Pacome Thiellement.com

Incipt Anarchimie
Paru en 2020

Contexte de parution : Street Trash

Présentation :

Texte pour l'expo Street Trash à Marseille, été 2020. 






 

 

 

 

Nietzsche se demandait quelle dose de vérité nous étions capables de supporter. Nous, c’est au sujet de la dose, non de vérité, mais d’empoisonnement que nous sommes en droit de nous poser cette question. Quelle dose de poison notre corps supportera-t-il ? Jusqu’à quel degré de saleté et de pourriture environnante réussirons-nous à nous adapter pour ne pas crever ? Nous produisons deux milliards de tonnes de déchets par an et nous vivons dans l’illusion d’une pérennité de la propreté et de sa primauté sur la saleté. Nous en produirons trois à quatre milliard dans 25 ans, si le monde existe encore dans 25 ans (et c’est pas gagné). Et nous vivons tout épisode de saleté ou de poison comme un épisode temporaire, momentané, une pause entre deux séquences de propreté et de pureté. Nous continuons à éloigner les déchets dans des décharges éloignés du centre, mais celles-ci sont tous les jours un petit peu moins éloignées puisqu’elles ne cessent de grossir. Et nous vivons comme si ces décharges ne grossiraient pas un jour au point de dévorer les villes. Nous vivons comme si la saleté ne deviendrait jamais la règle, et la propreté, l’exception. Nous continuons à éloigner les déchets plus lourds et plus dangereux sur des îles-poubelles, qui finissent par se remplir à ras bord, transformant lentement mais sûrement la Terre en une Planète Poubelle. 

Bien entendu, la grand majorité de ces déchets viennent de la partie la plus riche de la population mondiale. Celle qui peut se permettre de produire, de consommer et de jeter beaucoup de plastique, de métal, de verre. Et si le plastique ne représente que 12% des déchets municipaux, on sait qu’il a une durée de vie particulièrement longue : une bouteille en plastique met entre 100 et 1000 ans à se dégrader. Les particules de microplastique contaminent les océans et empoisonnent les poissons. Il y aura bientôt plus de plastique que de poissons dans les océans. Lorsque la planète sera transformé en poubelle, qui sera capable d’y survivre ? Lorsque les poissons seront transformés en plastique, que restera-t-il de nous ? Quelle dose de plastique serons-nous capable de supporter ? La vérité, c’est la poubelle de la vie, le plastique non-dégradable du monde. Et clairement nous ne sommes pas encore prêts pour cette vie à l’ère de la grande décharge. Nous ne sommes pas encore prêts à produire les anticorps qui nous permettraient d’en contrer les effets à court ou moyen terme. 

Unique film de Jim Muro, « Street Trash » (1987) raconte l’histoire d’une société de parias, sous-prolétaires en haillons, clochards new-yorkais qui trainent dans les rues et vivent dans une décharge publique. Ils font une vie d’enfer aux autres comme à eux-mêmes, quand ils ne se mettent à boire une boisson nommée Viper, trouvée au fond de sa réserve par un vendeur de spiritueux sans scrupule : une boisson qui les liquéfie et met leurs corps en bouillie. Prendre « Street Trash » comme matrice d’exposition, et les déchets ou le saleté comme sujets esthétiques, c’est voir l’avenir prophétisé par ce film de Grand Guignol moderne, mélange de contestation politique, de gore et d’humour, mais surtout présentant un regard impitoyable sur les laissés-pour-compte des années 1980. On peut y voir le véritable visage du libéralisme sans frein de l’Ere Reagan ou Tatcher, maintenant que ce cauchemar est devenu l’idéal politique de la presque totalité des gouvernements de l’Occident, celui de Emmanuel Macron en tête, en opposition totale avec leurs peuples réduits progressivement à l’extrême pauvreté. La paupérisation des classes moyenne est l’évidence qui semble si difficile à reconnaître au monde politique moderne, cette terrifiante réalité qu’il nous est donné de vivre, et à laquelle il faut trouver une parade, une méthode pour transformer le poison en remède. Il s’agit désormais de se transformer en monstre. 

Raymond Queneau disait que les romans se divisaient en deux catégories : les Iliade et les Odyssée. « Toute grande œuvre est soit une Iliade soit une Odyssée, les odyssées étant beaucoup plus nombreuses que les iliades : le Satiricon, La Divine Comédie, Pantagruel, Don Quichotte et naturellement Ulysse sont des odyssées, c’est-à-dire des récits de temps pleins. Les iliades sont au contraire des recherches du temps perdu : devant Troie, sur une île déserte ou chez les Guermantes. » Il a oublié une troisième catégorie : les récits de temps futur, les prolégomènes à un changement d’état, les épreuves menant à une métamorphose.  C’est l’homme qui se transforme en monstre, en super-héros ou en dieu. Même si cette catégorie existait déjà à l’époque de Queneau, elle ne devait pas être aussi omniprésente qu’à partir de l’après-guerre : à partir des films d’horreur, des séries B, des comics. Notre temps, marquée par la saleté, la pollution et le poison, à spontanément imposé cette transformation comme un enjeu esthétique majeur. Se transformer en monstre pour acquérir une puissance suffisante pour affronter le monde. Etre aussi chaotique, voire plus chaotique, que la réalité qu’on traverse. « J’appelle monstre toute originale inépuisable beauté » comme disait Alfred Jarry. 

Incipit Anarchimie.