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Buffy - Le petit nom du pouvoir
Paru en 2019

Contexte de parution :

Présentation :

Texte pour le catalogue de l'expo Vampires à la Cinémathèque. 






 

 

Vampire, c’est le petit nom du pouvoir. Le 10 mars 1997 est diffusé le premier épisode de Buffy contre les Vampires, une série créée par Joss Whedon qui connaîtra sept saisons entre 1997 et 2004, suivie par son spin-off, Angel, qui en connaîtra cinq entre 2000 et 2005. Buffy contre les Vampires raconte l’histoire de Buffy Ann Summers, une jeune fille blonde de 17 ans qu’on appelle parfois l’Elue (« The Chosen One »), parfois l’Unique, parfois la Tueuse, parce qu’elle se trouve être la seule à pouvoir combattre efficacement vampires et démons. Whedon expliquera que son point de départ était l’inversion de la formule commune à la majorité des récits d’horreur : la jolie jeune fille blonde qui se fait tuer par le monstre dans une ruelle sombre. Il défaisait alors un poncif esthétique qui avait été gravé dans le marbre par Edgar Allan Poe lui-même (la « mort d’une belle jeune femme » perçue comme le sujet « le plus poétique du monde »), ainsi que les règles implicites de tout récit de vampire depuis Le Vampire de John Polidori en 1819 – où meurent successivement Ianthe, la bien aimée du héros, et la sœur de ce dernier – et Dracula de Bram Stoker en 1897, où la frivole Lucy succombe, même si la sérieuse Mina assiste bon an mal an Jonathan Harker et le docteur Van Helsing dans leur combat contre « le Maître ». On accepte qu’un vieux monsieur et un jeune héros courageux se débarrassent concrètement d’un vampire ; mais quand même pas cette jeune fille qu’il avait élu comme sa proie et séduit jusqu’à l’envoûtement. 

Et Buffy, c’est le petit nom de la guerre. Détournement révolutionnaire du récit fantastique, en subvertissant le « sujet le plus poétique du monde »Buffy contre les Vampires transforme aussi la discrimination des « visages de l’ennemi ». Ainsi, dans Buffy, le méchant sera moins une figure de marginal, d’étranger ou de parasite social (ce que, il faut l’avouer, beaucoup de récits fantastiques ont perpétué, la peur primaire des individus étant celle de l’inconnu) qu’une épiphanie du pouvoir : vieux gourou sentencieux, boyfriend macho et humiliant, politicien corrompu, militaire sans cœur, déesse narcissique, nerd cynique… Une autre règle que Buffy contre les Vampires renverse est la place du rire. Les vampires et les démons de Buffy ont souvent la rigidité intellectuelle de pasteurs évangéliques ou de militants républicains – leurs disciples sont souvent des moines ou des prêtres. Contre le contraste récurrent du héros sérieux et du big bad rigolard – Batman et le Joker, par exemple – dans Buffy, les méchants sont souvent sentencieux et solennels, ce sont les bons qui déconnent à plein tube. Pour toutes ces raisons, Buffy contre les Vampires est assez vite devenue, avec raison, l’archétype de la série pop étudiée par les universitaires américains : la superstar des cultural studies, aux confluences du féminisme, de la politique gender et de la magie. 

Pourquoi y a-t-il des récits fantastiques plutôt que rien ? Le « genre » apparaît au siècle des Lumières, comme l’expression de ce qu’elles tentaient d’enrayer et la conséquence de leur emprise métaphysique et morale – à savoir la disparition progressive, non de la royauté et du christianisme, mais des procédures carnavalesques que la royauté et le christianisme conservaient malgré eux ; non de l’inégalité sociale et spirituelle, mais des procédures carnavalesques qui la compensaient. Le roman gothique d’abord, au XVIIIe siècle, puis le roman ou la nouvelle fantastique au XIXe siècle, et bien sûr toute la littérature d’horreur du XXe et du XXIe siècles, de H.P. Lovecraft à Stephen King, ont donné une expression parfaitement informée et consciencieusement détaillée de ce que les âmes vivaient spirituellement. Depuis désormais deux à trois siècles, ce que nous vivons n’est ni chrétien ni antique, ni juif ni musulman, ni bouddhiste ni hindouiste. Ce que nous vivons n’est pas rationaliste, positiviste ou psychanalytique non plus. Depuis désormais deux ou trois siècles, notre vécu psychique a pour expression authentique le fantastique. Et le cinéma a été la terre promise de son expression imaginale. Ce qui ne l’a pas empêché d’être souvent une expression « conservatrice » voire « réactionnaire » de l’horreur : encore une fois la peur n’est pas forcément bonne conseillère – il n’y a qu’à voir la façon dont sont dépeints les Tziganes dans Dracula de Bram Stoker ou les Yézidis chez Gustav Meyrink – et tout simplement les Noirs ou les Femmes chez presque tous les auteurs les plus géniaux, H.P. Lovecraft inclus. 

Et pourquoi y a-t-il des vampires et des tueuses de vampire ? Parce que le phénomène le plus macroscopique de ces trois derniers siècles est celui de la transmission inversée. Il est probable que la popularisation du vampire provienne d’un ensemble de phénomènes simultanés : la fin de la transmission artisanale par l’essor de l’industrialisation, le vieillissement de la population et enfin l’attraction sexuelle toujours plus grande des vieux pour les jeunes. Le mot lui-même apparaît relativement tard, en 1725, dans des légendes concernant Paole et Plogojowitz, deux soldats autrichiens qui, lors d’une guerre contre l’Empire ottoman, seraient revenus après leur mort pour hanter les villages de Medvegia et Kisilijevo. Mais, s’il faut attendre 1819 pour que le vampire fasse une entrée tonitruante dans la littérature chez John Polidori, les vampires sont partout au XVIIIe siècle. C’est un vrai « phénomène de société ». Dans un article nommé Vampires, Voltaire (pourtant bien vampirique lui-même !) était à deux doigts de comprendre le phénomène : « On n’entendait point parler de vampires à Londres ni même à Paris. J’avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traitants, des gens d’affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple, mais ils n’étaient point morts, quoique corrompus. »

Le vampire c’est aussi le petit nom du sexe. Le rapport au Vampire renvoie toujours à ce mystère érotique qui veut qu’on puisse éprouver du désir pour ce qui ne peut que vous détruire : l’amour malade, le sickamour. C’est bien sûr le fil rouge de tout Buffy contre les vampires, où l’héroïne affronte toutes les formes de « démons modernes » sans pour autant cesser d’être attirée sensuellement par des vampires, soit précisément par ceux qui pourraient lui faire le plus de mal : Angel, Spike ainsi que, dans un épisode où elle finit par le tuer, Dracula lui-même. C’est d’ailleurs de Dracula que la série tient le nom du premier « méchant » de la série, le « Maître », dénomination qui vient du roman de Stoker et exprime bien la dimension « magistrale » du vampirisme. Le vampire est toujours le « maître » parce qu’il est le supérieur hiérarchique en tant qu’instance destructrice sexuellement attirante. Le vampire est l’incarnation de ce monde comme un monde hiérarchiquement dominé par la mort.

Et l’amour ne s’oppose pas à la guerre. Dans l’éthique chevaleresque de Buffy, l’amour ne peut jamais être un repos ou une activité étrangère à la préparation au combat. L’amour, en tant que succession d’épreuves, est même la forme microscopique et intense de la guerre. Est-ce là le grand secret du texte de Bram Stoker, et la réalité de sa relation à l’acteur Henry Irving dont il était notoirement l’ami passionné ? Est-ce là ce que découvrira F.W. Murnau, homosexuel masqué, dans le personnage du vampire, pour Nosferatu ? Est-ce que leur attachement à des amitiés particulières, vécues dans le secret, leur avait fait découvrir un point qui allait structurer l’érotique occidentale au XXe et encore davantage au XXIe siècle : à savoir que, dans nos vies érotiques, nous éloignant progressivement de la dimension biologique et sociale de la sexualité (la reproduction de l’espèce) pour découvrir sa dimension spirituelle et politique, nous n’allions cesser de rejouer et de reprendre une scène traumatique et obsédante, en espérant ainsi la dompter ou en transmettre à d’autres le traumatisme ? Soit : espérer se prémunir d’un mal en s’y exposant toujours un peu plus ? De Nosferatu de F.W. Murnau (1922) à Entretiens avec un Vampire de Neil Jordan (1994), la place du Vampire dans l’imaginaire contemporain n’a cessé de croître dans cette unique dimension, exprimant à la fois le rejet de l’amour bourgeois (associé – et c’est très contestable – au « bien »), l’attirance pour le « mal », mais aussi la volonté de le combattre alors même qu’on se trouve sous son emprise. Une fois définitivement congédiés l’amour domestique et son corollaire, l’illusion de la sécurité (tous deux des extensions de « l’illusion de la vie ordinaire »), l’amour devient une sorte de guerre ou, du moins, une mise en relation de deux psyché dans un système d’attraction et de répulsion qui s’apparente à une intériorisation des notions guerrières. Comme dit Buffy en ouverture de sa Saison 7 : « It’s about power ». C’est une question de pouvoir. 

Oui, c’est une question de pouvoir. Le sens de l’amour, comme celui de la guerre, c’est de rendre visibles les pouvoirs qui agissent invisiblement sur nous. Buffy est la Tueuse  parce que, parmi toutes les armes du pouvoir qu’elle doit mettre en pièces, il y a deux illusions initiales : celle que les maîtres veulent notre bien et celle qu’on est attendu dans le monde comme un messie. Et ces illusions perdurent parce que les salauds nous entretiennent dans celles-ci – pour profiter de nous. Ils jouent la carte de l’élection et c’est une escroquerie. Ils jouent la carte de l’amour et ce n’est qu’une attrape souris. La jeunesse est le luxe du monde. Les jeunes sont la suprême denrée, l’ultime bien dont ne se lasseront jamais les puissants. Le vampire, c’est d’abord le monsieur qui nous propose des bonbons et de monter dans sa voiture. C’est ensuite le patron qui nous dit qu’à force de le sucer entre deux réunions il finira par quitter bobonne et nous épouser. C’est enfin l’homme politique qui nous dit que, si nous votons pour lui, il nous défendra contre la machine économique qui est en train de détruire la planète.

Le vampire dans sa forme archétype, Buffy le combat surtout pendant la Saison 1. C’est le Maître. Physiquement, c’est une caricature maladive du comte Orlok, le « Nosferatu » joué par Max Schreck chez Murnau. Il est toujours légèrement ridicule, répète maladroitement ses litanies, n’a pas tous les repères nécessaires pour comprendre le monde actuel… Mais, dès la Saison 2, il s’agit de désigner les lieux de manipulation ou de prédation là où on ne les attendait pas. En lieu et place d’un vampire crétin comme le Maître, Buffy doit alors lutter contre son boyfriend, Angel, vampire à qui les Gitans ont donné une âme et qui la perd pendant sa nuit d’amour avec Buffy – devenant, comme c’est si souvent le cas, un sale mec dès le lendemain matin… Et ce n’est pas seulement en tant que sale mec, mais même en tant qu’amoureux sincère que Angel peut apparaître comme un « petit nom du pouvoir ». Buffy doit être une guerrière, pas la « copine de Angel ». Buffy pourrait dire, comme Charlotte dans L’Amour par terre de Jacques Rivette : « Ma vie ne doit pas passer par les hommes ! » A partir de la Saison 3, Buffy avance dans les lieux de pouvoir. Le méchant qu’elle doit affronter, c’est Richard Wilkins III, le Maire de sa ville. Homme politique désuet et affable, comme tiré d’un film de Capra, il est très gentil mais il a été envoûté par le pouvoir, et il prépare, en toute innocence, son ultime méfait : une transformation en serpent géant lovecraftien qui passe par la dévoration d’une boîte entière d’insectes répugnants et qu’il appelle son « ascension ». Le personnage du Maire est, à la différence du Maître de la Saison 1, une incarnation du Mal qui ne renvoie pas à un individu dont le cœur est mauvais : on peut sentir, à tous moments, sa gentillesse, mais celle-ci est en disjonction avec la malfaisance profonde de ses actes. Le Maire est déconnecté ; il ne « voit » pas le Mal qu’il fait. 

Dans la Saison 4, on change d’échelle. Buffy combat l’Initiative, une organisation militaro-industriel qui compte donner naissance à un homme « nouveau », une sorte de monstre « transhumaniste » de Frankenstein, mi-homme, mi-robot, mi-démon, Adam, qui protégera les Etats-Unis contre les démons (mais en fait se met à tuer tout le monde et n’importe qui). Si Buffy contre les vampires reprend globalement l’imaginaire vampirique du XIXe siècle pour en affirmer l’actualité, elle n’oublie pas de traduire également l’autre grand thème des deux siècles à venir, l’homme artificiel, le robot, soit le sujet du roman de Mary Shelley, composé exactement au même moment et au même endroit : en juin 1816 à la Villa Diodati, à Cologny dans le canton de Genève, alors même que John Polidori écrivait Le Vampire. La Saison 5 est plus mystérieuse. Après une ouverture spectaculaire où Buffy affronte la « Rolls Royce » des Vampires, Dracula en personne – ce n’est plus contre un démon mais contre une déesse que Buffy devra se battre : une déesse aux allures de star capricieuse nommée Glory. C’est une image de la star comme femme de pouvoir et capitaliste pseudo-féministe (comme Madonna ou Hilary Clinton). C’est aussi une image de la hiérarchie divine comme entièrement mauvaise. Quand on commence la Saison 6, les méchants sont devenus plus petits : ce sont trois geeks totalement dénués de courage, d’honneur ou d’empathie. Trois nerds un peu minables, en quête de pouvoir et de plaisir, mais très bons en technologie et en magie. Comme l’Initiative reprenait le thème du pouvoir instauré par le Maire à une plus grande échelle, les trois geeks reprennent la thématique du mauvais démiurge à une échelle microscopique. 

Quand à la Saison 7 de « Buffy », elle est toute entière composée en vue de l’« après-Buffy ». Alors qu’elle obtient un travail en tant que conseillère d’orientation à son ancien lycée, Buffy s’occupe désormais de toutes les tueuses « potentielles » : toutes les jeunes filles qui pourraient la remplacer si elle venait à disparaître et qui se font assassiner les unes après les autres par des moines fous, aveugles et méchants (les moines sont toujours fous et méchants chez Buffy, mais là ils sont aussi aveugles que le démiurge !) Face à ses disciples – en qui il faut voir un miroir de ses spectateurs ; tout fan de Buffy est une « potentielle » – Buffy enchaîne les discours : discours de guerre, discours pour la guerre, vers la guerre : « Ils veulent une apocalypse ? On leur en donnera une. Nous sommes devenus une armée. » L’ennemi ultime apparaît : c’est le Premier (« The First ») et il se confond avec l’origine, la cause de tous les maux et le commencement du monde. Dès le début de la saison, on nous explique : « Nous retournons au commencement. Pas le Big Bang. Pas le Verbe. Le vrai commencement. Ce n’est pas une question de bien ou de mal. C’est une question de pouvoir »

C’est une question de pouvoir. Cette histoire de vampire fonctionne sur tant d’échelles : à un niveau microscopique, c’est le papa ou le boyfriend ; à un niveau macroscopique, c’est le pouvoir comme source de tous les maux et le monde comme une machine prédatrice, des dieux jusqu’aux insectes : tous soumis à la « loi du plus fort » qui est aussi la loi du plus méchant. On avait compris que les dieux n’étaient pas meilleurs que les démons. On découvre désormais que l’origine du Mal – ou du pouvoir – et celle du monde ne font qu’un. Le Premier est donc imbattable, il sera là tant qu’il y aura de la vie : on peut seulement attaquer les formes qu’il prend. Et la seule façon de les combattre un peu efficacement, c’est de cesser d’être l’Elue, l’Unique, et de partager son pouvoir avec toutes les potentielles. Pendant sept saisons, on a appris à se sentir de plus en plus seul auprès de Buffy, de plus en plus spartiate et ascétique, et à la fin de la série, tous les spectateurs sont « déclenchés » à la fois : Buffy, désormais, c’est nous. Nous sommes désormais le petit nom de la guerre.