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Doit-on faire la gueule ?
Paru en 2015

Contexte de parution : Technikart

Présentation :

Pour une raison que j'ai oublié, Technikart m'a proposé de faire une chronique d'une page. Je l'ai fait une fois, parce que, après ce numéro, Technikart ne me l'a plus proposé. 






 

 

Nous vivons une période si ténébreuse que nous sommes obligés de radicaliser notre luminosité. Nous sommes gouvernés par des individus si lâches et si mesquins que nous n’avons pas d’autre choix que de redoubler de courage et de générosité. Et ils font tellement la gueule, que nous, nous avons le devoir d’être joyeux. Nous devons devenir des soufis paniques : dionysiaques et intègres, excessifs et simples, intenses et souriants, aussi charnels que spirituels. 

Baudelaire nous avait prévenu. Ce qui caractériserait notre époque, c’est l’accroissement de la solitude, conséquence de la progression du sentiment d’incommunicabilité. On vivait autrefois, dans des mariages à crédit, des amours mortes depuis longtemps, des haines masquées en mignardises empoisonnées. Maintenant on assume le non-amour. On assume l’amitié et le désir. Et si jamais l’amour devait revenir, alors il serait pure lumière. Mais on ne transigera plus avec notre exigence de lucidité et d’honnêteté. 

Ce qui nous caractérise également, c’est notre misère, toujours plus grande. 1% de la population mondiale possède 50% de la planète. A cette vitesse, une douzaine de riches en possédera la totalité dans moins de dix ans (et ils seront tous incroyablement sinistres). Cette obscure parade nous aura révélé quelque chose : l’étendue de notre générosité. Regardez, sur Internet, les sites de téléchargement gratuit de films, disques, et sur Facebook, cet empressement à vous aider dès que vous avez besoin d’une traduction ou d’une référence. Regardez les réseaux de solidarité qui s’organisent spontanément dans tous les pays alors que la crise s’aggrave. Pendant qu’ils s’empiffrent, nous partageons.

Il est inutile de se forcer à croire aux slogans des chefs – surtout s’il s’agit d’une nouvelle unification républicaine dont le seul objectif est de nous humilier davantage et de justifier les politiques d’austérité comme la surveillance policière. Par contre, nous pouvons nous retrouver en harmonie avec les mystiques de toutes les traditions : gnostiques, hermétistes, kabbalistes, tantriques, taoïstes, ishraqiyun, zen… Cette solitude que nous vivons, ils la connaissaient. Cet appauvrissement, ils l’éprouvaient. Enfin, cette spiritualité sauvage, ils en possèdent la clé. Car nous sommes seuls, pauvres et nous ne croyons en rien. Mais nous avons plus d’hommes en nous ; nous sommes plus riches en monde ; enfin nous sommes plus divins que nos prédécesseurs. Pourquoi ? Parce que nous avons tout retrouvé en nous-mêmes.

Djalâl ad-Dîn Rûmî raconte l’histoire d’un roi qui félicite un soufi pour son ascèse : 

– Ah non, c’est toi qui es l’ascète, répond le soufi. 

– Comment puis-je être l’ascète, demande le roi, quand je possède tant de richesses ?

– J’ai l’expérience de ce monde et de tous les autres, de cette vie et de toutes les autres, dit le soufi : toi, tu te contentes d’une seule bouchée et d’un seul froc.