Seigneur.
Haute Instance du Mal et de la Résignation.
Ecorcheur vif de toutes les destinées.
Vaste ordure mélancolique.
Vieux branleur drolatique.
Miroir de tous nos vices.
Pardonne !
Seigneur, pardonne à l’homme d’oublier le Créateur dans Sa création.
Seigneur.
Destructeur Qualifié de la Folie raisonnante.
Equarrisseur des hommes au loin.
Insupportable enculeur de mouches et infatigable raté.
Docteur Jésus de toutes les tristesses et de toutes les joies.
Pardonne !
Seigneur, pardonne à l’homme d’oublier Qui a créé cette banane et pourquoi Il l’a créée.
Seigneur.
Source et sens de nos échecs réitérés.
Chiffre secret de toutes nos vies ratées.
Incorrigible voleur de nos corps de lumière.
Pardonne !
Seigneur, pardonne à l’homme de voir le sexe dans les choses, le sexe dans la banane, le sucre dans le sexe.
Seigneur.
Pervers catégorique.
Salaud magnétique.
Pardonne !
Seigneur, pardonne à l’homme de danser avec sa banane, de sucer sa petite banane, de faire la scène de la banane.
Seigneur, pardonne à l’homme d’aimer cette banane plus que toi.
Oh et puis non, Seigneur, ne pardonne pas.
L’homme est impardonnable.
Ne lâche rien.
Ne pardonne rien.
Malheureux vous qui sucez votre banane, car la Terre Sans Mal n’est pas pour vous.
Malheureux vous qui n’avez pas faim de l’impossible, mais seulement de votre banane, car vous aurez faim de tout le reste.
Malheureux vous qui vous rassasiez de votre banane, elle sera bientôt finie, la banane.
Votre banane est comme votre insouciante jeunesse : elle ne durera pas toujours.
Votre banane est comme votre âme : à force de faire les cons, vous êtes en train de la perdre.
Votre banane est comme votre vie : on naît, on respire, on meurt, vanité des vanités, la banane n’est qu’une vanité de plus et une poursuite de vent.
Malheureux vous qui vous sucez votre banane, la Terre Sans Mal n’est pas pour vous.
Malheureuses vous les pin-ups qui vous excitez vous-mêmes par vos danses lascives, vous n’exciterez personne d’autre.
Malheureux vous les comiques qui riez de vos propres blagues, elles ne feront rire ni les démons ni les anges.
Malheureux vous les danseurs, bientôt vous danserez avec vos squelettes.
Malheureuses vous les putes, bientôt vous payerez les gens pour qu’ils vous regardent vous branler.
Malheureux vous les pin-ups, vous les comiques, vous les danseurs, vous les putes, la Terre Sans Mal n’est pour vous.
Malheureux serez-vous lorsque le public vous applaudira, vous louera, vous adulera, parce que vous n’accéderez pas à la Terre Sans Mal.
Votre déchéance sera grande sur la Terre comme au Ciel.
La Terre Sans Mal n’est pas pour vous.
Malheur à vous, pin-ups, vous avez votre consolation.
Malheur à vous, comiques, vous avez votre consolation.
Malheur à vous qui êtes mignons, peut-être même êtes vous beaux, car vous serez vieux-beaux, ce qui est pire que d’être laids.
Malheur à vous qui faites tant rire car vous serez symboles de honte plus tard.
Malheur lorsque la critique dira du bien de vous, malheur lorsque vous jouerez sur une scène nationale, malheur quand vous aurez du succès, car c’est de la même manière que les ancêtres traitaient les suppôts qu’ils voulaient déposséder.
Alors je vous dis, à vous qui ne m’écoutez pas : aimez l’inimitié, chérissez l’aberration, bénissez ceux qui vous maudissent ; ils vous réservent toute votre puissance.
Si votre joue est griffée, léchez-la.
Si votre manteau est déchiré, portez-le.
Si votre œil est crevé, ouvrez-le.
Ce que vous ne voulez pas que les hommes vous fassent, c’est vers cela qu’il faut aller – pour devenir vous-mêmes.
Si vous aimez ceux qui vous aiment, aucun intérêt, mais aimez ceux qui ne vous aiment pas, et surtout aimez que ceux qui ne vous aiment pas ne vous aiment pas : ils sont les marches de votre escalier vers la Terre Sans Mal.
Si vous jouez pour ceux qui pensent déjà comme vous, quel gré y trouverez-vous ? Jouez pour ceux qui vous détestent, soyez détestables à ceux pour qui vous jouez, afin de recevoir l’illumination en retour, afin d’atteindre la Terre Sans Mal.
Ne sucez pas la banane de la joie.
Ne mordez pas la framboise de la légèreté.
Ne léchez pas les fraises du sexe.
Sucez le concombre de l’inimitié.
Mordez l’oignon du grand malheur.
Léchez la courgette de la destinée mauvaise.
Votre récompense sera grande ; vous atteindrez la Terre Sans Mal.
Jugez violemment, accusez violemment, critiquez violemment, vous ne serez pas jugés, vous ne serez pas accusés, vous ne serez pas critiqués. Non, en vérité je vous le dis, vous serez haïs, vous serez bannis, vous serez exclus.
Dans cette exclusion, vous oublierez cette banane, vous oublierez ces framboises et ces fraises ; vous retournerez aux courgettes, à l’oignon, au concombre de l’hostilité et de l’inimitié.
On versera dans le pan de votre robe une vaste coulée de bière brune.
On plongera votre tête dans une marre d’amer picon.
On vous noiera dans le whisky du ressentiment et de la destruction.
Me sera-t-il permis aujourd’hui d’ouvrir un tombeau sur la scène ?
Ce tombeau, c’est celui de tous vos monstres.