOHANN – Alors, je ne sais pas. C’est peut-être la bravoure qui te manque.

TRUELLE – Je ne sais pas ce que tu me chantes avec ton histoire de bravoure ; mais pour en revenir à une dame dont le sort t’intéresse, si je ne concède pas immédiatement à certain sacrifice que tu me recommandes, c’est que je pense à des considérations d’un ordre public : l’horreur des scandales, le sentiment de ma dignité…

JOHANN – La peur bien naturelle de la peur.

BLANDINE (cherchant des trucs) – Mais de quoi vous parlez ?

TRUELLE (à Johann) – Tu es plus oie qu’un troupe de bêtes ! Ne ris pas comme ça ! Je sens que je vais faire un malheur ! La peur de la peur ! La peur de la peur !

JOHANN – Ben oui, la peur de la peur ! Tu n’as pas de sang. Lucifer a honte. 

TRUELLE – C’est de moi que tu parles ?

JOHANN – Non. De la souris verte.

TRUELLE – Mais elle est raide ! Moi je n’oserai pas planter un couteau en pierre d’obsidienne dans le cœur d’une poulette ? En six mois, j’ai décapité onze de mes bonnes, et je n’ai pas de sang ? Et Lucifer a honte ? D’ailleurs parlant de bonne,  Ernestine !!!

 

SCENE 6 : TRUELLE, JOHANN, BLANDINE, ERNESTINE

Ernestine, jouée par une femme assez grande, entre et casse à peu près tout sur son passage. 

ERNESTINE – Monsieur est servi.

TRUELLE – Ernestine ! Voyons !

ERNESTINE – Oh monsieur. C’est-à-dire je suis désolée.  (Elle fait tomber les verres, la bouteille d’huile de moteur)

TRUELLE – Qu’est-ce que vous faites ?

ERNESTINE – Oh mais je suis désolé monsieur. JE… SUIS… DESOLEEEEE…. (Elle continue à casser à peu près tout, le liquide se répand au sol) Peut-être pourriez-vous me gratter le dos avec votre pied ?