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Dom Garcia - Des Yeux plein les yeux
Paru en 2015

Contexte de parution : Name Dropping





 

 

Chacun d’entre nous pleure pour être regardé autrement. Ce sont des gémissements de bébés projetés dans la violence du Temps. Ce sont des cris de nourrissons qui s’écrasent contre les murs glacés de la réalité. « Regarde-moi Seigneur ! Au secours, maman ! Ne me quitte pas des yeux, mon amour ! Watch me now, my friend ! Ne me perds pas de vue, petite sœur ! » Ces plaintes sont perceptibles dans le moindre regard, depuis la douceur confiante du sage jusqu’à la crainte hagarde de l’homme politique, en passant par le speculum cruel et compréhensif de l’artiste. Dans un vernissage, un concert, une soirée en librairie, vous croisez tellement de corps. Tellement de regards vous rentrent dedans. Parmi tous ceux-ci, il y en avait peut-être un qui vous avait vu comme personne encore ne vous avait vu. Parmi tous ceux-ci, il y avait peut-être des yeux qui vous ont mis à nu, comme si vous étiez la mariée dont ils enlevaient le voile. Des yeux messianiques et apocalyptiques. Des yeux que vous aviez attendus toute votre vie. 

Ce sont généralement des yeux de peintre, de dessinateur, de photographe. Des yeux qui sont capables de lire dans l’expression individuelle la lutte de chaque instant pour rester debout, ne pas mourir de honte, tenir le coup. Et ce sont ceux-là que Dom Garcia photographie dans Name dropping 2, avec son style inimitable, comme s’il avait plongé la Terre dans l’encre de sèche, et l’avait ensuite aspergé de lait extraterrestre et magnétique, tout en la blutant pour produire des sculptures de marbre et de beurre de lune. Des visages d’artistes, et pas des moindres : les plus grands. On retrouve la puissance imaginative, spiralée et inquiète, de Captain Cavern ; la vision vaudou, à vous découper comme des fruits, de Scott Batty ; la capacité à réinventer son propre regard à tous les instants de Arnaud Baumann ; la lucidité pleine de force de J.C. Menu ; l’intensité guerrière de « Gengis Kahn pataphysique » de Killoffer ; l’innocence visionnaire de Olivia Clavel ; et tous les autres : Kiki Picasso, Paquito Bolino, Joko, Caroline Sury, Franck Knight, Emma Rebato et ses yeux plongés dans une nuit pleine de rêves… Et même un libraire, dont le regard est au moins aussi tranchant que celui des artistes : le magnifique Jacques Noël, brahmane incontestable de l’Underground, de la permanence et du hiératisme d’une statue égyptienne du Musée du Louvre. 

Qu’est-ce qu’on voit dans le visage d’un artiste ? Qu’est-ce qu’on regarde dans le regard d’un homme qui sait regarder ? C’est le mystère qui traverse Name Dropping 2. C’est l’énigme qui nous est offerte tout le long de cette galerie de portraits – et à travers laquelle nous devons dessiner le contour de notre propre question et le portrait de notre propre regard. Les artistes sont des yeux et la photographie est un miroir. Dom Garcia, c’est les yeux des yeux et le miroir du miroir.