Texte pour accompagner une exposition nommée Eigengrau.
Nous ne vivons qu’à la surface de la vie. De notre activité psychique, nous savons déjà qu’entre un tiers et une moitié nous échappe, mais alors nous échappe carrément, et glisse entre nos doigts comme de l’eau dans les ailes d’un canard : le temps du sommeil, les rêves confus, les images hypnagogiques, les moments d’absence, l’ivresse profonde et lourde, la défonce radicale, les petites morts. Mais tout aussi bien l’activité non-consciente ou pré-consciente du corps : la digestion, la circulation du sang, l’activité des organes, le transport des pensées. Par-dessus ces gouffres d’ignorance, nous faisons toujours comme si nous étions à l’initiative de quelque chose qui ne cesse de nous dépasser. C’es normal : il faut animer la journée ; il faut mettre la bonne ambiance. Nous sommes les naïfs chauffeurs de salle de « notre » propre psyché. Et « Je » est bien le dernier maillon de cette chaine dans les décisions supposées nous concerner.
Ce monde est une marelle. Les hommes y font des petits sauts, d’espace éclairé en espace éclairé, comme des enfants qui jouent ; comme des équilibristes. Entre chaque espace éclairé de l’esprit, qu’ils s’empressent de traduire et de commenter pour eux-mêmes comme pour autrui, il y a un gouffre, un puits sans fond. Entre chaque fragment de pensée qu’ils attrapent au vol comme si ils l’avaient produits eux-mêmes avec des outils déjà éprouvés et dont ils s’attribuent la paternité, il y a un abîme de la taille des enfers. « Il y a un trou au milieu du monde, nous aurions pu quand même le savoir. » disent Angel et Spike en regardant dans un puits sans fond, dans la dernière saison de la série de Joss Whedon, alors qu’ils se rendent compte qu’il y a des phénomènes tragiques qu’ils ne pourront jamais contrecarrer. Il y a des drames qui resteront pour eux inadmissibles, à jamais.
C’est dans ce trou qu’il faudrait s’installer. C’est dans cet abîme qu’il faudrait naviguer, dans ce gouffre qu’il faudrait apprendre à nager : pour que l’obscurité se fasse moins forte ; pour qu’on apprenne à voir dedans ; pour qu’un jour la tristesse finisse par cesser. Et pour qu’un jour on ait la force, le courage, l’envie de se relever. Car tout ça, ce n’est pas noir, puisque rien n’est noir. Tout ça c’est gris dense. Tout ça ce n’est pas un trou absolu ou un puits sans fond, c’est un puits au fond flou ; un trou relatif. Tout ça ce n’est pas une pensée noire ou une activité silencieuse ; c’est une pensée de valeur RVB 22, 22, 29. C’est une activité CMJN 24%, 24%, 0%, 89%. Tout ça, ce n’est pas noir. Tout ça c’est Eigenlichtou Eigengrau.
En 1915, Kasimir Malevitch expose 39 œuvres suprématistes à la galerie Dobychina lors de la dernière exposition futuriste 0, 10. Parmi celles-ci, on peut voir, en hauteur, dans un angle de la pièce, le Carré Noir sur Fond Blanc. La composition de John Cage 4’33’’ (qui correspond à 4 minutes et 33 secondes de silence) est interprétée en tant que partition par David Tudor pour la première fois en 1952 à Woodstock (New York). C’est également en 1952 que Guy Debord réalise Hurlements en faveur de Sade – qui contient une séquence entièrement noire et silencieuse de 24 minutes. Et de même que le silence de John Cage n’en est pas un, mais l’écoute des bruits accidentels, des sons de l’environnement que les auditeurs sont susceptibles d’entendre lorsque la pièce est jouée, de même, le carré noir ou l’écran noir ne le sont pas, ne le sont jamais – mais des espaces s’approchant du noir, des espaces-frontières avec les gouffres qui composent nos vies et dans lesquels nous devons apprendre à voyager. Malevitch n’a peint, en fait, qu’un Carré Eigengrau. Le carré noir n’est pas noir mais gris dense sur fond blanc. Le hurlement en faveur de Sade n’est finalement guère qu’un cri, peut-être même un piaulement : comme lorsque la personne qui dort à côté de vous crie dans son sommeil et que vous la voyez se débattre dans un étrange murmure étouffé. Nous sommes toujours fatigués le matin; et c’est à force d’avoir trop crié dans notre sommeil des cris que nous étions seuls à entendre.
Eigengrau, c’est le grand flou sombre très inquiétant qui apparaît au commencement de Lost Highway de David Lynch : une sorte de matière noire molle et stagnante dont s’extrait l’homme au réveil alors qu’on vient de sonner à sa porte et qu’il cherche le paquet de cigarettes sur sa table de chevet. C’est un magma visuel et psychique de l’ordre de l’orchestre qui s’accord au début d’un concert, suivi du silence imparfait du public. Tous les matins nous avons été recrachés comme un déchet par Eigengrau. Et même si rares sont les œuvres qui s’y installent comme dans un tourbillon d’obscures tourmentes, toutes se tiennent à une distance, lointaine ou proche, de cet abîme et tiennent leur force ou leur valeur de la tension qui s’installe entre elles et lui. La vie, toute la vie, tient à la familiarité que nous finissons par établir entre nous et le gouffre qu’on nous présente comme notre psyché. Eigengrau n’est pas seulement la princesse que nous devons conquérir. Eigengrau est surtout le dragon que nous devons, non terrasser, mais dompter, adopter ; parce que c’est avec lui, tel le Chevalier Yvain et son Lion dans le roman de Chrétien de Troyes, que nous irons à la conquête du monde. Seuls les fous terrassent les dragons. Les sages les chevauchent et partent avec eux visiter les caves du ciel. Seuls les fous croient que la nuit est noire. Les sages savent voir dans la nuit comme les chats.
Eigengrau, c’est le bout de la vie ; c’est là où la fin est le commencement est la fin. Eingengrau, c’est le nom qu’on donne à ce qui nous sépare de notre réalisation, ce qui nous sépare de notre accomplissement, ce qui nous sépare de notre être. Eigengrau c’est l’espace de notre apprentissage, ou plutôt de notre désapprentissage. René Daumal le disait bien : « Désapprendre à rêvasser, apprendre à penser, désapprendre à philosopher, apprendre à dire, cela ne se fait pas en un jour. Et pourtant nous n’avons que peu de jours pour le faire. » Eigengrau est l’espace daumalien par excellence : c’est le contre-ciel, le palais sans porte, et nous-mêmes cousus dans un sac avec notre peur.
Il faut apprendre à voyager dans Eigengrau car c’est là où nous irons après la mort. Il faut apprendre à voir dans le noir incomplet, parce que c’est en lui que nous apprendrons à briller comme une étoile. Comme l’absence de lumière n’est pas le noir, l’absence de mémoire n’est pas l’obscurité. Comme notre rétine continue d’être sollicitée dans l’obscurité et envoie des influx nerveux que notre cerveau interprète, notre activité intellectuelle continue d’agir dans les « absences » de notre conscience et produit des images, des mots, des musiques. Et c’est celles-ci que les artistes nous rapportent et qui produisent sur nous cette étrange familiarité et cette passion. L’art est là pour nous apprendre à voir dans le noir comme dans la lumière, et dans le jour comme dans la nuit. L’art est là pour nous apprendre à voir dans toutes choses comme dans Eigengrau.