Arnaud Baumann et Xavier Lambours sont arrivés dans la rue des trois portes au milieu des années 70 alors que Hara-Kiri était le lieu de création artistique le plus bouillonnant de son époque. Ce n’était pas une rédaction, c’était un trou dans la Terre – a « hole in the world » comme dans la série Angel de Joss Whedon. Une sorte de mine creusée année après année par deux mineurs de fond, Choron et Cavanna. Une enfilade de galeries souterraines où ces chercheurs d’or qu’étaient Reiser, Gébé, Wolinski, Delfeil de Ton, Willem ou Berroyer s’étaient enfoncés les uns après les autres, des casques colorés sur le crâne, chacun sa pioche à la main, pour découvrir les trésors de l’humour bête et méchant. On avait jamais rit comme ça avant. On ne rirait plus jamais comme ça ensuite. Ca valait le coup de creuser encore, creuser toujours, creuser jusqu’à mourir étouffé sous une galerie qui menaçait de s’écrouler : creuser jusqu’au « fond sans fond » de l’Univers…
Et Baumann et Lambours ont photographié, photographié, photographié… Des journées de travail, des nuits de joie, des fêtes de pensées, des orgies de doutes, des rages amoureuses, des embrassades guerrières… Quarante ans d’amour. Ce n’est plus un livre, c’est une lampe d’Aladin. On frotte le Ventre de Hara-Kiri et ils ressortent tous comme les figures animées d’une lanterne magique : Cavanna et son immense moustache, Choron et son fume-cigarette, Reiser en chevalier, Copi travesti, Gébé et son visage de Roi Mongol… Que des figures de Nô ou de Kabuki !
Le livre ne serait pas complet s’il n’était pas aussi une sorte de fête : une préface de Delfeil de Ton, des témoignages et des textes de Jean-Marie Gourio, Sylvie Caster, Luis Rego, Denis Robert, des dessins inédits de Willem et de Kamagurka, etc.
Par amitié, par gentillesse, parce qu’il sait que je suis un fan – et un double fan : de Hara-Kiri et de ses photos ! – Arnaud Baumann m’a proposé d’écrire des portraits de tous les portraiturés. J’ai donc la joie et l’honneur de me promener dans le Ventre de cette Bête. J’y trace des images écrites de tous nos grands aimés : Cavanna, Choron, Reiser, Wolinski, Willem… Ce n’est pas la première fois que j’ai écrit sur Hara-Kiri. Il y a eu Tous les chevaliers sauvages il y a quatre ans, et, il y a deux ans, un texte en ouverture de La Gloire de Hara-Kiri – le très beau livre coordonné par Virginie Vernay et Cavanna. Mais c’est la première fois que j’écris « dedans ». « Dedans » c’est-à-dire près d’eux tous, de leurs totems, de leurs statues, de leurs images, de leurs regards… A les observer, les interroger, les transposer.
Mes textes ne sont certainement pas la raison pour laquelle vous devez acheter ce livre, mais si vous les aimez bien, ce sera une raison supplémentaire. Parce que c’est vrai : nous n’avons pas d’argent, plus d’argent, plus un radis, plus rien… Mais si vous avez 35 euros à foutre en l’air, achetez ce beau livre qu’est Dans le ventre de Hara-Kiri et offrez-le à votre père, votre mère, votre belle-fille, votre voisin, votre actrice préférée, le chanteur de charme qui vous fait languir, la secrétaire de votre dentiste. Achetez-le et plongez tout le monde dedans. Sinon – j’allais dire « volez-le » mais non : ne le volez pas – achetez-le au Monte-en-l’air ou au Regard Moderne après avoir volé la somme dans la poche d’un banquier.
Hara-Kiri a été successivement un beau et grand journal, une équipe, un style, une manière de vivre, une fête, une guerre, un esprit, une planète… Baumann et Lambours nous montrent que c’était aussi une pièce de théâtre : un spectacle crépusculaire comme le théâtre de Séraphin, tendu comme un film de Kurosawa, majestueux comme un Tarkovski. Un moment d’art subtil au milieu de la moitié du XXe siècle. Hara-Kiri était une Apocalypse : des hommes et des femmes dénudés y couraient en hurlant et riant alors que la catastrophe écologique et politique commençait à s’abattre sur nous. La fin du monde a commencé un matin d’automne rue Choron. Depuis, nous ne faisons qu’ouvrir les sceaux les uns après les autres et ils ressemblent tous à des ventres de japonais éventrés.