Contrairement aux fables prisées par les philosophes occidentaux, l’homme n’est pas, n’a jamais été, et surtout n’est pas prêt de devenir le maître et possesseur de la nature. Ce serait même plutôt l’inverse. La nature, apparemment « arraisonnée », instrumentalisée, mise à disposition, souillée et violée par l’homme, poursuit une étrange quête stratégique dans laquelle l’homme n’est guère que le suppôt d’une expérience qui le dépasse, l’adjuvant de mystères dont il feint d’être maître, mais dont la nature – et la nature seule – a les clés. Même la destruction apparente de la nature fait partie de cette quête métamorphique ; même la pollution, le réchauffement climatique ou la fonte accélérée des calottes glaciaires. On peut dire que la nature a un projet. On peut dire que la nature a un plan. Un plan dans lequel l’homme est impliqué comme agent temporaire de ses métamorphoses. Mais, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, en passant par les espaces intermédiaires que sont les taches, les tests de Rorschach, ou même la dimension hallucinatoire des décorations en marbre, la cohérence mystique du plan semble toujours un peu plus nous échapper.
Tout ça c’est dans les œuvres de Abdelkader Benchamma. Toutes les œuvres de Abdelkader Benchamma. C’est comme si Abdelkader Benchamma avait été choisi par la nature pour exposer sa méthode, voire pour la trahir – car la trahison de la méthode de la nature fait partie du plan de la nature. L’homme regarde la nature et croit reconnaître des formes. Il regarde les nuages et voit des moutons, regarde une tache et voit un sexe de femme, s’approche des arbres et voit des visage qui sortent du tronc, et des mains qui se forment à partir des branches : paréidolie. L’homme délire face aux formes non-humaines de la nature. Mais pas seulement : il voit, à travers les formes hallucinatoires que lui présente la nature, un visage que celle-ci lui présente pour le piéger, et pour lui parler d’un monde qui ne le regardera bientôt plus. La nature est une apocalypse et le Temps est proche.
Les images de Abdelkader Benchamma sont des nuages, des grottes, des roches, des explosions de supernovae. Ce sont des symphonies de granit ; des opéras de feu et de lave volcanique ; des romans-fleuves de matière lunaire. Et leurs dimensions sont aussi inhumaines que celles de la nature : elles débordent de partout et s’insinuent n’importe où. Gigantesques, elles sont pleines de détails à la limite du perceptible. On croirait que Abdelkader Benchamma les dessine simultanément avec un microscope et un téléscope, elles tiennent de la souris et de la montagne, de l’elfe et du géant. A petite échelle, elles vibrent d’une vie trop grande : c’est comme si, sortants à peine d’une transformation-éclair, les images tremblaient encore. A grande échelle, elles sont portées par un flux qui pourrait envahir la voie lactée.
Pour ses marbres, Abdelkader Benchamma s’est inspiré de la technique des bâtisseurs, comme celle de Sainte-Sophie (Hagia Sophia) à Istanbul : deux fines plaques découpées du même marbre, placées en symétrie – qui rappellent le test de Rorschach et donc permettent au spectateur de « voir » au-delà de la vision, d’y implanter sa propre « hallucination divine » lors des messes. Lui-même esclave de sa propre symétrie (deux yeux, deux oreilles, deux mains, deux pieds, deux cerveaux), l’homme a besoin de la symétrie pour que la nature ou les taches se mettent à lui parler. La vision de la symétrie l’enjoint à produire des images mentales. Pour ses gravures, Abdelkader Benchamma redessine sur celles de Gustave Doré : Divine Comédie et Paradis Perdu. Il ajoute des éléments de décors, des cordes, des câbles. Bien sûr les anges sont des images projetées sur la vision des hommes, des fabrications dont on peut trouver les articulations et les ficelles grossières. Mais c’est aussi comme si tout sur cette Terre était un décor pour une pièce que nous ne voyons pas, dont nous nous croyons spectateurs alors que nous sommes les acteurs inconscients – observés à notre tour par des êtres dont nous attendrions en vain une étrange bienveillance.
Dans les images de Abdelkader Benchamma, tout est fait pour que le spectateur doute, et du sens de la lecture des dessins, et des plans sur lesquels les observer. Tout est fait pour que le spectateur ne s’y sente pas chez lui, mais anormalement attiré, étrangement mené vers un lieu qui se confond avec celui de sa disparition en tant que sujet, voire en tant qu’« homme ». Il y a des nasses dans les images de Abdelkader Benchamma : des attrapes-âmes – ce sont des filets qui prennent le regard du spectateur comme un poisson. Il n’y a pas d’anges ou d’extraterrestres mais les œuvres elles-mêmes sont des anges et des extraterrestres. Elles tournent leurs yeux vers nous et tendent leurs mains vers les nôtres, mais une fois qu’elles nous les auront prises et soulevé jusqu’au ciel, elles nous relâcheront dans l’espace intersidéral. Car, depuis que le temps que nous sommes ici, il est temps que nous cessions de prendre la nature pour notre bien, et que, à défaut d’en faire notre mère, nous l’écoutions déjà comme notre guide. Toute l’œuvre de Abdelkader Benchammma parle d’un moment où l’homme devient lui-même « nature » à force d’écouter celle-ci. Toute l’œuvre de Abdelkader Benchamma parle d’un moment où nous commencerions enfin, à appliquer, sa méthode.