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Wolinski par Vernay - Le Tango de Virginie
Paru en 2016

Contexte de parution : Facebook

Présentation :

Texte pour annoncer la sortie de Le Bonheur est un métier la géniale anthologie de Wolinski réalisée par Virginie Vernay. 






« C’est le tango des génies… C’est le tango de Wolinski ! » 

C’est Choron qui improvise ça, rue des trois portes, dans un documentaire diffusé sur FR3 à la fin des années 80. J’aimerai chanter un autre tango pour un autre génie : le génie de Virginie. Parce que Virginie Vernay est un génie : un génie de la composition des livres. Ce n’est pas du tout évident de se jeter dans l’œuvre chaotique d’un grand artiste et de savoir, avec des fragments triés sur le volet, proposer un livre dense, dur, pur, profond. Les quatre anthologies Hara-Kiri (chez Hoebeke) et « La Gloire de Hara-Kiri » (chez Glénat), « Cavanna raconte Cavanna », « Ca c’est Choron » et enfin « Le Bonheur est un métier » de Wolinski : Virginie est une Ariane qui serait du côté du Minotaure, pas de Thésée. Elle nous tend un fil à travers le labyrinthe d’un génie pour qu’on se perde avec elle, et que cette errance nous révèle notre véritable visage. 

« Le Bonheur est un métier », c’est beaucoup plus qu’une compilation et même un peu mieux qu’une anthologie. C’est un livre de et sur Georges le tueur. C’est « Wolinski raconte Wolinski » ! Virginie « Isis » Vernay a rassemblé tous les morceaux éparpillés d’une autobiographie moitié-écrite moitié-dessinée tracée en filigrane dans l’œuvre monumentale du dessinateur et elle l’a ressuscité pour nous le temps qu’il nous la re-raconte, dans l’ordre cette fois-ci. La gloire de Virginie, c’est qu’elle a réussi à faire un hommage à Wolinski sans que personne d’autre que lui, à part sa femme Maryse, n’intervienne. Bravo ! Dehors, les rafales de petites phrases de stars que n’importe quel mauvais éditeur nous aurait asséné : vedettes ringardes du show-business, intellectuels corrompus et hommes politiques abjects, qui n’en auraient rien eu à foutre du dessinateur génial mais se seraient fendu d’un hommage pompier et ridicule où ils n’auraient pas manqué de reparler de Charlie ou de la « liberté d’expression »… Exit même les témoignages d’amis, et c’est tant mieux parce que, à part Delfeil de Ton, Willem, Berroyer et une poignée d’autres, il n’y avait probablement plus aucun vivant capable de parler intimement d’un des plus grands artistes du XXe siècle. Comme disait Delfeil de Ton : le dernier vivant se tapera toutes les nécros (Cavanna avait dit à la mort de Reiser : le dernier vivant se tapera toutes les veuves ; l’un n’empêche pas l’autre). Virginie Vernay a montré qu’un artiste pouvait, si on l’aidait un peu, faire encore sa nécro lui-même (et peut-être même se taper encore une fois sa veuve). Faire le premier livre posthume de Wolinski en tenant à distance les vautours de la récupération et en conjurant la morbidité des hommages funèbres : Ca, c’est Virginie !

Wolinski, c’est l’émanation du bonheur et de la mélancolie. Pas plus mélancolique que la joie wolinskienne, pas plus heureuse que sa tristesse. Il a même inversé les « humeurs » : plus vous êtes triste, et plus vous êtes wolinskiennement joyeux ; plus vous êtes joyeux, et plus vous êtes wolinskiennement triste. Wolinski, c’est un génie de l’impersonnalité de la subjectivité aussi : plus il parle de lui, et plus il ne parle que de nous. Plus il nous prend dans notre courant de pensée continu, plus il nous noie dans ses doutes, ses désirs, ses demandes, et finalement, plus il nous permet de prendre de décisions ; plus il nous permet de formuler nos résolutions. Il a trouvé quelque chose que personne d’autre n’avait trouvé avant lui, et dont nous héritons tous à un niveau infinitésimal : la capacité de rendre gracieuse l’absurdité définitive de la vie, la volonté de rendre légère sa violence et de ne tenir personne responsable de nos malheurs. D’ailleurs, c’est peut-être ça le bonheur : n’en vouloir à personne, pas même à nous-mêmes. Il y a de la sagesse dans la joie mélancolique wolinskienne. 

Certes, c’est une sagesse parfaitement athée. Pas moins religieux que Wolinski, mais pas moins antireligieux aussi : sa mélancolie comprend toutes les exaltations, et sa joie sait embrasser tous les sacrifices. On connaît la phrase de Chamfort : Jouis et fais jouir sans faire de mal ni à toi ni à quiconque. Personne ne l’a mieux épiphanisée que Wolinski : lui qui était à la fois un communiste sans colère, un veuf sans soif de vengeance, un amateur de luxe sans mesquinerie, un libertin sans vulgarité et un athée sans « laïcardise »… « Le Bonheur est un métier » n’est pas seulement un livre de et à propos de Wolinski. C’est surtout un livre sur nous à travers Wolinski. Nous pouvons rire, pleurer et surtout apprendre sur nous-mêmes en lisant ce très beau livre. Et nous pouvons l’offrir à ceux que nous aimons follement pour partager avec eux notre joie de les aimer et pour qu’ils devinent que leur existence est une des conditions de notre bonheur. Oh well, c’est Noël je crois. Vous n’avez pas de cadeaux à faire à vos amis ? Moi j’ai choisi le mien.